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Afghanistan - Le père Noël et les talibans

Francis Dupuis-Déri - Professeur de science politique à l'UQAM et auteur de L'Éthique du vampire. De la guerre d'Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007)  20 décembre 2008 
En octobre, lors du débat des chefs des partis fédéraux, le libéral Stéphane Dion avait déclaré admirer les soldats canadiens qui se battent en Afghanistan pour la démocratie, la paix et la sécurité. Début décembre, alors que trois militaires venaient de mourir dans leur véhicule soufflé par une explosion, le premier ministre Stephen Harper s'est lui aussi fait du capital politique à même le sang des autres: «C'est grâce à eux que nous pourrons célébrer Noël en paix et en sécurité.»

«En paix»? Nous sommes pourtant en guerre! «En sécurité»? Plus de cent soldats canadiens sont morts en Afghanistan, sans compter les centaines d'autres physiquement et psychologiquement blessés. Que signifie la «sécurité» pour les milliers de familles, de parents et de proches des 2500 soldats qui sont en Afghanistan pendant le temps des fêtes chrétiennes? Dans un tel contexte, Noël sera marqué par la peur que la mauvaise nouvelle vienne tout gâcher: un coup de téléphone apprenant que la mort a fauché un proche, au loin.

Il est révoltant que des politiciens comme Stephen Harper et Stéphane Dion instrumentalisent ces morts et ces blessés pour nous faire croire que ce désastre humain sert à améliorer nos conditions de vie. Il est affligeant qu'ils prétendent que l'armée canadienne défend les valeurs canadiennes en Afghanistan... L'intoxication est pourtant bien efficace. À l'occasion de quelques manifestations contre la guerre en 2008 et en 2007, des courriels adressés à des groupes pacifistes prétendaient que leur droit de manifester est garanti au Canada grâce aux soldats qui sacrifient leur vie en Afghanistan. Étrange rhétorique à bascule. Premièrement, l'armée canadienne est plusieurs fois intervenue pour mater des manifestations ici, parfois en tuant des civils, comme lors des émeutes contre la conscription à Québec en 1918. Et puis les talibans n'ont jamais tenté d'envahir et d'occuper le Canada, d'imposer un nouveau régime, de changer nos lois, de suspendre notre droit de manifester. L'auraient-ils voulu qu'ils n'en ont jamais eu les moyens. C'est au contraire les troupes occidentales qui ont envahi et occupé l'Afghanistan, renversant les détestables talibans pour les remplacer par les miliciens islamistes de l'Alliance du Nord, qui forment maintenant un régime fantoche détesté par la majorité de la population et composé de criminels de guerre corrompus et misogynes. Si nous défendons des valeurs en Afghanistan, ce ne sont certes pas celles de paix et de sécurité, ni réellement de démocratie...

Pendant ce temps, en Afghanistan

«Nos» soldats canadiens célèbrent Noël à la base militaire de Kandahar. Ils reçoivent comme chaque année des cadeaux de compagnies privées, ainsi que la visite de personnalités du monde des spectacles (artistiques, sportifs et politiques). Les soldats ont le droit de boire deux bières froides, de jouer au hockey, de se déguiser en père Noël et de décorer un sapin. Bel accommodement raisonnable de la part des Afghans et des Afghanes. Bref, les traditions chrétiennes et occidentales sont respectées en terres occupées, comme à l'époque des guerres coloniales (pendant que mes concitoyens paniquent à l'idée que la pérennité du sapin de Noël serait ici menacée; j'en vois pourtant des dizaines de milliers quand je me promène dans les rues de Montréal, sur les trottoirs, les balcons et à travers les fenêtres des résidences, cette ville «envahie» par les étrangers).

Cela dit, la guerre n'est pas un cadeau pour le peuple afghan... Alors que notre premier ministre nous vend avec cynisme la paix et la sécurité chez nous, tous les observateurs — politiciens, militaires, universitaires — s'entendent pour dire que l'année 2008 a été la plus terrible pour le peuple afghan depuis que l'Occident a envahi ce pays. En fait, d'année en année, la situation se détériore, c'est-à-dire que l'insécurité s'y accroît, le nombre de morts aussi. Il est impossible de connaître les données exactes, mais des estimations modérées pointent vers 40 000 morts depuis 2001, sans compter les blessés, ni les centaines de milliers de personnes en fuite, dans des camps de réfugiés, ni les milliers de morts et de blessés au Pakistan, où déborde le conflit. Pour «la paix et la sécurité», on repassera...

