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Une forêt dans la ville

Un faux vendeur de vrais sapins

Josée Blanchette   5 décembre 2008 
Reynald Bouchard, l’instigateur de Noël dans le parc: «Il y a une âme ici, une proposition qui peut te donner envie de vivre encore trois jours...»
Photo : Jacques Nadeau
Reynald Bouchard, l’instigateur de Noël dans le parc: «Il y a une âme ici, une proposition qui peut te donner envie de vivre encore trois jours...»
Depuis 15 ans, Reynald Bouchard est metteur en scène et vendeur de sapins au parc Lahaie; un job de soir, un job de jour. «On m'appelle Reynald Sapin», dit le fondateur de l'Auguste théâtre, comédien et conteur à ses heures. Face à l'église Saint-Enfant-Jésus-de-Montréal, à l'angle des boulevards Saint-Joseph et Saint-Laurent, à Montréal, Noël dans le parc est une église à ciel ouvert où l'on célèbre l'escalade de l'Avent de la façon la plus païenne qui soit.

Des conteurs dans un tipi, des poèmes et des légendes en plein air, des chants traditionnels de Noël apprêtés à la sauce créole, des jongleurs, des cracheurs de feu, de vrais moutons qui font bêêêêêê, une crèche avec un petit Jésus noir dedans, tout est mis en place pour rappeler les divers visages de la chrétienté.

Et on vend aussi des sapins: 2000 en trois semaines. «Les gens viennent de Laval ou de Longueuil pour acheter leur sapin ici. Mais la vente des sapins, même si elle finance l'événement, demeure accessoire.»

De fait, l'Avent n'est pas très lucratif lorsqu'il ouvre ses portes gratuitement, n'a pas de père Noël ni de cadeaux à vendre, n'a d'autre but que de faire vibrer les âmes nostalgiques et briller les yeux des enfants. «Nous sommes en porte-à-faux avec un Noël dogmatique et commercial», insiste Reynald Bouchard, pour qui Noël est un métissage culturel possible entre la Bolduc et les rythmes africains, entre la lecture de poésie et le feu de joie qui flambe en permanence au centre du parc. «Au début, je servais du vin chaud aux gens qui venaient acheter leur sapin. Je me déguisais en vendeur de sapins et je leur contais des histoires autour du feu. Le mot s'est passé...», raconte ce coloré personnage, natif du lac Saint-Jean, qui aimerait bien voir cette expérience reprise dans d'autre parcs, aux quatre coins de la ville.

Quant aux accommodements raisonnables qui voudraient faire disparaître le sapin de Noël, symbole trop religieux s'il en est, Reynald Bouchard se braque: «Les accommodements, c'est l'eau bénite sur la queue du diable!»

Au parc Lahaie, peu importe ses croyances, on peut aller chercher du chocolat chaud dans une petite roulotte et se regrouper autour du feu pour se réchauffer, jaser, chanter des cantiques. «Je travaille en face et je viens toutes les trois heures autour du feu. C'est un lieu unique au centre-ville», me confie une massothérapeute du quartier.

«Noël est là, quoi qu'on fasse, constate Reynald. J'essaie d'apporter une vision. Je peux être cynique, transgresser ou proposer. Ici, c'est une proposition, un lieu intemporel. On ne sait pas trop si on est à la ville ou à la campagne.»

Mon beau sapin

Sur le portail en fausses pierres de Noël dans le parc, on peut lire: «Il y a deux infinis, Dieu et la bêtise.» Ce n'est jamais aussi vrai qu'à Noël, où le ciel semble prêt à nous tomber sur la tête. De l'employé de Wal-Mart tué par des clients hystériques aux foules à l'air hagard qu'on voit faisant la queue en attendant d'aller se faire consoler sur les genoux d'un père Noël de centre commercial, la bêtise n'est jamais très loin du bon Dieu. «Ici, il n'y a pas de père Noël qui fait hohoho, pas d'étable Canadian Tire. Au fond, les gens s'ennuient, croit Reynald. Ça les rassure de passer la journée chez Rona, à acheter des décorations de Noël. C'est devenu rassembleur.»

