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Toutes couleurs unies

Le métissage selon Luck

Josée Blanchette   24 octobre 2008 
«Vous savez pourquoi la Terre est ronde? Pour que personne ne se retrouve seul dans son coin», dit le chanteur Luck Mervil.
Photo : Jacques Nadeau
«Vous savez pourquoi la Terre est ronde? Pour que personne ne se retrouve seul dans son coin», dit le chanteur Luck Mervil.
La seule fois dans sa vie où le chanteur Luck Mervil a ressenti la haine, il «visitait» la morgue de l'hôpital pour enfants de Port-au-Prince, dans le pays qui l'a vu naître et qu'il a quitté avec ses parents à l'âge de quatre ans: «Il y avait des bébés partout, empilés, ramassés durant la nuit dans les poubelles. Un bébé mort, ça ressemble à une poupée. Mon copain Joël s'est évanoui; il a subi un choc nerveux. J'ai vu un bébé bouger et j'ai dit à l'employé qui nous faisait visiter: "Il n'est pas mort!" Il m'a répondu: "Il va mourir dans cinq minutes..."»

La haine est un geyser d'une puissance inégalée. La haine, tout comme l'amour, peut même être un moteur formidable pour changer les choses, à condition de ne pas s'y complaire.

De cet incident, de ses nombreux voyages au Brésil, au Népal, en Inde, a germé le questionnement de Luck Mervil: «Je me suis demandé ce que je pouvais changer. Je suis fatigué de la réflexion, nous devons passer à l'action! Nous sommes assis sur une bombe et nous attendons la catastrophe pour agir.»

Non content d'écrire des chansons, de les interpréter, de faire des tournées, d'animer une excellente émission dans sa salle à manger (Le 3950, diffusée à TV5), d'être porte-parole du Centre d'étude et de coopération internationale (CECI) depuis six ans, conférencier dans les écoles, papa de deux grandes filles de 15 et 21 ans, Luck Mervil s'est offert un pavé dans la mare pour ses 41 ans et vient de publier Ma race est la meilleure, un ouvrage sur le métissage dont a eu l'idée l'éditeur-provocateur Michel Brûlé, des Intouchables.

Son essai a les qualités et les défauts du métissage; il ressemble à un collage d'idées éparses. À la fois anecdotique et prophétique, cette réflexion tire dans tous les sens. Rafraîchissant, car à des lieues de toute prétention intellectuelle, Ma race est la meilleure n'a pas que le titre d'accrocheur et s'adresse à un lectorat très large. Luck Mervil jouit d'une audience vaste et jeune, qui ne se souvient pas forcément des paroles du président Kennedy, lors de son investiture en 1961: «Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays.» Et c'est précisément dans cet esprit que Luck a écrit son livre.

Motivateur ou utopiste?

Luck Mervil ne sait toujours pas s'il est Québécois, Haïtien ou citoyen du monde mais il a l'expérience du terrain et du millage dans les mollets. De plus, cet artiste informé dévore les journaux, les magazines, des essais. Il affirme être féru d'histoire et de physique, avoir lu tout Shakespeare. La race dont parle Luck Mervil n'est autre que la race humaine, celle qui a accouché d'un Barack Obama et qui a promu Michaëlle Jean gouverneure générale du Canada, de magnifiques exemples de métissage.

Qualifié de preacher et d'idéaliste par son entourage, Luck Mervil a surtout des talents de vulgarisateur et le cran nécessaire pour aller de l'avant sur un terrain miné, la chasse gardée des spécialistes. Il propose des solutions concrètes pour déjouer les pièges de notre époque, tant économiques, sociaux et environnementaux que politiques. «Ce livre, c'est du gros bon sens et un amas de grossièretés!» convient-il.

Luck Mervil favorise non seulement le métissage culturel (et sexuel) mais il soutient que le Québec devrait nationaliser son eau, imposer l'usage du français de façon plus radicale aux nouveaux arrivants et même les déporter en Gaspésie pour métisser les régions et désengorger Montréal.

Luck prône un plafond des revenus à 250 millions de dollars (!), après quoi les surplus seraient réinvestis vers la base du système, en santé et en éducation. Une sorte de capitalisme décent qui vise le bien commun.

Il est également en faveur d'un resserrement de l'admissibilité à l'aide sociale et à l'assurance-emploi. Il estime qu'encore trop de jeunes Québécois n'ont aucun projet d'avenir, pas la moindre envie d'être des acteurs du changement, alors qu'ils ont le cul bordé de nouilles en ayant le privilège d'être nés au bon endroit sur la planète.

«Personne ne pourra me dire qu'il a eu un départ plus modeste que le mien dans la vie, dit le chanteur. Je suis né dans le lit de ma mère, à Port-au-Prince. Elle était couturière. Et regarde où je suis rendu... Je ne suis pas un spécialiste. Je suis un gars fâché qui éprouve un ras-le-bol citoyen. Quand on regarde ce que ces spécialistes ont fait du monde actuel, on est en droit de se poser des questions sur leur intelligence.»

Haïti chérie

Luck Mervil m'a invitée à l'accompagner pour aller entendre le président d'Haïti, René Préval, de passage au buffet Cristina de Saint-Léonard, lors du Sommet de la Francophonie, la semaine dernière. Assis à la table des officiels de l'aide humanitaire — tous blancs —, Luck Mervil a l'air d'une mouche dans un verre de lait.