La guerre, la pire des solutions

Début octobre, le brigadier Mark Carleton-Smith, commandant du contingent britannique en Afghanistan, déclarait que les armées occidentales ne gagneraient pas la guerre. Et pour cause. Son unité d'élite, le 2e bataillon du régiment aéroporté, était si souvent la cible d'attaques lors de patrouilles qu'il ne pouvait guère avancer de plus d'un kilomètre dans la zone qu'il devait «sécuriser»... Le brigadier confirmait aussi que le slogan «Mort aux envahisseurs» était l'une des sonneries de téléphone cellulaire les plus populaires dans sa zone. Le brigadier n'est pas le seul à être pessimiste. Richard Barrett, haut fonctionnaire des Nations Unies chargé d'évaluer les activités des «terroristes» en Afghanistan, considère que la présence des troupes étrangères permet aux insurgés de justifier leur lutte, de mobiliser plus de miliciens et même de former des alliances entre eux contre ces ennemis communs. L'ambassadeur britannique à Kaboul, Sherard Cowper, abonde dans le même sens, comme l'indiquaient des diplomates français résumant ses propos dans un télégramme dont le journal Canard enchaîné a obtenu copie: «Le renforcement des moyens militaires [...] aurait des effets pervers; il nous désignerait encore plus clairement comme force d'occupation et multiplierait le nombre de cibles.» Et de conclure: «La présence, notamment militaire, de la coalition est une partie du problème, non sa solution.»

Et après?

Il y a maintenant plus de cent ans que de grandes puissances militaires essaient d'occuper l'Afghanistan, au nom de grands et beaux principes. Le résultat a toujours été le même: des milliers de morts en vain, et au final une pitoyable défaite militaire et politique. Aujourd'hui, tout porte à croire que la situation va continuer de s'aggraver en Afghanistan et dans la région. Le messie Barack Obama a promis d'envoyer des milliers de soldats supplémentaires en Afghanistan (et au Pakistan?). Or l'erreur serait de penser que les troupes occidentales déployées dans ce coin du monde empêchent la catastrophe; bien au contraire, elles sont une catastrophe. Certes, l'Afghanistan sera en crise quand les troupes occidentales partiront finalement. Mais le pays est aussi en crise maintenant, à cause de «notre» présence. Est-ce que ce sera pire ou «moins pire» quand les soldats occidentaux partiront enfin? Il faut changer d'état d'esprit, retrouver le sens véritable des mots et cesser de croire que la guerre c'est la paix, que l'armée c'est la démocratie, que tuer des gens assure leur sécurité... Les talibans ont été vaincus et le peuple afghan peut maintenant voter. Vrai. Mais que vaut un bulletin de vote, quand vous êtes mort, ou parqué dans un camp de réfugié? Que vaut une élection, quand les candidats sont tous, ou presque, des chefs de guerre aux mains souillées de sang de civils, des trafiquants de drogue et de féroces misogynes? Que vaut une élection, quand le régime ne contrôle qu'environ trente pour cent du territoire national? Que vaut une élection, quand votre pays est occupé par des armées dont les soldats ne parlent pas même les langues locales?

Il y a maintenant plus de cent ans que de grandes puissances militaires essaient d'occuper l'Afghanistan, au nom de grands et beaux principes. Le résultat a toujours été le même: des milliers de morts en vain, et au final une pitoyable défaite militaire et politique. Aujourd'hui, tout porte à croire que la situation va continuer de s'aggraver en Afghanistan et dans la région. Le messie Barack Obama a promis d'envoyer des milliers de soldats supplémentaires en Afghanistan (et au Pakistan?). Or l'erreur serait de penser que les troupes occidentales déployées dans ce coin du monde empêchent la catastrophe; bien au contraire, elles sont une catastrophe. Certes, l'Afghanistan sera en crise quand les troupes occidentales partiront finalement. Mais le pays est aussi en crise maintenant, à cause de «notre» présence. Est-ce que ce sera pire ou «moins pire» quand les soldats occidentaux partiront enfin? Il faut changer d'état d'esprit, retrouver le sens véritable des mots et cesser de croire que la guerre c'est la paix, que l'armée c'est la démocratie, que tuer des gens assure leur sécurité... Les talibans ont été vaincus et le peuple afghan peut maintenant voter. Vrai. Mais que vaut un bulletin de vote, quand vous êtes mort, ou parqué dans un camp de réfugié? Que vaut une élection, quand les candidats sont tous, ou presque, des chefs de guerre aux mains souillées de sang de civils, des trafiquants de drogue et de féroces misogynes? Que vaut une élection, quand le régime ne contrôle qu'environ trente pour cent du territoire national? Que vaut une élection, quand votre pays est occupé par des armées dont les soldats ne parlent pas même les langues locales?

Que vaut une élection, quand les puissances étrangères dépensent des milliards de dollars pour faire la guerre chez vous, l'un des pays les plus pauvres du monde où la population manque de tout ou presque? Si nos soldats veulent absolument aider le peuple afghan, qu'ils quittent l'Afghanistan. S'ils veulent aider les démunis de ce monde, qu'ils abandonnent l'uniforme et leur fusil et qu'ils s'engagent dans l'aide humanitaire internationale. Si nos politiciens veulent nous offrir pour Noël la sécurité et la paix, qu'ils cessent d'admirer l'armée et de l'envoyer guerroyer. Je ne crois ni en Dieu ni en nos politiciens. Mais si Noël et le message de Jésus-Christ signifient quelque chose, ne serait-ce pas cela: faire la paix, non la guerre.
 
 
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