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Quand manger est un problème

Pauline Gravel   26 septembre 2008 
Photo : Jacques Nadeau
Depuis six ans, Karine, aujourd'hui âgée de 22 ans, se bat contre des démons intérieurs qui ont complètement chamboulé sa relation avec la nourriture. Grâce à des thérapies psychologiques et des médicaments, cette jolie blonde, intelligente et au discours articulé, qui a beaucoup voyagé, parvient de mieux en mieux à surmonter ses pulsions boulimiques et est en voie de retrouver un poids santé.

Dans le cadre de la 14e rencontre annuelle de la Eating Disorders research society (EDRS) qui rassemble ces jours-ci à Montréal des chercheurs s'intéressant aux troubles de l'alimentation, Karine est venue hier témoigner de la phobie qu'elle a développée envers les gras et les féculents, qu'elle considérait comme nocifs pour la santé et pour garder la ligne. «Il m'était devenu stressant de manger dans un restaurant parce que je ne savais pas comment le plat avait été préparé. Je paniquais face à un filet d'huile d'olive dans mon assiette», raconte la jeune fille qui, après avoir surmonté une anorexie restrictive a vécu une rechute sous forme de crises de boulimie. «En septembre 2007, je n'arrivais plus à me priver des aliments qui font engraisser comme au tout début. J'ai alors utilisé la boulimie pour ne pas grossir. Chaque jour, je faisais de cinq à six orgies alimentaires et après chacune d'elles, je me faisais vomir.»

L'anorexie et la boulimie nerveuses, qui vont souvent de pair puisque toutes deux se caractérisent par une peur morbide d'engraisser et par l'obsession à vouloir contrôler son poids, présentent un taux de mortalié dépassant celui de toutes les autres maladies mentales. Environ une femme sur 100 (âgée entre 13 et 40 ans) souffrira de l'un ou des deux troubles de l'alimentation sous sa forme la plus sévère. Et près de 10 % des filles de cette même tranche d'âge sont susceptibles d'être victimes d'une forme moins grave, mais néanmoins très souffrante.

L'origine de ces troubles de l'alimentation est clairement multifactorielle. Des gènes de prédisposition finissent par s'exprimer sous les pressions de l'environnement social ou culturel. Il ne fait aucun doute pour l'ensemble des chercheurs que les environnements culturel et social jouent un rôle déterminant dans l'apparition de ces problèmes de santé qui tournent autour de notre perception de l'image corporelle.

Dans le but de mieux cerner l'impact de l'image corporelle véhiculée dans la culture occidentale dans l'émergence de ces graves problèmes de santé, Anne Becker, professeur de psychiatrie et d'anthropologie médicale à l'école de médecine de l'université Harvard à Boston, a mené une enquête auprès de jeunes filles habitant les îles Fidji. Sur ces petites surfaces de terre perdues dans le Pacifique Sud, la culture s'est radicalement transformée en l'espace de quelques années à la suite de l'introduction de la culture occidentale par les médias de masse, a expliqué l'anthropologue médicale. En 1995, année durant laquelle la télévision faisait son apparition dans ces îles éloignées, les troubles de l'alimentation étaient absents, ou à la limite rarissimes, avait alors noté la chercheuse. Quand elle y est retournée trois ans plus tard, le nombre de jeunes filles qui se faisaient vomir pour perdre du poids avaient substantiellement augmenté.

Il est apparu à l'équipe d'Anne Becker que les filles qui disposaient d'un téléviseur à la maison et dont les amis avaient également accès à la télévision à leur domicile étaient plus à risque de présenter ces symptômes clairement associés à un trouble de l'alimentation. Ces pathologies étaient aussi présentes surtout chez les jeunes filles qui avaient d'une part assimilé les modèles corporels de l'Occident qui étaient véhiculés par la télévision, et qui d'autre part s'étaient affranchies de la soumission, auxquelles les filles étaient astreintes dans la société traditionnelle fidjienne, et qui arrivaient à prendre des décisions en toute indépendance.

