vendredi 27 novembre 2009 Dernière mise à jour 21h09


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Vodka rose, sandwichs pas de croûtes et poésie crue

Josée Blanchette   26 septembre 2008 
photos yves renaud
Loui Mauffette dans toute sa candeur: «J’ai l’air d’un ours naïf parce que je suis aimant.»
photos yves renaud Loui Mauffette dans toute sa candeur: «J’ai l’air d’un ours naïf parce que je suis aimant.»
Le soir penche dangereusement, comme un saule qui aurait soif. Loui a accepté de siffler ma seconde vodka au pamplemousse rose et si je sais encore compter, deux et deux font quatre. Je ne tiendrai pas la route si j'essaie de le suivre et de boire sa vie en rose. Loui Maufette fait le double de mon poids, est célèbre pour ses excès en tous genres; son frigo ne contient que de la Veuve Clicquot et de la petite vache. Et la petite vache, il s'en sert pour soigner la grosse vache, sa gueule de bois.

Par contre, pour la langue de bois, on repassera. T'as pas plus franc que ce grand enfant de 51 ans qui ne semble pas éprouver la nécessité de se protéger ou d'offrir un angle flatteur lorsqu'on lui tire le portrait. Il se décrit comme un attaché de presse dysfonctionnel et sévit au Théâtre du Nouveau Monde depuis 16 ans. «Je ne sais pas écrire sur un clavier, je ne parle pas anglais et j'arrive au bureau à midi. Lorraine Pintal m'endure parce que je défends ce théâtre au bout de mon coeur et que je suis un emmerdeur. Je sauve les artistes et je leur paye la traite. Je dois ma job aux artistes!»

Septième enfant d'un rêveur et d'une fille de sénateur, Mauffette est réputé pour «partir en fleurs»: «Je pète les budgets en bouquets! Le TNM veut me tuer! Je suis un agent double, un détaché de presse!» Un détaché attachant, bien sûr, un rebelle qu'il vous attaque à coups de roses sans épines, un joyeux désaxé, désarmant de tendresse.

Il n'y a que les fous et les poètes qui font avancer le monde, disait Gilles Vigneault, qui n'est sûrement pas un ami personnel de M. Harper. Loui Mauffette et moi avons partagé la même psy, ça crée des liens consanguins. Il la surnomme sa «femme de méninges» mais, dans son cas, les mottons de poussière roulent encore sous le lit. On soupçonne même un cas de listériose latente dans un des recoins de son cerveau qui ressemble à un gruyère de grotte.

Si Loui saisit les artistes à ce point, c'est qu'il en est un sur tous les autres. Il a fait le Conservatoire, le Festival de la chanson de Granby, et beaucoup de LSD qui lui a creusé des trous dans le fromage. Ce qui explique pourquoi il ne monte plus sur scène, ou alors, jamais sans son texte à la main.

Mauffette a également dorloté Diane Dufresne durant 12 ans, jusqu'en 1993. «C'est elle qui m'a montré à me battre, à ne pas avoir peur d'être seul avec sa pensée, à défendre les choses auxquelles on croit», résume son ex-attaché attachant.

Il se décrit comme le fifi de Dorion qui aime les filles, un Martien de naissance, l'inséparable de René-Richard Cyr durant 14 ans. Loui affectionne les coulisses et l'ombre et n'a pris sa place sous les feux de la rampe que depuis quelques années, depuis la mort de son père, le célèbre animateur des Cabarets du soir qui penche, l'homme de radio Guy Mauffette: «Ça m'a révélé. Il s'est passé de quoi. Un buzz, un réveil.»

Maudits poètes

Depuis ce réveil brutal mais salvateur, Loui organise des soirées poétiques, entouré de 24 acteurs vaccinés contre la facilité. Son spectacle, Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent, écrit en hommage à ce père fantaisiste, fait un malheur (et un gros bonheur) sur la scène artistique québécoise. À un tel point qu'il est devenu le Casse-Noisette du Festival international de littérature, où il se produit chaque année.

Excessif, intense et généreux comme Loui, ce spectacle, qui lie les mots, la danse, la passion, la chanson, l'enfance, le jeu, l'amour et le désespoir du poète maudit, est d'une facture à la fois vitale et internationale. Il se termine par un buffet de sandwichs et de vodka russe glacée, partagés entre les acteurs et le public sur la scène.

