Ils ont 30 ans
10 mars 2003
La prochaine campagne électorale pourrait être celle de la montée en puissance d'une nouvelle génération. Du moins, ses préoccupations seront, me semble-t-il, au coeur du débat peut-être pour la première fois de manière aussi évidente depuis les années 1960. Je parle de cette génération qui vient d'avoir ou qui aura bientôt 30 ans.
Moins nombreuse, évidemment, que celle du baby-boom, la génération née sur la fin de la Révolution tranquille arrive néanmoins à l'âge où l'on acquiert quelque pouvoir et où l'on prend la parole avec plus d'assurance. On le fait souvent par l'entremise de la contestation, comme pour dénoncer la mondialisation débridée. Mais l'influence d'une génération survient lorsque celle-ci impose une nouvelle formulation des aspirations d'une société. C'est là où nous en sommes.
La génération qui a 30 ans aujourd'hui a vécu avec intensité les mutations du marché du travail et de l'institution familiale. Les couples à deux carrières, l'emploi atypique, le travail autonome, à temps partiel ou à contrat, en même temps que se manifeste le désir d'enfant, est leur réalité plus que jamais. Ce n'est pas un hasard si les partis politiques parlent de conciliation travail-famille. Le Parti québécois n'a rien inventé en proposant la semaine de quatre jours aux parents de jeunes enfants. Il s'est inspiré des demandes de la Jeune Chambre de commerce de Montréal.
Lorsque la popularité de l'Action démocratique du Québec était à son paroxysme, quelques-uns ont cru que ce parti incarnait une génération d'égoïstes. C'était une erreur lamentable d'interprétation. Il est sans doute vrai que les jeunes d'aujourd'hui sont plus individualistes qu'autrefois. La société de consommation n'est pas étrangère à ce phénomène. Mais l'individu des années 2000 est plus autonome que celui des années 1960 à cause aussi des succès de l'État providence qui a libéré les gens du risque de la maladie et de l'ignorance en créant des systèmes universels de santé et d'éducation.
Les jeunes qui ont 30 ans ne veulent pas détruire cet édifice. Leurs revendications en faveur d'un remboursement de la dette publique, reprises par l'ADQ, ou de la création d'une caisse-santé capitalisée, promue par Force Jeunesse et qu'appuie François Legault, montrent au contraire une volonté de préserver la capacité des systèmes publics de livrer les services, en particulier dans le domaine crucial de la santé, lorsque eux-mêmes arriveront à l'âge de la retraite.
La génération qui monte ne renie pas la Révolution tranquille. Mais les mythes des années 1960 n'opèrent plus, et pour cause. Les idéalistes d'aujourd'hui diffèrent de leurs prédécesseurs sur au moins trois plans.
- Premièrement, nous ne sommes plus à l'heure du rattrapage, comme nous l'étions durant les années 1960. Nous sommes plutôt à l'heure de la sauvegarde et de la consolidation des gains obtenus à la faveur de l'État providence, même si cela doit se réaliser par des moyens différents. D'où un slogan commode mais vrai: l'équité intergénérationnelle. Il s'agit de voir venir l'impact du vieillissement. Cette génération ressent une inquiétude devant la fragilité de nos institutions publiques. Mario Dumont, peut-être à cause de son âge, avait repéré avec une formidable intuition les ambitions de la génération qui monte. Il a toutefois commis une erreur grossière en associant ces aspirations avec l'idéologie néolibérale. Se rend-il compte qu'il prône des solutions, sur le plan fiscal, en matière de santé et d'éducation, qui risquent non pas de sauvegarder la capacité de l'État d'agir dans l'avenir mais d'en détruire les fondements.
- Deuxièmement, tout le monde est revenu depuis déjà un certain temps de l'État omnipotent, «mur-à-mur» et autoritaire. Nous ne vivons plus à l'ère de la social-démocratie classique mais à l'ère du pluralisme dans les formes de gouvernance, de l'économie plurielle et de la responsabilité locale. Le sociologue Stéphane Kelly résume à sa façon l'essence de ce nouveau paradigme dans un ouvrage collectif (Les idées mènent le Québec, PUL), qui se veut le reflet d'une nouvelle sensibilité historique au Québec, celle d'une génération qui reproche à la Révolution tranquille non pas d'avoir été mais de n'avoir pas donné tous ses fruits en se détournant de ses ambitions originelles. «Selon les adeptes de la croissance économique, écrit-il, le Québec ne produirait pas assez de soupe. Les partisans de la justice distributive [croient] qu'il y a bien assez de soupe au Québec; il serait plus urgent de mieux la distribuer. Un troisième camp, le mien, rejette ces deux positions. Peut-être le monde [et le Québec] gagnerait en humanité si nous laissions plus de liberté aux individus et aux groupes pour produire eux-mêmes leur propre soupe. Il conviendrait donc de multiplier le nombre de marmitons.»
- Un troisième trait caractérise la rupture entre deux générations d'idéalistes, le rapport à la question nationale. Dans un nouveau magazine, Les Cahiers du 27 juin, lancé tout récemment par un groupe de jeunes de près de 30 ans, Nikolas Ducharme et Frederico Fonseca rappellent une évidence: eux ont été socialisés comme «Québécois» et leurs repères n'ont plus grand-chose à voir avec la société canadienne-française et même canadienne. Leur monde est fait de diversité culturelle et de pluralisme identitaire. Enfants de la Loi 101 et de la réforme Parent, ils n'ont jamais eu le sentiment d'être colonisés. Mais pèse sur eux une double impasse: le refus de la Constitution canadienne de 1982 et l'obsession référendaire du Parti québécois. À leurs yeux, la solution passe notamment par l'adoption d'une constitution québécoise. Avant de tourner la page sur la question nationale (une autre erreur grossière), l'ADQ proposait d'emprunter ce chemin par la rédaction d'une charte. Quel drôle de hasard, Bernard Landry vient de s'engager à son tour dans cette voie.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca.
