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    L'alchimie d'Armand

    Transformer la scrap en art

    10 octobre 2008 |Josée Blanchette
    Fermier, marin, bûcheron, sculpteur, peintre, Armand Vaillancourt a aussi été mannequin dans les années 90. «Tellement de gens voulaient avoir ma tête. Je leur ai donnée!», dit-il.
    Photo: Jacques Nadeau Fermier, marin, bûcheron, sculpteur, peintre, Armand Vaillancourt a aussi été mannequin dans les années 90. «Tellement de gens voulaient avoir ma tête. Je leur ai donnée!», dit-il.
    Lorsque Armand Vaillancourt m'a invitée à passer quelques heures à l'intérieur de sa tête, j'ai sauté sur l'occasion et le larron. Sa tête est imprévisible comme une mer des Caraïbes, déchaînée, pleine de furies inexpliquées et d'ouragans, puis calme et généreuse, tout en accalmie. Sa tête loge rue Esplanade, à Montréal, dans une vieille demeure en pierre du XIXe siècle, face au parc Jeanne-Mance. C'est là qu'il ramasse ses idées et toute la matière première qui lui servira de matière grise. «Ici, c'est comme si on entrait dans mon cerveau», prétend le sculpteur, à la fois célèbre pour ses sorties publiques et ses oeuvres acclamées internationalement.

    Il aime rappeler cette anecdote de Toulouse-Lautrec qui donnait une conférence sur sa peinture aux dames de la bourgeoisie parisienne: «Mesdames, ma peinture, c'est comme la merde. Ça ne s'explique pas, ça se sent!»

    Armand épouse cette vision. Il se définit comme un «recycleur» mais, en fait, il est aussi un «passeur» et ses sculptures sont le reflet silencieux du temps qui s'enfuit. Les matériaux transitent dans son immense demeure-cour-à-scrap-atelier et en ressortent avec un titre, un cadre, un nouvel éclairage, revus et mis en valeur par le maître de chantier.

    «Tu vois? Ça, c'est une planche d'arborite que j'ai fait vieillir deux ans dehors. Ça fait un tableau. C'est pas un hasard! Les ouvriers qui travaillent ici n'ont pas la permission de nettoyer. J'ai le bonheur et le malheur d'aimer la matière. Je ramasse des choses partout», dit-il, tel un enfant qui exhibe ses trésors.

    Des projets artistiques, le sculpteur bientôt octogénaire en a encore pour l'équivalent de deux ou trois vies. «La mort ne passe qu'une fois. J'ai pas le temps d'y penser», dit cet artiste mû par l'activisme politique, passé maître dans l'art-performance, l'art social, l'art-action, l'art-thérapie et l'art relationnel. «Si j'avais juste des préoccupations de créateur et si j'oubliais la politique, tu peux pas t'imaginer tout ce que je produirais! Mais je m'exprime librement et le prix à payer est immense. Les musées ont peur de moi et je m'en câlisse. Je ne vivrai pas pour des corbillards.»

    Se mobiliser pour exister

    S'il passe souvent pour un fêlé, une grande gueule ou un indomptable, c'est qu'Armand Vaillancourt a mis son art au service des idées, toujours les mêmes, qui parlent de liberté, de paix, d'affranchissement des peuples opprimés et des minorités, d'injustice, d'environnement. «Je n'ai jamais mis mon intégrité dans la balance pour en tirer des bénéfices personnels. J'ai une volonté de partage et de la compassion pour l'humanité», résume-t-il. Que ce soit Amnistie internationale, ses frères cubains ou les jeunes de Saint-Michel, Armand s'implique à la sueur de son front, roule ses manches, se mouille jusqu'au cou. La peur ne semble pas faire partie de sa biologie intime.

    Bien avant la compréhension du mot «écologie», dans les années 50, l'artiste a sculpté un arbre qui devait être abattu, rue Durocher. On le trouve exposé au Musée national des beaux-arts de Québec. Aujourd'hui, il s'inquiète pour les abeilles décimées et la pollution causée par les sables bitumineux: «Les gens se disent qu'ils ont encore 40 ans à vivre et tant pis pour la suite... On vit dans un trou béant sur le plan de la conscience universelle. On se sécurise avec la droite et on hypothèque l'avenir.»

