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Journée mondiale du sida : L'économie de la prévention

Réjean Thomas   1 décembre 2008 
En 2008, les médecins de la Clinique médicale l'Actuel prescriront à eux seuls quelque 30 millions de dollars d'antirétroviraux. Les coûts inflationnistes contrôlés, il s'agit d'une augmentation de 25 % depuis 2005 pour notre seul centre. Par ailleurs, un calcul actuariel sur la croissance provinciale des coûts liés aux antirétroviraux nous fait craindre le pire avec des coûts de l'ordre de plus de 400 millions de dollars par année dans 10 ans et de 2,5 milliards dans 25 ans, sans évoquer les coûts médicaux et sociaux de la prise en charge clinique.

Étonnamment, le budget total annuel consacré aux ITS et au VIH est de 25 millions, stable depuis 20 ans. Devant ce constat, ne pas renforcer l'engagement public dans la prévention du VIH aura de lourdes conséquences dans l'avenir. D'autant qu'en temps de crise économique, nous imaginons les difficultés de l'arbitrage entre laisser tomber les malades ou sacrifier les autres missions de l'État.

Selon l'Institut national de santé publique, l'organisme chargé de la surveillance de l'infection par le VIH au Québec, il y aurait entre 1000 et 1500 nouvelles infections par année, soit trois à quatre par jour. Le VIH/sida est pourtant une maladie évitable. Pour inverser le cours de l'épidémie et limiter le fardeau fiscal, les experts sont d'avis que les stratégies de prévention demeurent encore privilégiées. Actuellement, sur le plan mondial, pour chaque personne qui débute un traitement antirétroviral, 2,5 personnes s'infectent.

Montréal représente la région la plus touchée par l'infection avec 65 % des cas de la province. La prévalence chez les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes avoisine celle des pays africains les plus touchés. En cette journée mondiale du sida, nous ne pouvons que saluer la lucidité du ministère de la Santé et des Services sociaux avec sa campagne annuelle pour l'occasion «Juger propage le sida». Toutefois, le budget annuel de santé publique consacré à la lutte contre le VIH/sida et des ITS est nettement insuffisant, environ 3,3 millions de dollars par année et seulement 13 % de ce budget est consacré aux hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes alors que cette catégorie d'exposition compte pour 54 % de toutes les nouvelles infections. Depuis dix ans déjà, les professionnels de la santé qui exercent auprès de cette clientèle portent le même discours: «Nos efforts sont beaucoup trop timides.»

Si l'accès aux thérapies antirétrovirales a redonné espoir et a amélioré la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH/sida de manière significative, les coûts sociaux demeurent quant à eux énormes. Rappelons que l'infection chronique oblige à un régime thérapeutique exigeant, provoque des effets secondaires indésirables avec des complications morbides incomparables et soulève d'importants problèmes sociaux qui n'ont pas la même portée que d'autres types de maladie. Alors que le cancer suscite l'empathie, le VIH/sida éveille suspicion, stigmatisation, discrimination et plus récemment la criminalisation. Sur le plan social, la perte de productivité collective, la pauvreté, l'accentuation des inégalités ne sont que des exemples qui accompagnent cette affection.

Tous les experts internationaux réunis à Mexico en août dernier lors de la Conférence internationale sur le sida ont ramené au premier plan la nécessité de retourner à la prévention pour maîtriser l'épidémie. Le VIH/sida est une condition de santé complexe et exceptionnelle qui commande des actions exceptionnelles. Les interventions ciblées auprès des populations les plus exposées au risque rapportent le meilleur rapport coût-efficacité. Il faudrait, croyons-nous, non seulement repenser nos modes d'intervention afin de combattre la banalisation du VIH/sida, mais aussi renouveler notre vision collective face à l'épidémie.

La gouvernance est un important déterminant de la santé, trop souvent négligé. La réponse nationale à un problème de santé, ou du VIH en particulier, dépend en partie du leadership politique — la volonté d'un gouvernement à assumer le rôle qui lui revient. La croissance des budgets nationaux n'est pas seulement essentielle pour la contribution qu'elle apporte au financement des activités de lutte contre le VIH, mais est elle s'avère aussi l'expression d'un engagement sérieux dans la lutte. Ironiquement, les organismes internationaux et les puissances occidentales, en donneur de leçons, prêchent aux pays du sud l'importance de «la volonté politique» dans la lutte contre ce fléau, citant des pays comme le Botswana, le Sénégal ou l'Ouganda ou un engagement politique sans faille a permis des réductions spectaculaires dans la prévalence du VIH.

La journée mondiale du sida est sans aucun doute l'une des rares occasions où il nous est permis de rappeler que l'infection au VIH/sida touche plus de 33 millions de personnes dans le monde, 2,7 millions en 2007, qu'elle a tué à ce jour plus de 25 millions d'individus, qu'elle tue encore, un peu plus de 2 millions en 2007, plus de 5000 par jour, principalement femmes et enfants. Selon les dernières estimations, en 2010, 100 millions d'individus auront été touchés par le VIH/sida, avec une croissance marquée chez les pays émergents. Le Québec n'y échappe pas. Il est lui aussi confronté à une épidémie en plein essor devant laquelle la volonté politique d'y réagir nous paraît essentielle. C'est seulement en revisitant toutes les voies acquises que nous vaincrons.






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