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La poule sans tête

Jean-Robert Sansfaçon   19 février 2003 
Le premier budget du ministre fédéral des Finances, John Manley, est à l'image du gouvernement dont il persiste à jouer le jeu: déboussolé comme une poule sans tête. Depuis la fin de la lutte contre le déficit, Ottawa profite d'excédents budgétaires fantastiques qu'il a peine à dépenser intelligemment. L'argent lui sort par les oreilles au point de l'empêcher de réfléchir. Si le ministre Manley croit que le présent exercice le rendra populaire, il se trompe. Il suffira de quelques mois après le choix du successeur de Jean Chrétien pour que tout le monde oublie qu'il occupa un jour l'important poste de ministre des Finances du Canada.

Le budget 2003-04 présenté hier par le ministre John Manley ne comporte pas la moindre mesure désagréable pour les contribuables, pas même une petite augmentation des taxes sur le tabac. Au contraire, il bonifie plusieurs programmes, que ce soit en matière de santé ou d'aide à la famille, de fiscalité des PME ou de soutien à la recherche. Cela n'en fait pas un bon budget pour autant car, avec tant d'argent à dépenser, il faut une vision, un plan, ce qui manque douloureusement à ce gouvernement.

Le budget Manley comporte des dizaines de mesures, mais aucune n'est susceptible d'être qualifiée d'originale ou d'audacieuse. En fait, la vaste majorité d'entre elles ne sont que le prolongement des programmes existants, notamment ceux qui tiennent tant à coeur à M. Chrétien. Ainsi, les autochtones et les familles pauvres ont droit à la sollicitude ministérielle, ce qui est fort bien, mais faute de savoir précisément à quoi sert ce palier de gouvernement dans la fédération, le budget confirme une fois de plus la fâcheuse habitude d'Ottawa de mettre ses gros sabots dans les champs de compétence des provinces. En santé, bien sûr, même si les provinces sont parvenues à limiter les dégâts, alors qu'Ottawa investit massivement dans le soutien à la recherche et à l'achat d'équipements spécialisés, mais aussi en éducation, où on annonce un nouveau programme de bourses pour les étudiants du niveau supérieur et 900 millions pour les garderies... dont 800 millions ne seront disponibles qu'à partir de 2005-06. Curieux, tout de même, d'annoncer une telle dépense dans le vague le plus total, aussi longtemps d'avance.

En matière de recherche en santé, le budget accroît le financement de la Fondation canadienne pour l'innovation et celui de Génome Canada. Il ajoute du même souffle des centaines de millions pour les organismes subventionnaires.

Après l'aide promise l'an dernier à l'Afrique, Ottawa concrétise cette année son engagement de doubler le montant de l'aide internationale. À cause des critiques du Vérificateur général, il répond positivement aux demandes des militaires et rehausse le budget de la Défense de quelque 800 millions par année. Il n'y a pas si longtemps, une addition aussi importante aurait créé un tollé. Dissimulée dans les milliards d'aujourd'hui, elle passe presque inaperçue.

C'est aussi cette situation d'abondance qui permet d'abolir la taxe sur le capital pour les moyennes entreprises à partir de l'an prochain et d'annoncer une réduction future pour les grandes sociétés.

En matière d'environnement, M. Manley annonce qu'Ottawa ira dans le sens des engagements pris récemment en ratifiant l'accord de Kyoto, mais là encore, sans préciser à quoi et à qui serviront les deux milliards prévus.

En somme, voilà un budget qui ne se contente plus de saupoudrer l'argent mais qui catapulte littéralement les milliards à droite et à gauche, au gré des volontés d'un premier ministre sortant. Mais sans toujours savoir comment l'argent sera dépensé. Si le successeur de Jean Chrétien qui sera choisi d'ici un an maintient le cap établi par ce budget Manley, ce sont autant que 25,3 milliards de plus qui auront été dépensés d'ici la fin de l'exercice 2004-05, dont 17 milliards associés aux seules annonces faites hier. Cela représente une augmentation moyenne de près de 7 % par année. À ce rythme infernal, on ne peut que prier pour que l'économie canadienne profite d'une santé exceptionnelle. Mais on peut surtout se demander si Ottawa, qui ne semble pas trop savoir comment dépenser les fruits de la croissance de façon cohérente, n'aurait pas dû consacrer ses efforts à réduire la place qu'il occupe lui-même sur l'échiquier fiscal canadien, au profit des particuliers et des entreprises, certes, mais aussi au profit des provinces qui peinent encore et toujours à trouver la marge de manoeuvre indispensable pour livrer les services à la population.

jrsansfacon@ledevoir.ca






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