Un chef
12 mars 2003
Pendant la campagne électorale qui, selon toute vraisemblance, sera lancée aujourd'hui pour un scrutin le 14 avril, les chefs de parti prendront le devant de la scène. On ne verra plus qu'eux au petit écran. Ils sillonneront le Québec, suivis par des autocars de journalistes. Bien sûr, on s'en plaindra. On reprochera au système électoral et au système médiatique d'accorder trop d'importance aux leaders, de trop peu traiter des enjeux de fond, de laisser dans l'ombre les candidats locaux. Tout cela est bien dommage, mais c'est aussi très normal.
La politique est personnalisée. La qualité des personnes qui briguent les suffrages est primordiale. C'est qu'on a oublié le sens du mot «élection», c'est-à-dire l'action de choisir un représentant pour mener à notre place les affaires de la cité. Il s'agit de désigner l'un d'entre nous pour qu'il devienne le premier d'entre nous. De l'élever, en somme, au-dessus de la multitude. Lors d'élections, on choisit quelqu'un.
Bien sûr, un chef sans programme et sans équipe autour de lui est un roi nu. Encore que c'est lui qui aura constitué cette équipe, qui aura convaincu des groupes de partisans de le suivre, et c'est lui encore qui donnera un sens à la plate-forme politique en mettant en valeur ses éléments, les inscrivant dans l'imaginaire mais aussi dans l'ordre des besoins de ses concitoyens.
Ce qui compte dans une campagne électorale est donc moins le libellé exact des programmes, dont l'application dépend de toute façon largement des rapports de force existant dans la société. C'est moins l'équipe. C'est la capacité du chef à joindre les électeurs, à leur parler, à donner un sens à la campagne électorale. Tout, en réalité, tourne autour de lui.
C'est l'ancien ministre du Travail sous Robert Bourassa, Jean Cournoyer, qui a dit un jour que dans un gouvernement, il n'y a, en fait, qu'un ministre: le premier.
C'est en constatant que le pouvoir se personnalise et se concentre de plus en plus dans l'identité du premier ministre que René Lévesque avait proposé que l'on donne le pouvoir aux citoyens de le choisir, de l'élire, séparément des autres députés, par suffrage universel. Le comité directeur des états généraux sur les institutions démocratiques recommande d'ailleurs la création d'un groupe de travail pour étudier la possibilité de modifier le régime politique afin d'instaurer l'élection du premier ministre par l'ensemble de l'électorat.
Ce n'est pas pour rien, lors des élections, que le débat télévisé des chefs revêt une importance aussi grande pour l'électorat, qui, pour une rare fois, a l'occasion de les comparer les uns aux autres. Cet exercice sera particulièrement intéressant lors de la campagne qui commence. Il sera périlleux pour Bernard Landry, dont le sang bout parfois un peu rapidement. Mais il le sera aussi pour Mario Dumont, qui, contrairement à 1998, ne pourra pas, cette fois-ci, se contenter de critiquer les deux autres. Il devra défendre son programme imprudent. Jean Charest ne sera pas en reste. Les sondages indiquent que l'électorat lui fait moins confiance pour gouverner le Québec.
Afin de rehausser la qualité des débats télévisés, le politologue André Blais, de l'Université de Montréal, formulait, dans un texte publié par La Presse hier, trois propositions que je soutiens volontiers: des débats plus courts et plus nombreux, des débats qui mettent en présence les chefs seuls avec un animateur et des débats qui laissent plus de temps aux chefs pour présenter leurs propositions.
La tâche d'un homme politique est de mettre d'autres hommes et d'autres femmes en mouvement vers un objectif, vers un monde meilleur. Comme le héros tragique, l'homme politique doit «être semblable à nous, mais en plus grand, en plus beau». On doit se reconnaître en lui mais aussi sentir qu'il est capable de nous conduire plus loin. Le jugement qu'on porte sur lui est fondé sur tous les messages qu'il nous envoie, tant par sa posture que par son allure, tant par ses grands discours que par ses bourdes ou par son attitude avec les autres. Son âge. Son sens de l'humour mais aussi sa rigueur. Sa capacité d'écouter mais aussi de trancher. Après tout, on élit quelqu'un dont la tâche sera de décider.
La prudence est une autre qualité indispensable du chef politique parce que sa volonté s'exerce non pas sur des objets mais sur des êtres humains. Dans la réalisation de ses buts, il doit tenir compte de leurs désirs, de leurs émotions, de leurs résistances, de leur hostilité et de leur malveillance. La prudence n'est pas synonyme d'inaction. Elle consiste à réfléchir à la portée et aux conséquences de ses actes, à prendre des dispositions pour éviter les erreurs, à s'abstenir de tout ce qu'on croit être source de dommages. La prudence est une condition de la confiance.
Mais peut-être que la qualité première d'un chef est sa capacité d'incarner son époque. Pourquoi? Parce que la première tâche de la politique est de rendre la société lisible à elle-même. La politique doit donner sens et forme à un monde où les individus ont de plus en plus de difficulté à s'orienter parce que le monde est complexe. «La politique, a écrit le sociologue Pierre Rosanvallon, compte plus que jamais au nombre de ses tâches principales la responsabilité de révéler la société à elle-même.»
La tâche première d'un chef politique au Québec est donc de poser un diagnostic lucide et honnête sur l'état de la société québécoise. D'où venons-nous? Où en sommes-nous? Où allons-nous? Un chef politique doit d'abord faire le récit de cette réalité, en convaincre les électeurs et, en parallèle, leur proposer des actions concrètes qui leur permettront d'avancer et d'améliorer leur sort.
