La femme devant Maher Arar
Photo : Jacques Grenier
Monia Mazigh
Monia Mazigh raconte son combat pour faire libérer son mari, torturé en Syrie, dans Les Larmes emprisonnées (Boréal). Mère de famille qui espérait autrefois vivre son bonheur tranquille, elle arrive à pleine maturité en tant que militante des droits de l'homme dans cet ouvrage.
Sur la photo de couverture de son récit intimiste sur l'emprisonnement, la torture et le retour inespéré au Canada de Maher Arar, Monia Mazigh occupe l'arrière-plan, en flou, alors que son mari baigne dans une lumière dure à l'avant-plan. Une image complètement faussée.
En réalité, Monia Mazigh est la femme devant Maher Arar. Son épouse, la mère de ses deux enfants, la femme voilée qui a fait des pieds et des mains pour obtenir sa libération d'une abjecte geôle syrienne — «une tombe», dira Arar de ce cagibi souterrain à son retour au pays, après une année injustifiable de captivité et de torture.
Sans l'intervention rapide et énergique de Monia Mazigh, M. Arar croupirait peut-être encore dans les prisons syriennes. Cette femme d'origine tunisienne, qui a grandi en lisant Voltaire et en rêvant de Londres, de Paris et de Rome, n'a jamais douté un seul instant de l'innocence de son mari, faussement accusé d'appartenir à al-Qaïda. Tous deux, ils avaient fui des régimes répressifs et partageaient les mêmes valeurs de liberté et d'émancipation lorsqu'ils se sont connus à Montréal, au début des années 90.
Mme Mazigh a su mobiliser à la fois la diplomatie canadienne et l'opinion publique pour que Maher Arar soit ramené au pays, avec le soutien sans relâche des députées néodémocrate Alexa McDonough et libérale Marlene Catterall. «Je sentais l'injustice et je ne pouvais pas l'oublier. J'avais les enfants qui étaient là pour me le rappeler», dit-elle en entrevue, incapable d'assumer le rôle d'héroïne qu'on lui prête aujourd'hui.
Pouvait-elle faire autrement que de sortir de sa réserve, de s'affranchir de sa timidité et de se battre pour son mari? Jour après jour, «les regards de mes enfants me rappelaient les yeux de leur père», explique Mme Mazigh dans ce livre émouvant, dans lequel la douleur émotive ouvre progressivement la voie à un questionnement fort important pour une société démocratique. Quelle est la valeur de la citoyenneté canadienne accordée aux ressortissants du monde musulman? Comme Maher Arar, ceux-ci risquent-ils d'être expulsés dans leur pays d'origine, sur la base de simples soupçons, pour y subir des châtiments cruels et inusités?
Monia Mazigh prend le parti des droits de la personne, un acquis fragile qui subit une constante érosion depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Le vent souffle plus du côté des impératifs de sécurité nationale que du côté du respect des droits de la personne. Dans l'affaire Arar, deux piliers du système judiciaire ont été ébranlés: la présomption d'innocence et l'habeas corpus (le contrôle judiciaire de la validité de la détention). «On pense toujours que le Canada est un grand protecteur des droits de la personne, mais je crois qu'on vit beaucoup avec des impressions et non des réalités. Le monde a changé, et le Canada ne fait pas exception», déplore-t-elle.
Temps dur pour les enfants
Le public sait à quel point Maher Arar a souffert de la torture. Confiné à une cellule à peine plus grande qu'un garde-robe, il a été battu et fouetté avec des câbles électriques à répétition. Cinq ans après son retour, il en parle encore, explique sa femme. Les cris de douleur des autres détenus lui faisaient si mal qu'il voulait s'arracher les oreilles. Il est toujours méfiant à l'égard du genre humain, et amèrement déçu d'être incapable de se trouver un emploi d'ingénieur en informatique. Si bien qu'il s'est plongé dans des études doctorales pour tuer le temps comme il le peut. «Il essaie de fonctionner en société. On verra comment les choses vont se passer dans les années à venir», explique Mme Mazigh.
Par contre, personne ne s'est vraiment attardé au drame vécu par les enfants, l'aînée Barâa et son frère Houd, âgés respectivement de six ans et de huit mois lorsque leur père a disparu subitement. C'est d'ailleurs à eux que le livre est dédié. Durant les longs mois d'attente, Barâa avait trouvé un moyen d'une candeur enfantine pour retrouver son père: elle allait déménager en Syrie pour vivre avec lui... en prison. Houd, trop jeune pour comprendre la situation, a exprimé son angoisse par des retards de langage. Quand Maher Arar a voulu prendre son fils dans ses bras après plus d'un an d'absence, le petit s'est mis à pleurer de plus belle. «Son père ne faisait plus partie de son monde», écrit Mme Mazigh.
