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Le Noël de Gaston Guay-Castonguay

Jean Dion   24 décembre 2008 
En ce temps-là, Gaston Guay-Castonguay s'apprêtait à se me te vous offrir une période des Fêtes de tous les diables. Il avait quand même bien le droit de célébrer à sa manière son Noël et son jour de l'An, non? Quelqu'un avait-il un mot de travers, juste un, à dire là-dessus? En tout cas, si on lui demandait son avis général à ce sujet, c'était mieux pas. Non, monsieur dame, l'on allait voir ce que l'on allait voir.

Gaston Guay-Castonguay n'était pas un traditionaliste au sens fort du terme, ni même un néo-trad, mais un brin de nostalgie ne manquait jamais de sourdre lorsqu'il évoquait les souvenirs de son passé. Il se remémorait avec la tendreté du dodu dindon Butterball que sa famille nombreuse ne pouvait se payer comptant son enfance heureuse à arpenter les steppes frigorifiques du Bouclier canadien, huit kilomètres pieds nus en montant pour aller à l'école primaire, huit kilomètres pieds nus pour en revenir en montant aussi, un prodige de la Nature qui n'était pas aussi clémente à l'époque qu'aujourd'hui où tout est donné aux jeunes tout cuit dans le bec. Quand ces réminiscences affleuraient à la saillie de son cogito, c'était pas mêlant, n'eût été ce maudit orgueil, il n'en aurait pas eu l'oeil tout à fait sec.

Donc, un matin indéfini, Gaston Guay-Castonguay s'assit devant une feuille de cartable et entreprit, en compagnie de sa charmante épouse de toujours Martine Nault-Martineau, de tracer un schéma organisationnel avec points de repère de ce qui allait constituer la trame de fond de leur temps des Fêtes. Après discussion et intervention d'un médiateur dans le dossier, ils convinrent que le premier geste devait consister à doter le boudoir conjugal d'un solide sapin de Noël. Un roi des forêts, genre, qui garde sa parure quand par l'hiver bois et guérets sont dépouillés de leurs attraits.

— C'est décidé, énonça Gaston d'une voix décisive destinée à enterrer le DVD qui vociférait Le Sentier de neige par l'entremise des Classels. Je me destine illico vers le marchand de sapins situé le plus près de chez moi afin de nous y procurer le proverbial gymnosperme. À tout à, MNM! (C'était son petit sobriquet chocolaté, dans le sens de.)

Sur ce, Gaston Guay-Castonguay sortit, mais il fut contraint de rentrer aussitôt, car dans sa fébrilité, il avait oublié d'enfiler son habit de ski-doo. Puis il ressortit.

Parvenu chez le dépositaire de conifères, calembourgeoisement baptisé Sapin l'air que Noël s'en vient — il n'y a rien comme le commerce de détail pour susciter l'humour en rase-mottes —, il fut d'abord étonné de constater que les tablettes en étaient très largement, pour ne pas dire exhaustivement, dégarnies.

— De prime abord, déduisit Gaston à part lui, on pourrait croire que le présent concessionnaire s'avère en rupture de stock. Mais en même temps, qui donc aurait l'idée tordue de disposer des sapins sur des tablettes? Il est tout à fait clair que les végétaux se trouvent quelque part par là, dans un quelconque enclos dérobé à la vue des passants. Je vais de ce pas m'annoncer au préposé et conclure la transaction.

Ce qu'il fit.

— Y a pas de sapins, répliqua le spécialiste arboricole en fixant droit devant lui un horizon incertain. En fait, y en a plus.

— Comment ça, y a pas de sapins? signala Gaston. Vous les avez tous vendus?

— Y en a jamais eu. La déforestation, z'avez entendu parler? Tous les arbres ont disparu. Remarquez, ç'a son bon côté: on n'entendra plus jamais parler de la querelle sur le bois d'oeuvre. Vous l'auriez lu en manchette dans votre journal préféré s'il y avait encore du papier.

— ..., interposa Gaston avec pas de voix, limité qu'il était pour l'heure à émettre des points de suspension. Il n'eut même pas la force de demander au conseiller en acquisition de résineux ce qu'il faisait là puisqu'il devait rouler avec pas d'inventaire.