Le président Préval répond aux questions lentement, sans se presser, rappelle qu'Haïti ne se sortira pas seule du désastre humanitaire causé par le passage des quatre récents cyclones.

Dubitatif, Luck Mervil le trouve trop «mollo»: «À l'heure d'un Obama, vif, organisé, au fait de ses dossiers, René Préval semble d'une autre époque. En plus, il nous avoue qu'Haïti ne s'était pas rendu compte que la crise alimentaire était planétaire. C'est le président! Il ne reçoit pas les journaux?»

«Bienvenue chez nous!», dit Luck Mervil à une Haïtienne qui fait partie de la délégation présidentielle. Toute l'essence du message de Luck Mervil tient dans cette phrase. Pour lui, les 200 000 Haïtiens de Montréal ne sont pas des Haïtiens; ils sont des Québécois. «J'en veux aux journalistes pour la couverture des événements à Montréal-Nord. Ils en parlent comme d'un ghetto alors qu'il n'y a que 12 % de Noirs. Ils parlent des gangs de rue alors qu'elles ne comptent que 250 à 300 membres. La vérité, c'est qu'un Blanc qui tire sur un Blanc, on s'en câlisse. Un Noir qui tue un Blanc, là, on tient quelque chose. Mais la réalité, c'est que ces jeunes Noirs sont des Qué-bé-cois! Ils n'ont jamais mis les pieds en Haïti. Ils n'ont pas pris un avion pour venir voler des sacoches ici.»

La solution de Luck Mervil pour réussir à intégrer les immigrants dans un Québec qui cherche ses racines et craint d'imposer ses valeurs, c'est le métissage, un antidote au racisme économique et à l'indifférence.

Tout le monde tout nu, on échange des fluides, nos ADN, on abolit les barrières raciales et on fabrique des bébés qui ressembleront aux pubs de Benetton. Lorsqu'on aura tous un peu de tam-tam dans les veines, que le rigodon et le rap seront du pareil au même, on cessera de se taper sur la gueule et de financer des Commissions sur les accommodements raisonnables pour se donner bonne conscience.

Toute Blanchette que je sois, je veux bien infuser de la couleur café dans ma pinte de sang irlandais, français, gaspésien. Ça risque même d'être agréable. De là à penser que ça réglera tout... Souffrez que je cultive un doute raisonnable. Ça permettra du moins à mes descendants d'économiser sur la crème solaire.

***

cherejoblo@ledevoir.com

***

Tripé: sur le dernier spectacle de notre conteux-humoriste Fred Pellerin, L'arracheuse de temps. La parlure du terroir, celle de mon grand-père, superbement maniée par Fred, me fait chaud au coeur. Le génie avec lequel il nous la sert me séduit tout autant. Mon B de cinq ans n'y comprendrait que dalle et ça me rend bien triste. Cette langue-là s'éteindra toute seule ou finira dans les archives sonores des musées, métissage ou non, et Boucar Diouf n'y pourra rien même s'il est devenu Gaspésien.

En passant, on vous a dit que vous pourrez voir le conteux de Saint-Élie-de-Caxton en avril au Théâtre Maisonneuve de la PDA? Je serais vous que j'irais vérifier le calendrier de ses prochains spectacles sur son site Web. Il se produira dans une foule de petites salles d'ici là (même à Paris, les chanceux!), notamment à L'Assomption et à Beloeil en février prochain. Et c'est vraiment dans cette ambiance familiale qu'il faut courir entendre Fred Pellerin.

Offert: le livre de naissance La Bête (Les Éditions de la Pastèque). Original, savoureux, «un ovni dans les livres de naissance», ce magnifique bouquin vous permet de colliger toutes les infos pertinentes ou impertinentes sur votre petit ange métissé. Il devient le héros de sa propre histoire et on sort du modèle Hallmark. Les jolies illustrations de Francis Léveillée copulent avec les petits textes de la journaliste Ève Dumas. Charmant.

Reçu: Le Petit Livre des élections américaines de Nicole Bacharan, politologue et historienne française. Entre Barack Obama, le «feel good candidate», et John McCain, l'homme d'expérience, tous les enjeux idéologiques de la campagne américaine sont soulevés en détail d'un point de vue républicain ou démocrate. Le livre a été écrit avant la crise financière mais demeure un bon outil pour juger des deux parcours et mieux comprendre l'homme qui influencera nos vies durant son prochain mandat.

Retrouvé: avec bonheur Dix mille choses qui sont vraies (Les 400 coups) du journaliste Nicolas Langelier. Ces capsules, initialement publiées dans La Presse, font appel à l'humour et à l'intelligence et nous guident de vérités vraies en vérités qui sont bonnes à dire et à entendre. Les titres à eux seuls sont de véritables aphorismes: «Vous appartenez à une génération qui achète plus de souliers et vous avez ce que vous méritez»; «Il y a des partenaires sexuels dont vous avez complètement oublié le visage, et cela vous fait un peu peur»; «On est toujours content quand quelqu'un de beau nous sourit»; «Plus on vieillit, plus les jeunes ont l'air jeunes»; «Si les gens s'intéressaient toujours autant à la politique qu'ils le font au moment des élections, les choses seraient très différentes.»
 
 
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