Moins nombreuse, évidemment, que celle du baby-boom, la génération née sur la fin de la Révolution tranquille arrive néanmoins à l'âge où l'on acquiert quelque pouvoir et où l'on prend la parole avec plus d'assurance. On le fait souvent par l'entremise de la contestation, comme pour dénoncer la mondialisation débridée. Mais l'influence d'une génération survient lorsque celle-ci impose une nouvelle formulation des aspirations d'une société. C'est là où nous en sommes.
La génération qui a 30 ans aujourd'hui a vécu avec intensité les mutations du marché du travail et de l'institution familiale. Les couples à deux carrières, l'emploi atypique, le travail autonome, à temps partiel ou à contrat, en même temps que se manifeste le désir d'enfant, est leur réalité plus que jamais. Ce n'est pas un hasard si les partis politiques parlent de conciliation travail-famille. Le Parti québécois n'a rien inventé en proposant la semaine de quatre jours aux parents de jeunes enfants. Il s'est inspiré des demandes de la Jeune Chambre de commerce de Montréal.
Lorsque la popularité de l'Action démocratique du Québec était à son paroxysme, quelques-uns ont cru que ce parti incarnait une génération d'égoïstes. C'était une erreur lamentable d'interprétation. Il est sans doute vrai que les jeunes d'aujourd'hui sont plus individualistes qu'autrefois. La société de consommation n'est pas étrangère à ce phénomène. Mais l'individu des années 2000 est plus autonome que celui des années 1960 à cause aussi des succès de l'État providence qui a libéré les gens du risque de la maladie et de l'ignorance en créant des systèmes universels de santé et d'éducation.
Les jeunes qui ont 30 ans ne veulent pas détruire cet édifice. Leurs revendications en faveur d'un remboursement de la dette publique, reprises par l'ADQ, ou de la création d'une caisse-santé capitalisée, promue par Force Jeunesse et qu'appuie François Legault, montrent au contraire une volonté de préserver la capacité des systèmes publics de livrer les services, en particulier dans le domaine crucial de la santé, lorsque eux-mêmes arriveront à l'âge de la retraite.
La génération qui monte ne renie pas la Révolution tranquille. Mais les mythes des années 1960 n'opèrent plus, et pour cause. Les idéalistes d'aujourd'hui diffèrent de leurs prédécesseurs sur au moins trois plans.
- Premièrement, nous ne sommes plus à l'heure du rattrapage, comme nous l'étions durant les années 1960. Nous sommes plutôt à l'heure de la sauvegarde et de la consolidation des gains obtenus à la faveur de l'État providence, même si cela doit se réaliser par des moyens différents. D'où un slogan commode mais vrai: l'équité intergénérationnelle. Il s'agit de voir venir l'impact du vieillissement. Cette génération ressent une inquiétude devant la fragilité de nos institutions publiques. Mario Dumont, peut-être à cause de son âge, avait repéré avec une formidable intuition les ambitions de la génération qui monte. Il a toutefois commis une erreur grossière en associant ces aspirations avec l'idéologie néolibérale. Se rend-il compte qu'il prône des solutions, sur le plan fiscal, en matière de santé et d'éducation, qui risquent non pas de sauvegarder la capacité de l'État d'agir dans l'avenir mais d'en détruire les fondements.
- Deuxièmement, tout le monde est revenu depuis déjà un certain temps de l'État omnipotent, «mur-à-mur» et autoritaire. Nous ne vivons plus à l'ère de la social-démocratie classique mais à l'ère du pluralisme dans les formes de gouvernance, de l'économie plurielle et de la responsabilité locale. Le sociologue Stéphane Kelly résume à sa façon l'essence de ce nouveau paradigme dans un ouvrage collectif (Les idées mènent le Québec, PUL), qui se veut le reflet d'une nouvelle sensibilité historique au Québec, celle d'une génération qui reproche à la Révolution tranquille non pas d'avoir été mais de n'avoir pas donné tous ses fruits en se détournant de ses ambitions originelles. «Selon les adeptes de la croissance économique, écrit-il, le Québec ne produirait pas assez de soupe. Les partisans de la justice distributive [croient] qu'il y a bien assez de soupe au Québec; il serait plus urgent de mieux la distribuer. Un troisième camp, le mien, rejette ces deux positions. Peut-être le monde [et le Québec] gagnerait en humanité si nous laissions plus de liberté aux individus et aux groupes pour produire eux-mêmes leur propre soupe. Il conviendrait donc de multiplier le nombre de marmitons.»
- Un troisième trait caractérise la rupture entre deux générations d'idéalistes, le rapport à la question nationale. Dans un nouveau magazine, Les Cahiers du 27 juin, lancé tout récemment par un groupe de jeunes de près de 30 ans, Nikolas Ducharme et Frederico Fonseca rappellent une évidence: eux ont été socialisés comme «Québécois» et leurs repères n'ont plus grand-chose à voir avec la société canadienne-française et même canadienne. Leur monde est fait de diversité culturelle et de pluralisme identitaire. Enfants de la Loi 101 et de la réforme Parent, ils n'ont jamais eu le sentiment d'être colonisés. Mais pèse sur eux une double impasse: le refus de la Constitution canadienne de 1982 et l'obsession référendaire du Parti québécois. À leurs yeux, la solution passe notamment par l'adoption d'une constitution québécoise. Avant de tourner la page sur la question nationale (une autre erreur grossière), l'ADQ proposait d'emprunter ce chemin par la rédaction d'une charte. Quel drôle de hasard, Bernard Landry vient de s'engager à son tour dans cette voie.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
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