Quand Maher Arar a foulé le sol canadien, le 6 octobre 2003, la quête de justice ne faisait que commencer. Dans les deux années suivantes, M. Arar et sa femme ont travaillé sans relâche pour qu'une commission d'enquête fasse la lumière sur cette histoire.
En 2005, le juge Dennis O'Connor publiait son rapport sur le traitement de Maher Arar, que les autorités américaines avaient renvoyé en Syrie sur la base des renseignements erronés des services de renseignement canadiens. Le rôle et l'identité de ces agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), qui ont torpillé Arar et miné sa crédibilité jusqu'à son retour au pays, restent encore inconnus à ce jour. «Il y a tout un système qui l'a trahi, et ces gens qui l'ont trahi, on ne les connaît pas. Il faut beaucoup d'années pour oublier», dit Mme Mazigh.
Au terme de l'enquête, le juge O'Connor a cependant affirmé «catégoriquement» qu'il n'y avait aucune preuve sur l'implication de Maher Arar dans des activités terroristes. Le gouvernement du Canada a présenté ses excuses, et la famille Arar a reçu 11,5 millions en indemnisation, dont deux millions pour payer la note d'avocats.
Cette fortune ne fait pas son bonheur. D'abord, les millionnaires peuvent, eux, vivre dans l'anonymat, contrairement à Maher Arar et Monia Mazigh. Ensuite, il aura fallu que le couple endure les pires souffrances pour toucher ce magot. Il n'y a pas de chose telle que la loto-torture. «J'essaie de vivre une vie normale et d'oublier ce cadeau empoisonné [les 12 millions de dollars]. Je souhaite que les gens ne me regardent pas juste comme une mine d'argent, mais comme une femme qui peut faire une contribution à ce pays», souhaite Monia Mazigh.
Dans le combat pour faire libérer son mari, la femme timide et effacée en Monia Mazigh s'est éteinte. C'est aujourd'hui une militante pour les droits de la personne, pleinement libre de ses choix, qui entend sensibiliser le public aux dérapages de l'obsession sécuritaire.
Sur la photo de couverture de son récit intimiste sur l'emprisonnement, la torture et le retour inespéré au Canada de Maher Arar, Monia Mazigh occupe l'arrière-plan, en flou, alors que son mari baigne dans une lumière dure à l'avant-plan. Une image complètement faussée.
En réalité, Monia Mazigh est la femme devant Maher Arar. Son épouse, la mère de ses deux enfants, la femme voilée qui a fait des pieds et des mains pour obtenir sa libération d'une abjecte geôle syrienne — «une tombe», dira Arar de ce cagibi souterrain à son retour au pays, après une année injustifiable de captivité et de torture.
Sans l'intervention rapide et énergique de Monia Mazigh, M. Arar croupirait peut-être encore dans les prisons syriennes. Cette femme d'origine tunisienne, qui a grandi en lisant Voltaire et en rêvant de Londres, de Paris et de Rome, n'a jamais douté un seul instant de l'innocence de son mari, faussement accusé d'appartenir à al-Qaïda. Tous deux, ils avaient fui des régimes répressifs et partageaient les mêmes valeurs de liberté et d'émancipation lorsqu'ils se sont connus à Montréal, au début des années 90.
Mme Mazigh a su mobiliser à la fois la diplomatie canadienne et l'opinion publique pour que Maher Arar soit ramené au pays, avec le soutien sans relâche des députées néodémocrate Alexa McDonough et libérale Marlene Catterall. «Je sentais l'injustice et je ne pouvais pas l'oublier. J'avais les enfants qui étaient là pour me le rappeler», dit-elle en entrevue, incapable d'assumer le rôle d'héroïne qu'on lui prête aujourd'hui.
Pouvait-elle faire autrement que de sortir de sa réserve, de s'affranchir de sa timidité et de se battre pour son mari? Jour après jour, «les regards de mes enfants me rappelaient les yeux de leur père», explique Mme Mazigh dans ce livre émouvant, dans lequel la douleur émotive ouvre progressivement la voie à un questionnement fort important pour une société démocratique. Quelle est la valeur de la citoyenneté canadienne accordée aux ressortissants du monde musulman? Comme Maher Arar, ceux-ci risquent-ils d'être expulsés dans leur pays d'origine, sur la base de simples soupçons, pour y subir des châtiments cruels et inusités?