N'ensuite de quoi il déguerpit.

À l'issue de son chemin du retour, au cours duquel il avait mûrement réfléchi à l'insoutenabilité de la situation, la désolation se lisait sur le visage de Gaston Guay-Castonguay. Un épiphénomène que ne rata pas de remarquer Martine Nault-Martineau, fine observatrice du déterminisme humain.

— La désolation se lit sur ton visage, fit-elle en écho à la narration qu'elle trouvait de première qualité. Elle dégageait du reste une considérable fierté à figurer dans un conte aussi maîtrisé.

— Encore heureux qu'il y ait encore mon faciès pour y lire quelque chose, livra Gaston la mort dans l'âme. Il n'y a plus de papier.

Après que Martine n'eut pas osé révéler à Gaston qu'elle avait jeté dans le foyer du domicile résidentiel où ils habitaient la dernière feuille de cartable sur Terre, il lui relata par le menu sa visite chez le sapiniste.

Martine écouta le récit avec ostentation, puis elle décida de faire la preuve qu'elle n'était pas femme à se laisser abattre comme ça, à la première évocation d'un désastre naturel qui raierait l'humanité de la carte dans les prochaines heures. Elle saisit donc le taureau au rebond.

— Peut-être qu'on n'aura pas de sapin, mon Gastounet, mais il n'est pas dit qu'il y aura rien en dessous du non-sapin, déclara-t-elle. Disposons-y une crèche.

L'assertion eut tôt fait de rasséréner Gaston.

— Oui oui oui, tonna-t-il. Je trottine tout de go ventre à terre vers la succursale Creches'R'Us de notre arrondissement!

Comme il était toujours en habit de ski-doo, Gaston Guay-Castonguay put cette fois se diriger prestement vers la franchise. Mais il devait en être vite quitte pour une deuxième désillusion en deux tentatives de ne pas l'être (désillusionné). La porte du magasin se considérait en effet comme verrouillée à plusieurs tours bien que les heures d'ouverture correspondissent à un commerce en plein fonctionnement au moment présent.

Gaston se sentit sur-le-champ le droit d'exiger des explications, mais comme il n'y avait qu'un garde de sécurité de l'autre côté de la porte vitrée épaisse de six pouces, il dut avoir recours au langage des signes et au mime pour développer un entretien.

— De quoi-t-est-ce?, gesticula-t-il.

— La crèche au sens biblique du concept est épuisée, mima la sentinelle. Une surchauffe hypothécaire dans le logement immobilier a engendré une récession générique planétaire magnifiée dont les répercussions délétères se feront sentir dans l'activité financière de pointe pendant une durée de temps indéterminée. En plus, entre toi et moi et le poêle à bois, ça ne faisait pas très propre, l'âne et le boeuf direct à côté de la mangeoire, quand on pense à la listériose et à toutes ces cochonneries induites.

Gaston n'en revint pas, mais il revint quand même, à la maison, le désespoir en bandoulière. Il informa Martine Nault-Martineau de ses plus récentes déconvenues.

— Qu'à cela ne tienne, exposa celle-ci. On n'aura pas de sapin ni de crèche, mais personne ne va nous empêcher de nous entre-déguster une succulente tranche de gâteau aux fruits en nous fixant dans le regard mutuel comme au plus beau temps de notre indissoluble union.

L'allusion eut l'heur de ragaillardir d'aplomb Gaston Guay-Castonguay, qui fila tambour battant vers la meilleure boutique de gâteaux aux fruits qu'il connût. Confit-Dense, que ça s'appelait.

Il aurait dû s'en douter, mais il ne se doutait pas qu'en vertu d'une tendance qu'on devine déjà lourde dans le récit, il n'y aurait pas de gâteau aux fruits disponible. Il était comme ça, Gaston, pas toujours à son affaire.

