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Un colloque sur l'humour, quosse ça a donné?

Lucie Joubert - Professeure au département de français de l'Université d'Ottawa  25 octobre 2008 
Le colloque L'Humour, quosse ça donne? qui s'est tenu cette semaine à l'UQAM a réactualisé des questions qui reviennent périodiquement dans l'opinion publique: y a-t-il trop d'humoristes au Québec? Où est passé l'humour engagé? Méprise-t-on les humoristes?

Si les discussions n'ont pas permis d'épuiser ces sujets une fois pour toutes, projet utopique s'il en est, elles ont eu le grand mérite de mettre en lumière le caractère distinct de ce colloque très intéressant. En effet, il n'y a qu'au Québec, terre du rire par excellence, qu'on s'interroge paradoxalement sur la légitimité et la nécessité d'un tel événement: partout en Europe, comme aux États-Unis, se tiennent régulièrement des colloques sur l'humour organisés par des associations dont le but est de promouvoir l'étude des diverses formes du comique.

Colloque non traditionnel

Toutefois, si Louise Richer, directrice de l'École nationale de l'humour, et Francine Dubois, directrice de l'Association des professionnels de l'industrie de l'humour, ont eu à défendre leur projet, qui ne semblait pas aller de soi pour certains, c'est peut-être parce qu'à l'UQAM, autre marque distincte, les chercheurs qui fournissent habituellement par leurs communications la matière première de ce type d'événement étaient à peu près absents, perdus parmi les humoristes, les aspirants humoristes, les professeurs recyclés en humoristes (Boucar Diouf a un doctorat en biochimie), les journalistes et les actants de cette grande machine qu'est l'industrie de l'humour.

Cet état de fait, que je constate sans amertume aucune (on y perd un peu sur la réflexion purement théorique, mais qu'est-ce qu'on s'amuse!), bouleverse la donne fondamentale du colloque traditionnel: il ne s'agit plus pour l'auditoire d'entendre un spécialiste aborder l'oeuvre des humoristes mais d'écouter les humoristes eux-mêmes, tant dans les panels que dans les périodes de question, perspective beaucoup plus alléchante et véritable aubaine, compte tenu du nombre de comiques au pouce carré qui ont participé à l'événement.

Allergique à l'intello

Cet aspect jouissif induit toutefois un autre trait distinctif de ce colloque: l'allergie viscérale de l'auditoire à tout ce qui apparaît, même de très loin, intellectuel; les journalistes eux-mêmes ont bien pris soin de se distancer de ces pestiférés de la pensée. Et il fallait entendre les — rares — universitaires s'excuser de citer un ouvrage théorique ou évoquer en enfilant des gants blancs longs comme ça un concept un tant soit peu complexe: ils avaient bien du mérite et par moment bien du mal, les pauvres, à partager le fruit de leurs cogitations.

Livrés en pâture à tous ces experts de la remarque assassine qui pouvaient les tourner en dérision en une seule répartie, se sentant obligés de faire des blagues pour être à la hauteur, ils ont mené un combat inégal, la réflexion universitaire ayant peu à voir avec le modus operandi de l'humoriste «une ligne, un gag». Ainsi, le mépris supposé des intellectuels pour les comiques s'est trouvé renversé pour donner à voir une indifférence polie de la classe comique à l'égard des théoriciens.

Partant de là, une question s'impose: si les chercheurs qui s'intéressent à l'humour constituent la quantité négligeable d'un événement qui se présente comme une «rencontre nationale de réflexion sur le rôle et l'impact de l'humour québécois», n'y aurait-il pas lieu de craindre qu'un tel exercice, pourtant essentiel, n'en arrive à tourner à vide ou, dans le meilleur des cas, se limite à faire défiler une brochette de vedettes qui viendront raconter leur parcours?

Des paradoxes

En outre, et ce n'est pas la moindre des particularités de ce colloque, il n'y a qu'au Québec qu'on peut entendre autant d'humoristes clamer, presque la main sur le coeur, qu'ils n'ont aucun pouvoir sur l'opinion publique. Alors que les humoristes du monde entier se battent, dans certains cas, pour la simple liberté de parole, ici ils jouent les étonnés: du pouvoir, nous? Voire: ils forment tous ensemble, tricotés serrés, le cinquième pouvoir, régnant en maîtres sur tous les médias, toutes les scènes, et ils le savent; ce n'est pas pour rester dans l'ombre que les aspirants se bousculent au portillon de l'École nationale de l'humour. Ce déni serait peut-être désarmant s'il ne laissait pas deviner une tactique un peu tordue pour désamorcer l'opprobre des intellos (encore eux) qui leur reprochent de prendre trop de place...

En fin de compte, l'événement aura trouvé sa légitimation à travers ses paradoxes mêmes, surtout parce que les débats qui ont eu lieu ont largement débordé le cadre de l'humour pour faire surgir, en filigrane, un remarquable commentaire global sur la société québécoise. Yvon Deschamps avait souligné dès le départ que la force de l'humour résidait aussi dans le non dit. Ce colloque a été l'illustration de son propos: les discussions, les prises de position, les questions et les réactions tant des intervenants que de l'auditoire ont agi comme un fascinant palimpseste qui a révélé un autre Québec de l'humour, plus complexe, moins hilare. C'est tout un exploit. Les deux organisatrices peuvent dire: mission accomplie. On parle déjà d'une autre rencontre l'an prochain: j'y assisterai certainement.
 
 
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