    Seizième de dix-sept enfants, né dans une ferme de Black Lake, en Estrie, Armand a un passé agraire et folklorique qui refait constamment surface dans son discours et le porte dans toute sa verdeur. Mis à part mon propre grand-père, je n'ai jamais rencontré un homme qui boucle 80 années d'existence avec autant de sève dans les veines et la force physique d'un «jeunot» de 50 ans. Pas une once de lassitude n'est décelable chez lui.

    Fait rarissime pour un homme de sa génération, il adore les enfants, se métamorphose en leur présence. Je l'ai vu jouer des cuillères dans le seul but de distraire mon B de deux ans à la Traversée de la Gaspésie (TDLG). Armand consacre une partie de son abondante énergie aux jeunes, qu'il visite régulièrement dans les écoles depuis 53 ans: «Ce sont eux, mes maîtres. J'aime la vie, et les enfants sont des fleurs avant d'être fanées. Il faut leur montrer qu'ils sont capables de créer, de ne pas attendre d'être un adulte pour s'exprimer.»

    Père de six filles, dont la plus âgée a 52 ans — la mère n'est nulle autre que la Suzanne half crazy de la chanson de Leonard Cohen — et d'un dernier garçon de 17 ans qu'il a conçu avec sa blonde Johanne, avec qui «il ne vit pas» depuis 27 ans, Armand prétend qu'il aurait eu 15 enfants si c'était à recommencer. «C'est pas en mourant qu'on va faire avancer les choses», assène-t-il.

    Et pour avancer, il avance. Dimanche dernier, droit comme un «i», Armand participait, costumé, à la marche contre le gouvernement Harper à Montréal, pour ensuite se précipiter au vernissage d'une rétrospective de son oeuvre au Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire. Armand est de toutes les batailles, perdues ou gagnées d'avance: «Militer? Y a pas d'autre chose à faire! Sinon, t'es fourré! Harper? Il ne sait même pas que j'existe! C'est une coquille vide. Il est dans un état de stérilité totale face à la créativité.»

    Plus grand que nature

    C'est peu dire qu'Armand Vaillancourt est une force de la nature, avec toute sa part de démesure et de mystère. Et ce sont les zones d'ombre, matrices de sa créativité, qui forcent le respect. Ça et le fait que ses sculptures monumentales tiennent encore debout contre vents et marées. «Je suis une bolle en construction! Quand on me dit: "T'as 80 ans!", je réponds: Pis!!!!!! Je suis un être en devenir. J'ai encore rien fait...»

    Un fil conducteur invisible a guidé sa vie, un feu sacré inextinguible nourrit ses forges et ses oeuvres colossales. Armand est un artiste dans chaque seconde de son existence et se définit comme un guerrier de la paix. Bordélique, contradictoire, provocateur, décousu, «narfé», ingénieux, théâtral, impulsif, enthousiaste, enjôleur, candide, émerveillé, taquin, obsessif, organisé, câlin, ludique, excessif, enthousiaste, batailleur, obstiné, maudit, libre surtout, et dénué du sens du calcul, il est également très généreux (il m'a déjà donné ses bas en poil de chèvre, en ski de fond!), fait don de ses oeuvres à toutes les causes qu'il juge utiles.

    Il a d'ailleurs rencontré sa blonde, Johanne, en lui payant une chemise de 100 $ avec une sculpture: «J'ai gardé la chemise "et" la fille!» plaisante-t-il en sortant le vêtement du placard, l'air de celui qui a fait une bonne affaire.

    Dans la salade de coeurs de palmier que vient de préparer Johanne, il dissimule le bouchon de liège de la bouteille de vin, lui redonne vie parmi ses semblables. Sa compagne sourit, habituée à son fou artistique. C'est tout Armand, du land art culinaire, in situ, éphémère.

    Mais davantage que toutes les oeuvres permanentes ou périssables qu'il a créées dans sa vie, il y a ses archives personnelles, 500 boîtes de carton blanches sagement rangées sur des étagères de métal, au deuxième étage de sa maison: toute sa mémoire vive.