L'homme politique est donc bien davantage, bien autre chose, en fait, qu'un bon gestionnaire.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides
La politique est personnalisée. La qualité des personnes qui briguent les suffrages est primordiale. C'est qu'on a oublié le sens du mot «élection», c'est-à-dire l'action de choisir un représentant pour mener à notre place les affaires de la cité. Il s'agit de désigner l'un d'entre nous pour qu'il devienne le premier d'entre nous. De l'élever, en somme, au-dessus de la multitude. Lors d'élections, on choisit quelqu'un.
Bien sûr, un chef sans programme et sans équipe autour de lui est un roi nu. Encore que c'est lui qui aura constitué cette équipe, qui aura convaincu des groupes de partisans de le suivre, et c'est lui encore qui donnera un sens à la plate-forme politique en mettant en valeur ses éléments, les inscrivant dans l'imaginaire mais aussi dans l'ordre des besoins de ses concitoyens.
Ce qui compte dans une campagne électorale est donc moins le libellé exact des programmes, dont l'application dépend de toute façon largement des rapports de force existant dans la société. C'est moins l'équipe. C'est la capacité du chef à joindre les électeurs, à leur parler, à donner un sens à la campagne électorale. Tout, en réalité, tourne autour de lui.
C'est l'ancien ministre du Travail sous Robert Bourassa, Jean Cournoyer, qui a dit un jour que dans un gouvernement, il n'y a, en fait, qu'un ministre: le premier.
C'est en constatant que le pouvoir se personnalise et se concentre de plus en plus dans l'identité du premier ministre que René Lévesque avait proposé que l'on donne le pouvoir aux citoyens de le choisir, de l'élire, séparément des autres députés, par suffrage universel. Le comité directeur des états généraux sur les institutions démocratiques recommande d'ailleurs la création d'un groupe de travail pour étudier la possibilité de modifier le régime politique afin d'instaurer l'élection du premier ministre par l'ensemble de l'électorat.
Ce n'est pas pour rien, lors des élections, que le débat télévisé des chefs revêt une importance aussi grande pour l'électorat, qui, pour une rare fois, a l'occasion de les comparer les uns aux autres. Cet exercice sera particulièrement intéressant lors de la campagne qui commence. Il sera périlleux pour Bernard Landry, dont le sang bout parfois un peu rapidement. Mais il le sera aussi pour Mario Dumont, qui, contrairement à 1998, ne pourra pas, cette fois-ci, se contenter de critiquer les deux autres. Il devra défendre son programme imprudent. Jean Charest ne sera pas en reste. Les sondages indiquent que l'électorat lui fait moins confiance pour gouverner le Québec.
Afin de rehausser la qualité des débats télévisés, le politologue André Blais, de l'Université de Montréal, formulait, dans un texte publié par La Presse hier, trois propositions que je soutiens volontiers: des débats plus courts et plus nombreux, des débats qui mettent en présence les chefs seuls avec un animateur et des débats qui laissent plus de temps aux chefs pour présenter leurs propositions.
La tâche d'un homme politique est de mettre d'autres hommes et d'autres femmes en mouvement vers un objectif, vers un monde meilleur. Comme le héros tragique, l'homme politique doit «être semblable à nous, mais en plus grand, en plus beau». On doit se reconnaître en lui mais aussi sentir qu'il est capable de nous conduire plus loin. Le jugement qu'on porte sur lui est fondé sur tous les messages qu'il nous envoie, tant par sa posture que par son allure, tant par ses grands discours que par ses bourdes ou par son attitude avec les autres. Son âge. Son sens de l'humour mais aussi sa rigueur. Sa capacité d'écouter mais aussi de trancher. Après tout, on élit quelqu'un dont la tâche sera de décider.
La prudence est une autre qualité indispensable du chef politique parce que sa volonté s'exerce non pas sur des objets mais sur des êtres humains. Dans la réalisation de ses buts, il doit tenir compte de leurs désirs, de leurs émotions, de leurs résistances, de leur hostilité et de leur malveillance. La prudence n'est pas synonyme d'inaction. Elle consiste à réfléchir à la portée et aux conséquences de ses actes, à prendre des dispositions pour éviter les erreurs, à s'abstenir de tout ce qu'on croit être source de dommages. La prudence est une condition de la confiance.
Mais peut-être que la qualité première d'un chef est sa capacité d'incarner son époque. Pourquoi? Parce que la première tâche de la politique est de rendre la société lisible à elle-même. La politique doit donner sens et forme à un monde où les individus ont de plus en plus de difficulté à s'orienter parce que le monde est complexe. «La politique, a écrit le sociologue Pierre Rosanvallon, compte plus que jamais au nombre de ses tâches principales la responsabilité de révéler la société à elle-même.»
La tâche première d'un chef politique au Québec est donc de poser un diagnostic lucide et honnête sur l'état de la société québécoise. D'où venons-nous? Où en sommes-nous? Où allons-nous? Un chef politique doit d'abord faire le récit de cette réalité, en convaincre les électeurs et, en parallèle, leur proposer des actions concrètes qui leur permettront d'avancer et d'améliorer leur sort.
L'homme politique est donc bien davantage, bien autre chose, en fait, qu'un bon gestionnaire.
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Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides
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