«Ce n'est pas seulement l'exposition à des images des standards de beauté occidentale qui a une influence, mais le fait d'adopter cette autonomie qui est fortement encouragée en Occident, explique la chercheuse. Ces jeunes filles aimeraient posséder des appareils électroniques et adopter un mode de vie semblable à celui qu'elles voient à la télé. Celles qui ont de grandes ambitions sociales sont plus souvent victimes de ces troubles de l'alimentation que les autres. Ces filles croient que si elles parviennent à contrôler leur poids, cela pourra les aider à réaliser leurs ambitions. Certaines pensent que si elles sont grosses, on pensera qu'elles sont paresseuses, et alors elles ne pourront décrocher un bon emploi. Elles désirent ressembler aux filles minces qui à la télé débordent d'énergie. La télévision leur a inculqué l'idée que les gens minces ont une vie merveilleuse, qu'ils ont beaucoup d'argent et qu'ils ont réussi à avoir un bon emploi. Dans une société qui est passée rapidement de l'âge de pierre à l'ère de l'électronique, ces jeunes filles trouvent dans la télévision leurs modèles. Exposées à une pléthore de publicités sur les téléphones cellulaires, appareils photos, elles sont extraordinairement déterminées à gagner de l'argent et à décrocher le travail qui leur permettra de parvenir à s'offrir ces gadgets.»

Pour Howard Steiger, directeur du programme des troubles de l'alimentation de l'Institut Douglas, «le contexte culturel est ce qui met le feu aux poudres. La pression de la culture pousse les gens vulnérables dans le précipice. La meilleur moyen de dérégler certains neurotransmetteurs, comme la sérotonine, est de s'imposer une diète. Chez les personnes sujettes à la dépression pour des raisons génétiques, les régimes sont extrêmement dangereux.»

Toutes les recommandations de santé publique nous incitant à réduire les calories que nous consommons, à éliminer le gras et à faire de l'exercice «peuvent devenir une lame à double tranchant pour certaines personnes vulnérables. Il est important de nuancer le message. Il n'est pas indiqué pour tous de réduire son poids», souligne M. Steiger à l'instar de ses collègues.

La recherche sur les gènes qui rendraient certaines personnes plus à risque de développer un trouble de l'alimentation va bon train. Les gènes présents dans le circuit sérotoninergique, lequel joue un rôle dans l'humeur, l'anxiété, l'impulsivité et la satiété, ainsi que les gènes qui interviennent dans notre réaction au stress sont pointés du doigt. «Les personnes qui portent certains gènes associés à un manque de résilience au stress sont plus à risque de développer des troubles de l'alimentation», souligne Howard Steiger.

Traitements

«Le traitement doit être multidimensionnel ou multimodal. Il faut avoir recours à diverses formes de psychothérapie cognitive en y adjoignant des médicaments, poursuit le chercheur. Les personnes souffrant de troubles de l'alimentation ne sont pas folles, mais elles ont des croyances selon lesquelles, par exemple, elles doivent compenser par le jeûne, l'exercice ou le vomissement de toutes les calories qu'elles consomment afin de ne pas prendre de poids. Nos thérapies conduisent la personne anorexique à réévaluer ses croyances erronées et à les changer.»

«Quand on s'impose d'importantes restrictions alimentaires, on altère la neurochimie du cerveau», ajoute le professeur Steiger. On abaisse notamment les niveaux de sérotonine, un neurotransmetteur qui est synthétisé à partir d'un acide aminé que l'on puise dans notre alimentation. Les médicaments que les spécialistes utilisent renforcent l'activité du circuit sérotoninergique du cerveau qui peut par ailleurs être plus fragile en raison d'une vulnérabilité génétique. «La dépression est de sept à huit fois plus prévalante chez les parents d'un anorexique que chez un non-anorexique et il en est de même pour les troubles d'anxiété, deux pathologies qui sont associées à une perturbation de la sérotonine», précise le chercheur.

Selon les résultats d'une étude qui seront révélés lors de la rencontre de la EDRS, un nouveau médicament mis en marché sous l'appellation d'olanzepine et qui agit sur la dopamine, permettrait d'atténuer l'angoisse que vivent les personnes souffrant d'une anorexie sévère.

Karine sent qu'elle reprend graduellement le contrôle de sa vie. Pour s'aider, elle repense à ses voyages au Honduras et au Bélize, où on porte peu attention à son image corporelle. «Leurs préoccupations sont tout autres là-bas. Les gens pensent d'abord à survivre», lance-t-elle.






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  • Claudette Papineau
    Abonnée
    lundi 29 septembre 2008 13h10
    S.O.S. d'une grand-maman
    « Merci de votre article si pertinent. Ma fille en emporte une copie au psy de sa fille qui est aux prises avec ce problème.
    Ferez-vous un suivi des «Rencontres EDRS» à Montréal, a-t-on trouvé des solutions autres que la médication.
    Dans bien des cas, c'est une question de survie ou de mort.

    papineau.denclo@sympatico.ca »

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