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Abstention aux élections: cynisme ou dissidence?

21 octobre 2008 
La dernière élection fédérale, qui s'est déroulée dans un cynisme affiché de la part de tous les partis, semble avoir eu une issue non moins cynique, par le refus de plus de 40 % de la population de se rendre aux urnes. Le problème que soulève ce manque de participation est important.

Du point de vue statistique, les chiffres sont catastrophiques: les conservateurs ont obtenu 38 % des voix comptabilisées. Si l'on calcule ce taux en tenant compte des abstentions, on comprend alors que les conservateurs n'ont eu que 22 % des appuis. À rebours, cela suppose que plus des trois quarts de la population affirme son désaccord avec le parti élu. Voilà donc un gouvernement très minoritaire.

Si l'on peut admettre que ceux qui ont voté pour les autres partis se positionnent contre les politiques conservatrices, il est plus difficile d'expliquer contre quoi, ou pour quoi, tant de Canadiens se sont abstenus d'aller voter. On peut tenter deux explications: par cynisme ou par critique.

Jean-Jacques Stréliski a laissé entendre cette semaine dans les pages du Devoir que l'abstention relève en fait d'une «désaffection réelle et profonde» de la population, résultat d'un «écoeurement envers les agissements des hommes et des femmes politiques». Cette interprétation est intéressante, mais révélatrice du cynisme ambiant: une sorte de fatalisme économico-politique fait consensus, nos politiciens peuvent battre des bras tant qu'ils veulent, ce ne sont pas eux qui pourront changer les choses. Et puisqu'ils jouent tous et toutes le même jeu, l'un vaut aussi bien que l'autre. Ainsi, à quoi bon aller voter, puisque tout est déjà joué. Ce cynisme marque la perte de confiance envers les élus et les institutions qu'ils gouvernent.

Geste démocratique

Cette explication demeure pourtant limitée. En effet, l'abstention peut être perçue comme une objection vive à ce que l'on nomme, à tort ou à travers, la vie démocratique. Refuser d'aller voter, c'est refuser les institutions en place, refuser le mode électoral, refuser en bloc les candidats; refuser d'aller voter peut être perçu comme un véritable geste démocratique face à un pouvoir de plus en plus oligarchique.

Il semble difficile, en effet, d'affirmer que le Parlement élu la semaine dernière représente la volonté populaire. Le refus d'obéir à un ordre en place doit être, en soi, perçu comme un geste politique important. Toutefois, il faut noter la limite de cet acte: ce refus n'est pas comptabilisé comme parole positive — seuls les votes remplissent cette fonction —, mais comme pure statistique à l'usage des analystes et des experts de la chose publique. Nous n'avons vu, en effet, aucun journal inclure dans son tableau des résultats le pourcentage d'abstention. Ainsi, la dissidence de presque la moitié des Canadiens pourrait laisser poindre une révolution, mais une révolution beaucoup trop tranquille.

Abstention illégale

Toutefois, peu importe la façon dont nous percevons la situation, il demeure qu'il y a là un problème qui appelle différentes solutions. L'une d'elles a été proposée par l'ex-directeur général d'Élections Canada, Jean-Pierre Kingsley. Ce dernier suggère de rendre le vote obligatoire, comme cela se voit notamment en Grèce et en Belgique. Mais il faut prendre conscience des limites d'une telle loi.

Certes, rendre illégale l'abstention gonfle les taux de participation, mais comment un individu cynique face à la chose publique ne le deviendrait-il pas plus en étant forcé d'y participer? Plus grave, la critique des institutions en place par l'abstention deviendrait illégale; la dissension ne pourrait alors s'envisager que sur le mode de la désobéissance civile. Le refus se ferait peut-être sur le mode positif, mais ne pourra avoir comme conséquence que de renforcer le consensus entourant nos institutions.

Bref, de toutes les façons dont on envisage la question, un constat s'impose: nos politiques n'ont plus la légitimité dont ils se réclament. De ce point de vue, il est certain que «démocratie» n'est plus qu'un mot au service d'une oligarchie voulue ou non par les abstentions. Il faudrait alors que les gestes de dissensions, telle l'abstention, soient pris en compte comme critique de cette oligarchie, brisant le consensus où, comme le disait Jacques Rancière, «il n'y a rien à discuter», pour que ce mot se transforme véritablement en acte.






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