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Libre opinion: Irak, le multilatéralisme passe par une seconde résolution

Alan Patten - Professeur de science politique à l'université McGill  24 février 2003 
Lors d'un discours présenté le 13 février dernier à Chicago, le premier ministre Jean Chrétien a soutenu, devant ses hôtes américains, la nécessité de trouver une solution multilatérale à la crise en Irak. «Les institutions multilatérales, a-t-il affirmé, jouent un rôle indispensable dans notre monde de plus en plus intégré [...].»

Avec cette déclaration, Jean Chrétien a adopté une position proche de l'opinion publique canadienne. En effet, de récents sondages montrent que la population appuie largement l'Organisation des Nations unies et que deux Canadiens sur trois sont opposés à une guerre en Irak qui n'aurait pas reçu l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU.

Mais lorsqu'on s'engage dans une institution multilatérale, qu'est-ce que ça implique au juste? Dans son discours, le premier ministre a exalté les vertus du multilatéralisme afin d'inciter les États-Unis à ne pas se lancer seuls dans une guerre contre l'Irak. «[S]'il doit y avoir une guerre, a-t-il déclaré, le monde devrait agir sous les auspices des Nations unies.» Cela semble assez clair. Par contre, l'adhésion au multilatéralisme n'implique-t-elle que d'empêcher une action unilatérale en Irak?

Pour certaines personnes opposées à la guerre, la réponse est oui. Vue sous cet angle, la guerre contre l'Irak est une aventure typiquement américaine, soutenue par un président «cow-boy» qui s'est fait le champion d'un nouvelle et effrayante doctrine de «préemption». Ce dernier serait également soucieux de faire oublier à l'électorat sa lutte infructueuse contre le terrorisme, tout en ménageant de nouvelles occasions d'affaires pour ses amis dans l'industrie pétrolière. Adhérer au multilatéralisme équivaudrait donc à rejeter la guerre contre l'Irak, puisque cette guerre n'est fondée que sur les angoisses et les ambitions américaines.

Cette conception du multilatéralisme dans le contexte de la crise en Irak est dangereusement étroite. Rappelons-nous d'abord comment tout a commencé. À la fin de la guerre du Golfe, en avril 1991, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 687, dans laquelle les conditions de paix sont dictées à l'Irak. Officiellement acceptée par l'Irak, cette résolution lui impose un certain nombre d'exigences, dont plusieurs, cruciales, concernent les armes de destruction massive.

L'Irak devait accepter inconditionnellement la destruction, le retrait ou la neutralisation de toutes ses armes biologiques ou chimiques, de même que le démantèlement de son programme d'armement nucléaire. Avec la résolution 687, le Conseil de sécurité demandait aussi à l'Irak de s'engager à ne pas concevoir, construire ou acquérir toute nouvelle arme de destruction massive dans le futur. Enfin, la résolution prévoyait la mise sur pied d'une commission spéciale pour contrôler et superviser la mise en application de ces exigences par l'Irak.

Or, dans les années qui ont suivi l'adoption de la résolution 687, les progrès de l'Irak en vue de s'y conformer se sont révélés lents et incomplets. L'Irak a déclaré d'importants stocks d'armes proscrites qui furent détruites sous supervision internationale, mais les inspecteurs de l'ONU ont également fait état de sérieux manques de coopération de la part des Irakiens. Pour ces inspecteurs, l'Irak n'est jamais même passé proche de satisfaire aux exigences de la résolution 687.

En réaction à ces manquements de l'Irak, le Conseil de sécurité a adopté, au cours des années 90, une série de nouvelles résolutions réaffirmant son engagement en faveur du désarmement de l'Irak. En l'absence de preuves récentes d'obéissance, le Conseil a maintenu ses sanctions contre l'Irak, au prix de conséquences terribles pour la population. En 1998, tout le processus a touché le fond lorsque l'Irak a expulsé les inspecteurs du pays pour une période qui allait durer quatre ans. Néanmoins, la communauté internationale a maintenu les exigences de la résolution 687, stipulant récemment, dans la résolution 1441 adoptée en novembre 2002, que l'Irak «a été et demeure en violation patente de ses obligations en vertu des résolutions pertinentes, notamment la résolution 687».

En bref, le désarmement de l'Irak fut un des principaux projets du Conseil de sécurité au cours des années 90 et continue de l'être au XXIe siècle. Ceux qui désirent voir les institutions multilatérales prendre place au centre du nouvel ordre international devraient espérer que le Conseil de sécurité réussisse à mener son projet à bien. Il n'existe pas d'institution multilatérale plus importante que le Conseil de sécurité. S'il n'est pas prêt à faire appliquer ses propres résolutions en Irak, sa crédibilité sera sérieusement mise en doute. De là, les États-Unis et d'autres puissances importantes concluront assez logiquement qu'il est plutôt futile d'utiliser les institutions multilatérales pour le règlement de crises internationales.

La résolution 687 n'est pas une déclaration unilatérale de politique américaine. La résolution 1441 de novembre dernier non plus, ni les nombreuses autres résolutions antérieures. Le désarmement de l'Irak était le projet de la plus importante institution multilatérale au monde, le Conseil de sécurité. Si les institutions multilatérales veulent prouver leur pertinence face aux problèmes pressants de l'actualité — dont la prolifération des armes de destruction massive —, elles ne doivent pas miner leur autorité en se montrant incapables de faire respecter leurs propres exigences.

Le temps de la guerre n'est pas encore venu. L'Irak devrait bénéficier d'une dernière chance de se montrer sérieux dans son effort de désarmement. Cependant, il est temps que l'ONU adopte une nouvelle résolution, une résolution qui menacerait l'Irak de «graves conséquences» s'il ne s'y conforme pas immédiatement. Si les Canadiens et leur gouvernement prennent le multilatéralisme au sérieux, ils doivent montrer clairement et pleinement leur appui pour une telle résolution sur la scène internationale. C'est là la meilleure façon de soutenir les institutions multilatérales. Avec un peu de chance, la guerre sera évitée par le biais d'une nouvelle résolution dont la sévérité révélera finalement à l'Irak toute la détermination de la communauté internationale.
 
 
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