    Une archiviste s'active dans la pièce, immense. On y retrouve tout ce qu'Armand ramasse en paperasse, utile ou non, depuis ces 50 dernières années; les 98 cahiers noirs dans lesquels il note, jour après jour, tout son emploi du temps et ses pensées. On pourrait songer à un egotrip ou à une tendance obsessive compulsive. Armand proteste: «Mon "je" est un "nous". C'est aussi l'histoire du Québec qui se trouve dans mes archives. Ça a l'air de cochonneries mais ce sont des preuves vivantes. Et puis, c'est comme pour le sirop d'érable: ça prend plusieurs gallons d'eau pour en faire un litre. Je ne sais pas ce que je ferai avec ça. Je serais moins angoissé à l'idée de perdre mes sculptures que si mes archives devaient disparaître.»

    En attendant de savoir ce qu'Armand compte faire de tous ses souvenirs, l'avenir du Québec lui tient à coeur au présent. Il ira voter pour le Bloc québécois mardi prochain, tout en ne nourrissant pas trop d'illusions: «Si voter pouvait changer quelque chose, ce serait interdit!»

    ***

    Noté: que la rétrospective sur Armand Vaillancourt se poursuit jusqu'au 5 novembre au Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire. www.mbamsh.qc.ca.

    Aimé: Sila, Mythologie et métamorphoses dans l'art inuit de Michel Noël et Sylvie Roberge, un livre sur la sculpture inuite; chaque sculpture est accompagnée d'un récit ou d'une légende. Selon les Inuits, la pierre a une âme et sila signifie ce qu'il y a de plus profond en l'humain: sa raison, son intelligence et surtout ses croyances. Un ouvrage essentiel pour nous permettre de comprendre cette culture, un cadeau d'un ethnologue et d'une conteuse. Armand Vaillancourt, qui a passé sa vie à défendre les droits des peuples autochtones, apprécierait.

    Reçu: l'édition revue et augmentée du Petit manuel d'histoire du Québec 1534-2008 de Léandre Bergeron et Pierre Landry (Éditions Trois-Pistoles). De l'histoire engagée et militante, rien de moins. On en avait vendu 125 000 exemplaires en 1970. Depuis, il y a eu quelques grèves; le Parti vert, le Bloc québécois et Québec solidaire sont nés; le scandale des commandites a eu la peau des libéraux. L'affaire Julie Couillard n'y figure pas. On verra si elle passera à l'histoire un jour...

    ***

    Donner son âme

    Il lègue ses oeuvres pour marquer l'époque, pour se survivre, pour qu'on se souvienne, parce qu'il n'a aucun contrat au Québec. Il donne ce qu'il a de plus précieux, comme un vieillard pressent la fin: «À ma mort, je vais tout redonner à la collectivité», me glisse Armand Vaillancourt.

    Au mois d'août dernier, il a fait cadeau à la ville de Sainte-Anne-des-Monts, en Gaspésie, d'une sculpture en bois flotté de 54 pieds et 4 pouces, Drapeau blanc; 47 500 livres de billots à soulever, 100 ouvriers et deux grues pour l'aider. Deux cents bras; Armand ne calcule pas autrement, comme l'enfant de la terre qu'il sera toujours.

    Quant à la valeur, Armand se garde une petite gêne et ne veut pas en parler: «Je n'ai pas de 1 % ou de subventions. Je ne veux pas faire de pétage de bretelles avec la valeur de mes oeuvres. La sculpture que tu vois là est évaluée à 90 000 $. Elle n'est pas vendue. Elle vaut zéro en ce moment... »

    En 2009, à l'occasion du 375e anniversaire de la ville, Gaspé inaugurera une autre oeuvre dont les plans ont été offerts par Armand: L'éveil collectif. Neuf mètres d'acier sur une largeur de vingt, l'arche d'Armand est évaluée à 1,5 million de dollars et ce n'est pas lui qui s'en vante.

    Ça inclut les 5000 $ de boulons qui seront utilisés pour élever cette porte d'entrée dans la ville de Gaspé.

    «La dimension n'existe pas dans ma tête. Entre l'infiniment petit et l'infiniment grand, y a pas de différence», dit l'artiste. L'éveil collectif passe probablement par cette lumineuse déclaration.
     
     
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