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    Une campagne électorale trop loin de la réalité économique

    3 décembre 2008 |Jean-Pierre Aubry - Président du Comité des politiques publiques de l'Association des économistes québécois (ASDEQ)
    La campagne électorale a débuté dans un environnement marqué par une crise financière mondiale et par la perspective de voir nos principaux partenaires commerciaux, notamment les États-Unis, entrer en récession. M. Charest a donné le ton en parlant du fait que ces pays, le Canada et le Québec allaient devoir passer à travers une grosse tempête. Il a livré ce message quotidiennement et plusieurs fois lors du débat des chefs. Le soir même du débat, on nous disait aux nouvelles télévisées que l'OCDE prévoyait la pire récession (la tempête) depuis le début des années 80.

    Dans un discours prononcé le 23 novembre dernier à Lima (Pérou), Stephen Harper décrivait comme suit la situation: «Comme le savent toutes les personnes ici présentes, la crise financière est devenue une crise économique, et le monde entre dans une période économique potentiellement plus dangereuse que tout ce que nous avons connu depuis 1929.»

    Pourtant, depuis le début de la campagne électorale et surtout durant le débat des chefs, je n'ai pas eu l'impression que le Québec allait passer à travers une forte tempête. Les chefs de parti (surtout M. Charest et Mme Marois) ont principalement parlé des ajouts qu'ils feraient aux programmes gouvernementaux pour en améliorer l'efficacité à moyen et à long terme. Ils ont parlé de lutte contre le décrochage scolaire, d'une plus grande accessibilité au soins de santé, de l'accroissement des ressources humaines en santé et en éducation, de l'augmentation de l'aide aux familles, d'une plus grande souveraineté culturelle... et donc de sujets que l'on aurait discuté si la présente crise financière ne nous avait pas frappés. Lors du débat, aucun chef n'a donné des estimations de la réduction dans les transferts attendus du gouvernement fédéral et n'a annoncé des augmentations de taxes, d'impôts et de frais de service pour payer ces ajouts. En somme, ils ont beaucoup parlé de «l'après-tempête».

    Certes, les chefs ont pris un peu de temps pour nous parler de quelques programmes d'une durée limitée reliés directement à la crise: aide à la rénovation, aide aux paiements hypothécaires, aide pour les retraités qui retirent des fonds de leurs REER... Ils ont également un peu parlé du programme d'infrastructures qui va beaucoup aider l'économie québécoise à passer à travers le ralentissement économique. Notez que ce programme a débuté bien avant la crise, qu'il fait suite à des déficiences majeures dans le parc d'infrastructures collectives et qu'il est planifié pour continuer au moins quatre ans après le début de la crise financière.

    Depuis le début de la campagne, les chefs de parti ont relativement peu parlé de la sévérité de la tempête et sa durée. Quelle sera la profondeur de la crise financière et de la récession qui frappent nos partenaires commerciaux, notamment les États-Unis? À quelle vitesse se fera la reprise? Quels seront les effets de tout ceci sur l'économie du Québec? M. Charest a mentionné que les nouvelles des dernières semaines sont mauvaises et confirment qu'il y a une tempête majeure qui frappe le monde. Il a cependant choisi de ne rien dire sur le fait que les prévisions économiques mondiales sont présentement beaucoup plus faibles que celles utilisées par Mme Jérôme-Forget dans son énoncé d'avant campagne. Par exemple, les taux de croissance du PIB réel pour 2009 pour les États-Unis et Canada seront selon Mme Jérôme-Forget de 0 % et de 0,6 % alors que l'OCDE prévoit des taux de croissance de -0,9 % et -0,5 %. Les autres chefs de parti n'ont pas présenté leurs propres prévisions sur la force de la tempête et sur ces effets.

    Jusqu'à présent, les citoyens n'ont même pas eu droit à de bonnes informations sur les implications de la forte baisse de la valeur au marché des actifs financiers détenus pour les régimes de pension dont le gouvernement est responsable (RRQ, RAAQ ,CSST, régimes de ses employés). Les chefs de parti n'ont pas présenté une explication structurée des implications sur la situation financière du Québec si le taux de rendement des investissements de la Caisse de dépôt et placement était d'environ -20 % à -25 %, proche de la moyenne des caisses de retraite.

    Selon Michel Nadeau, ex-gestionnaire de la Caisse, on peut avoir une bonne approximation des pertes en calculant «le rendement des indices pour voir que le rendement global de la Caisse qui tourne actuellement autour de - 23 % [comme celui de tous les fonds équilibrés]». Il n'est donc pas nécessaire de demander à la Caisse de devancer la publication de ses états financiers. Quelles sont les implications de telles pertes? Peut-on espérer que la reprise économique et le redressement des Bourses corrigeront d'eux-mêmes ces pertes et effaceront la présente hausse des passifs actuariels dont le gouvernement est responsable? Est-ce que le gouvernement ne devra pas prendre une partie de ses revenus pour faire une contribution supplémentaire à ces régimes pendant plusieurs années? Compte tenu des risques engendrés par ces pertes, est-ce que le gouvernement ne devrait pas, au minimum, inclure dans son plan budgétaire une plus grande provision pour imprévus? Devra-t-il hausser le taux de contribution des participants à ces régimes? Notez qu'avant la crise financière, les rapports actuariels évoquaient le besoin de hausser les taux de cotisation. Voilà autant de questions qui n'ont pas été véritablement abordées sur la place publique.

    Que doit-on conclure de toute cette masse d'information que nous avons reçue depuis le début de la campagne? Soit il y aura une grosse tempête et les chefs ne veulent pas en parler, soit il y aura seulement une forte averse, suivie rapidement d'une longue période ensoleillée. Pour ma part, je crois que ce second scénario est trop optimiste et qu'il serait plus que temps que les chefs abordent la situation avec un plus grand réalisme.












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