— Ne le saviez-vous donc point?, admonesta le célèbre pâtissier Henri Caux-Enrico. Il n'existe que trois gâteaux aux fruits dans le monde entier, tous cuisinés aux alentours de l'an de grâce 1328 et calcifiés bien que toujours comestibles car exempts de date de péremption. Depuis, les gens se les refilent les uns aux autres, personne n'en mange, et puis voilà. Or actuellement, ils se trouveraient tous trois très loin d'ici selon des sources.

Après avoir perdu connaissance, Gaston sombra dans l'inconscience.

***

Gaston Guay-Castonguay comprit bientôt qu'il n'y avait plus qu'une avenue de solution possible, et ce n'était pas l'avenue du Mont-Royal malgré toutes ses prestigieuses enseignes. Il écrivit au père Noël.

«Vous, père Noël, titulaire du symbole, il faut que vous fassiez de quoi», pouvait-on lire dans l'enveloppe dûment affranchie, Père Noël, Pôle Nord, Canada H0H 0H0. «Vous êtes notre dernier espoir, style.»

Gaston attendit, et sa lettre lui revint quelques jours plus tard sans avoir été ouverte. «Parti sans laisser d'adresse», indiquait l'estampille. «Déménagé.» «Poudré d'escampette.» «Allez voir ailleurs s'il n'y serait pas par hasard.»

Alors qu'il frôlait l'apoplexie à l'annonce du départ du père Noël au défilé duquel il avait pourtant assisté quelques jours auparavant, Gaston Guay-Castonguay décida d'aller au fond des choses. Il téléphona à Patrimoine canadien.

— Votre appel est important pour nous, mentit le ministère. Tous nos employés sont présentement en vacances. Pour de la musique de Noël d'ascenseur, pesez sur le piton. Nous devrions être à vous d'ici quelques jours.

Lorsqu'il obtint enfin la communication, Gaston demanda dans les deux langues officielles ce qu'il était advenu du père Noël.

— Vous savez, déclama une voix, le père Noël est une figure internationale, reconnue à travers le monde et donc dépourvue de véritable citoyenneté. En conséquence, le gouvernement fédéral du Canada, qui a fait du dossier l'une de ses premières priorités après des chicanes avec le dangereux Danemark, l'a déclaré inapte dans une optique militaire de l'armée à assurer la souveraineté du Canada dans l'Arctique. Il a donc dû être expulsé, et si jamais on se rend compte qu'on a erré, on s'excusera, c'est pas plus grave que ça.

De toute manière, surenchérit la voix, le père Noël n'aurait pas pu mener à bien ses tâches, son fournisseur de traîneaux s'étant placé sous la loi de la protection contre les faillites.

***

Le 24 décembre au soir, Gaston Guay-Castonguay était blotti en position foetale près de son épouse, songeant que sa seule consolation consistait désormais en un moment de repos en lieu de ce qui avait jadis été une fête. Puis la sonnerie du téléphone tintinnabula: drelin. Au bout du sans-fil se trouvait son boss.

— GGC, turlupina le supérieur médiat, regarde la date.

Gaston jeta un coup d'oeil à son calendrier grégorien, et il s'aperçut que la journée du 25, autrefois coloriée en rouge pour indiquer son caractère férié, était maintenant en noir comme toutes les autres.

— Noël a été aboli, enchaîna le patron. Tu travailles demain.






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Vos réactions

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  • France Hubert
    Abonné
    mercredi 24 décembre 2008 08h19
    Merci JeanDion
    « Votre texte est tout à la fois savoureux et inspirant. Que tous les prophètes de malheur se le tiennent pour dit: on continuera de fêter Noël même en ces temps troubles! »

  • Renée Wathelet
    Abonnée
    mercredi 24 décembre 2008 08h48
    Hoholala!!!
    « Non mais elle est triste votre histoire! C'est pas parce qu'on est en crise qu'on doit cesser de rire, de sourire, et surtout, surtout, de rêver... »

  • Alexandrine Gauvin
    Inscrite
    mercredi 24 décembre 2008 08h55
    Superbe!
    « Quel merveilleux récit relatant avec justesse et humour les déboires de notre société moderne. Bravo! »

  • Robert Dumont
    Abonné
    mercredi 24 décembre 2008 09h35
    Merci M. Dion
    « Et bonnes non-fêtes dans l'hilarance perpétuelle à vous. »