Et qui dit décorations dit sapin. Naturel, si on préfère ajouter l'effet olfactif du sapin baumier. «Combien de fois me suis-je fait traiter d'assassin d'arbres parce que je vendais des sapins?», soupire-t-il. «Les gens de la ville ne connaissent rien de la campagne. Ils sont épais au cube! Je suis contre la coupe à blanc, bien sûr. Mais pendant que ces sapins cultivés poussent, ça oxygène la planète. Les nôtres sont arrosés trois fois dans l'année, avec des insecticides biologiques, alors que les pommes que les gens mangent ont été arrosées trois fois par semaine! La folie des hommes, c'est de se promener en échasses pour ne pas écraser des bibittes...»

Pour Reynald, il n'y a rien comme le vrai, arbre ou pierre, pour toucher le coeur des échassiers: «Si je pouvais construire un véritable inukshuk en pierres ici, je le ferais. Un inukshuk en styromousse, ça n'a aucune vibration, aucune énergie. Il ne va rien se passer, ça va rester dans la tête du monde mais on passe à côté du coeur. Le vrai doit être partout, l'authenticité aussi, sinon ça ne fonctionne pas!»

Les anges dans nos campagnes (c'est quoi Noël, maman?)

Pour ce faux vendeur de sapins qui recherche le vrai, Noël est avant tout une rencontre: «Les tournesols de Van Gogh, c'est Noël. Les oiseaux de Riopelle, c'est Noël. Rimbaud, c'est Noël. On revient toujours à la question: comment être et aimer?» Il me chante Vigneault, «Qu'il est difficile d'aimer», comme pour m'en convaincre. «Il a raison, Vigneault. Noël, c'est la capacité de se mettre à la place de l'autre. Et aimer, c'est la même chose. Des gens en peine d'amour sont venus me remercier en écoutant la musique près du feu. Il y a une âme ici, une proposition qui peut te donner envie de vivre encore trois jours... C'est pas plus que ça.»

Reynald croit fermement que l'art peut ouvrir le coeur et il s'est mis au service d'un événement qui vise à installer des pentures là où il n'y avait que des serrures. «Regarder la lune dans un film, l'observer de ta fenêtre ou la voir dans la forêt en entendant les loups, ce n'est pas la même expérience, même si c'est la même lune, dit l'homme de théâtre. Le petit Jésus est venu au monde dans une étable, on est imprégnés de cette histoire depuis 2000 ans. On ressent la fragilité, les limites du corps, le froid. Et on ressent davantage la solitude à partir du moment où les gens se regroupent autour de nous.»

Noël dans le parc brise un peu de cette solitude avec sollicitude. Tous les sans-abri de l'Avent peuvent trouver ici une crèche, une parenthèse illuminée.

Dans le parc Lahaie, les arbres jasent, ont chacun leur thème. L'arbre aux oranges rappelle celles qu'on recevait à Noël autrefois; l'arbre aux boules, l'arbre aux cabanes d'oiseaux ou l'arbre aux têtes farfelues nous entraînent dans un pays enchanté où naissance et mort ne sont que les deux côtés d'une même médaille, où espoirs et gros chagrins font la paix l'espace d'une nuit. Et si on faisait l'effort d'y croire vraiment?

«Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts,
saluer la naissance du travail nouveau,
la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition,
adorer — les premiers! — Noël sur la terre!
«Le chant des cieux, la marche des peuples!»
– Arthur Rimbaud

«L’enfance c’est de croire qu’avec le sapin de Noël
et trois flocons de neige toute la terre est changée.»
– André Laurendeau, extrait de Voyages au pays de l’enfance

***

cherejoblo@ledevoir.com

***

Noté: que Noël dans le parc se poursuit jusqu'au 23 décembre. La programmation est disponible à www. noeldansle parc.com.