Monia Mazigh prend le parti des droits de la personne, un acquis fragile qui subit une constante érosion depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Le vent souffle plus du côté des impératifs de sécurité nationale que du côté du respect des droits de la personne. Dans l'affaire Arar, deux piliers du système judiciaire ont été ébranlés: la présomption d'innocence et l'habeas corpus (le contrôle judiciaire de la validité de la détention). «On pense toujours que le Canada est un grand protecteur des droits de la personne, mais je crois qu'on vit beaucoup avec des impressions et non des réalités. Le monde a changé, et le Canada ne fait pas exception», déplore-t-elle.
Temps dur pour les enfants
Le public sait à quel point Maher Arar a souffert de la torture. Confiné à une cellule à peine plus grande qu'un garde-robe, il a été battu et fouetté avec des câbles électriques à répétition. Cinq ans après son retour, il en parle encore, explique sa femme. Les cris de douleur des autres détenus lui faisaient si mal qu'il voulait s'arracher les oreilles. Il est toujours méfiant à l'égard du genre humain, et amèrement déçu d'être incapable de se trouver un emploi d'ingénieur en informatique. Si bien qu'il s'est plongé dans des études doctorales pour tuer le temps comme il le peut. «Il essaie de fonctionner en société. On verra comment les choses vont se passer dans les années à venir», explique Mme Mazigh.
Par contre, personne ne s'est vraiment attardé au drame vécu par les enfants, l'aînée Barâa et son frère Houd, âgés respectivement de six ans et de huit mois lorsque leur père a disparu subitement. C'est d'ailleurs à eux que le livre est dédié. Durant les longs mois d'attente, Barâa avait trouvé un moyen d'une candeur enfantine pour retrouver son père: elle allait déménager en Syrie pour vivre avec lui... en prison. Houd, trop jeune pour comprendre la situation, a exprimé son angoisse par des retards de langage. Quand Maher Arar a voulu prendre son fils dans ses bras après plus d'un an d'absence, le petit s'est mis à pleurer de plus belle. «Son père ne faisait plus partie de son monde», écrit Mme Mazigh.
Quand Maher Arar a foulé le sol canadien, le 6 octobre 2003, la quête de justice ne faisait que commencer. Dans les deux années suivantes, M. Arar et sa femme ont travaillé sans relâche pour qu'une commission d'enquête fasse la lumière sur cette histoire.
En 2005, le juge Dennis O'Connor publiait son rapport sur le traitement de Maher Arar, que les autorités américaines avaient renvoyé en Syrie sur la base des renseignements erronés des services de renseignement canadiens. Le rôle et l'identité de ces agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), qui ont torpillé Arar et miné sa crédibilité jusqu'à son retour au pays, restent encore inconnus à ce jour. «Il y a tout un système qui l'a trahi, et ces gens qui l'ont trahi, on ne les connaît pas. Il faut beaucoup d'années pour oublier», dit Mme Mazigh.
Au terme de l'enquête, le juge O'Connor a cependant affirmé «catégoriquement» qu'il n'y avait aucune preuve sur l'implication de Maher Arar dans des activités terroristes. Le gouvernement du Canada a présenté ses excuses, et la famille Arar a reçu 11,5 millions en indemnisation, dont deux millions pour payer la note d'avocats.
Cette fortune ne fait pas son bonheur. D'abord, les millionnaires peuvent, eux, vivre dans l'anonymat, contrairement à Maher Arar et Monia Mazigh. Ensuite, il aura fallu que le couple endure les pires souffrances pour toucher ce magot. Il n'y a pas de chose telle que la loto-torture. «J'essaie de vivre une vie normale et d'oublier ce cadeau empoisonné [les 12 millions de dollars]. Je souhaite que les gens ne me regardent pas juste comme une mine d'argent, mais comme une femme qui peut faire une contribution à ce pays», souhaite Monia Mazigh.
Dans le combat pour faire libérer son mari, la femme timide et effacée en Monia Mazigh s'est éteinte. C'est aujourd'hui une militante pour les droits de la personne, pleinement libre de ses choix, qui entend sensibiliser le public aux dérapages de l'obsession sécuritaire.
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