  • Matthieu Dufour
    Inscrit
    mercredi 24 décembre 2008 09h54
    Génial...
    « San-Antonio au carré... Superbe! »

  • André Lavoie
    Inscrit
    mercredi 24 décembre 2008 10h26
    Rire au larmes.
    « Texte savoureux qui m'a fait rire aux larmes... jusqu'aux larmes. »

  • Réjean Chayer
    Abonné
    mercredi 24 décembre 2008 10h46
    Chapeau!!!
    « Alors là Dion, tu t'es surpassé. Comme dit l'autre tu as donné ton 110%. Maudit que j'ai ri. Et moi qui avait encore une fois mal dormi et qui m'était levé de mauvais poil, me v'là de bonne humeur.

    Merci à toi, Joyeux Noël et Bonne Année,

    Réjean Chayer »

  • Jean TURGEON
    Inscrit
    mercredi 24 décembre 2008 11h05
    Ouais ! Les temps sont durs
    « Si, comme qu'on dit, c'est pas parce que c'est drôle qu'on rit, ce n'en est pas moins parce que c'est triste qu'on ne va se mettre à pleurer plus non plus, hein ? Et puis ça va même tellement mal que ce serait plutôt le contraire... que le contraire.

    Maintenant, à savoir au juste s'il faut en rire ou en pleurer, je me dis, philosophe, que l'important dans tout ça c'est de se poser la question. Et puis d'avoir à travailler bientôt...

    Merci pour l'agrément et Joyeux vous savez quoi... »

  • RÉJEAN PAGÉ
    Abonné
    mercredi 24 décembre 2008 15h29
    SEUL
    « MERCI M. DION »

  • Bernard Lorazo
    Abonné
    jeudi 25 décembre 2008 08h31
    Un bijou
    « GGC n'aurait jamais été déçu par JD! »

  • François Caron
    Abonné
    jeudi 25 décembre 2008 11h35
    Redite: Si je n'étais pas si transi...
    « ... devant ce texte si dionesque (ben oui, voilà, un épithète littéraire qui traversera les âges, j'en suis convaincu, et avec moins (ouache !!!) d'emphase que son homopatronyme musical Celeeeeeene), j'aurais crié au génie !!!

    Joyeux Noël à tous les Gaston Guay-Castonguay à qui J Dion prête sa voix et à tous les lecteurs-blogueurs !!!

    P.S.: et merci à Alain Baschüng pour ce mot d'esprit emprunté que je recycle aussi souvent que je peux. »

  • Marc Lapointe
    Abonné
    jeudi 25 décembre 2008 13h38
    Du Dion dans toute sa spendeur
    « Merci M. Dion pour ce texte merveilleux qui je l'espère subsistera en un futur conte de Noël à se réciter pendant des siècles et des siècles. Mam' Bombardier doit trouver son discours bien terne à comparer au vôtre. Merci monsieur Noël et Joyeux Dion à vous et vos proches. »

  • Robert Carrier
    Abonné
    vendredi 26 décembre 2008 05h02
    Le vrai Père Noël!
    « À propos du Père Noël, peut-être eut-il mieux valu téléphoner en Finlande, je crois qu'il y est toujours, résistant courageusement, avec quelques dizaines de 7-47 pleins de touristes, à l'envahissement du non-être noélien. »

  • Alain Castonguay
    Inscrit
    samedi 3 janvier 2009 13h18
    Merci au nom de tous les Castonguay
    « Bonjour, Jean Dion.

    Merci pour ce magnifique conte de Noël au nom de tous les Castonguay.
    J'ai un autre nom à vous suggérer, qui me hante depuis des années: Barbara Baribeau-Bérubé. »

  • LUCILLE MURRAY
    Inscrite
    lundi 5 janvier 2009 18h34
    A lire, relire, rerelire et imprimer
    « Mille fois merci monsieur Dion. Texte à garder absolument pour la postérité, s'il y en a... et tous les autres. Un ''classique'' Dion... pas Céline, mais l'autre Dion. »

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