Écouté: La traverse miraculeuse des Charbonniers de l'enfer et La Nef. De la belle musique trad et ancienne, complaintes et chansons de marins, turluttes et reels, tous mes jours de l'An d'antan et les accents de mes ancêtres irlandais en sourdine. J'écoute ça et j'ai envie de me teindre en rousse, c'est dire!

Aimé: le conte L'Arbre de Joie d'Alain M. Bergeron, illustré par Stéphane Poulin (Soulières éditeur). Cette histoire de Noël narrée par Pierre Verville (sur CD) raconte une histoire vraie, celle d'un sapin où l'on accroche les noms d'enfants démunis. Une personne charitable choisit le nom de l'enfant et s'engage à lui donner un cadeau pour Noël. Une riche idée à reproduire, peu importe la nature du sapin.

Lu: d'une traite la dernière mouture des bédéistes Loisel & Tripp, Magasin Général, Confessions (Casterman). Pour ceux qui suivent les amours de la veuve Marie et de Serge «le Français de France», balancés dans l'ancien temps du Québec profond de Notre-Dame-des-Lacs, le tome 4 de cette bédé poursuit l'intrigue. Délicieux.

Visité: le site www.legrandsapindesaintejustine.ca. Jusqu'au 18 décembre, de 16h20 à 22h, les ampoules du grand sapin devant l'hôpital Sainte-Justine s'allumeront au rythme des dons. Cinq dollars l'ampoule, et on peut en allumer 30 000. Les montants recueillis viendront en aide aux familles touchées par la maladie de leur enfant durant la période des Fêtes. Une brillante idée.

***

Joblog

Au sommet de la forme et de la bêtise

C'est devenu une tradition: je laisse traîner le catalogue Sears dans la chambre de mon B à partir du 1er décembre, pour qu'il puisse écrire une lettre au père Noël avec des numéros de série à côté des jouets souhaités. Le rêve est la partie la plus importante de l'Avent. C'est l'escalier qu'on grimpe avant l'amour. Et tant d'ascenseurs nous sont proposés.

Page 707 dudit catalogue 2008, les jouets les plus débiles conçus cette année: un tapis roulant (99,99 $), un cycle-exerciseur (vélo stationnaire, 79,99 $) et un exerciseur Air Walker (89,99 $) destinés au enfants de quatre ans ou plus. Ici, vous pouvez ajouter tout un chapelet de sacres réservés aux 16 ans ou plus.

On essaie déjà de vendre ce type d'appareil aux adultes et ils terminent leur vie utile au sous-sol pour accrocher les vêtements qui sortent de la sécheuse. Pas les adultes, les appareils. Voulez-vous me faire croire que des enfants vont marcher sur un tapis roulant plus de deux minutes? En installant une télé devant, peut-être pousseront-ils l'effort jusqu'à trois?

J'aimerais féliciter le créateur de ces objets ergonomiques et encombrants qui trahissent une profonde incompréhension de l'enfance mais une foi renouvelée en la bêtise humaine. Il ira loin, même s'il fait du surplace.

www.chatelaine.com/joblo
 
 
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  • Délima Caillou - Inscrite
    5 décembre 2008 09 h 24
    Cadeaux de Noël
    Je suis d'accord avec vous, ce sont des cadeaux hyper nuls. Mais est-ce pire qu'un fer et une planche à repasser jouet?
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  • Jacques Léger - Inscrit
    5 décembre 2008 15 h 12
    MERCI JOSÉE
    Cette forêt dans la ville, c'est comme la lumière au bout de la nuit...la nuit urbaine qui cherche une sortie vers le vent et l'air pur. Merci de nous rappeler son existence. Nos élus qui cherchent des événements coûteux et disproportionnés pour faire entrer des gros sous à Montréal feraient mieux de s'inspirer de ces simples témoignages de solidarité urbaine pour construire une cité à visage humain.

    Jacques Léger, Montréal (Petite-Patrie).
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