Je doute que cette poésie qui ne rime avec rien de connu reçoive les subventions qu'elle mérite pour rayonner dans la francophonie et à l'étranger. Un poème de Marie Chouinard parle de cul et de Dieu; celui de Geneviève Desrosiers s'intitule Fourrons la mort. Une chanson de Mouffe et Charlebois, Les Enfants avortés, n'a rien d'un projet de loi mais donne mal au ventre. Un autre poème de Patrick Brisebois flirte avec Internet et l'enculage d'adolescents par un vieillard aux cheveux blancs. Celui de Patrice Desbiens contient les mots «pipi», «sexe» et «bobettes». Aucun n'évoque le mot «phoque», de Saint-Denys Garneau à Rimbaud, en passant par Gauvreau.

«Ce show est une prière contre la médiocrité. Nous le jouons en marchant sur du verre cassé», dit Loui. Jazzer un spectacle de poésie sans tomber dans la «powésie» exige davantage que du flair. «Faut parler à Dieu même si on ne sait pas c'est qui. Les poètes ne sont pas les meilleurs ambassadeurs de leur poésie. Les silences, le rythme, c'est super important. Il faut éviter le ronronnage et le côté Cégeps en spectacle», explique le metteur en scène pour qui la poésie est le filtre dans l'aquarium de la vie.

Pour en finir avec la grande noirceur

Sur les sorties qui opposent les artistes et autres poètes sans-le-sou au gouvernement Harper, Loui ne trouve qu'à se réjouir: «Ça faisait longtemps qu'on n'était pas descendus dans la rue. En ce moment, les artistes ont un pouvoir qui ressemble à celui qu'ils avaient dans les années 70. Pendant des années, les artistes ne se sont pas engagés, en partie par défaitisme politique. On a oublié de se ressaisir, on a laissé aller trop longtemps. Nous sommes revenus aux années noires du duplessisme. Nous sommes dans une période d'extrême droite, très obscure. Y en aura jamais assez, d'implication, de la part des artistes. Faudrait qu'ils nolisent des autobus et aillent en région, qu'ils empruntent les mêmes chemins que les conservateurs. Faut aller parler au monde, pas faire des rassemblements entre nous. On est dans une période de crise, et pas seulement pour la culture, pour tout!»

Loui aime répéter cette phrase, puisée au fond de son gruyère troué: «Y a trop de monde qui a trouvé et pas assez de monde qui cherche.» Et cette autre, qu'il tient de René-Richard Cyr: «Trop de monde qui sait et pas assez de monde qui sue.»

Loui Mauffette sue, fait suer; il ne fait pas partie des humains qui s'économisent, il dilapide tout ce qu'il est.

«La poésie, c'est pas dans les livres, c'est dans la vie, explique-t-il. La maturité vient de me tomber dessus. On dirait que je comprends. Je comprends que je ne comprenais rien. J'étais déprogrammé, pas à l'écoute de moi.»

Heureusement qu'il s'écoute, car c'est encore le meilleur moyen pour qu'on l'entende, longtemps après que les poètes ont disparu.

***

Noté: les dates des deux représentations de Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent dans le cadre du FIL. Demain à 20h30 et dimanche à 16h, à la 5e salle de la PDA. Moi, j'y retournerais bien. www.festival-fil.qc.ca. Loui Mauffette prépare déjà la suite, Dans les charbons, prévue pour la fin d'avril 2009 au nouveau Théâtre de Quat'sous.

Aimé: le livre 101 mots à sauver du français d'Amérique d'Hubert Mansion (Michel Brûlé). Se «batcher», se «canter», «frencher», «grayer», «garrocher», «varnousser» sont tous décortiqués. Vous trouverez même l'origine du nom de la rivière Romaine qui n'a rien de romain. De la poésie de tous les jours expliquée et des dicos en ligne, des blogues qui traitent de la langue dans toutes ses bavures.

Savouré: le recueil de poésie de Marie Chouinard, Chantier des extases (Les Éditions du passage). La danseuse nous offre des mots tout à fait libres et une intensité incarnée. Il est rare que les femmes parlent d'orgasme ailleurs que dans le secret des livres.

Feuilleté: l'anthologie La Poésie québécoise — Des origines à nos jours de Laurent Mailhot et de Pierre Nepveu. Les grands classiques y sont représentés mais aussi des poètes moins connus que Nelligan et Anne Hébert. Un livre qui devrait être envoyé de toute urgence à Harper. Ce n'est pas tout d'héberger un poète officiel au Parlement. Il faut aussi prendre le temps de l'écouter.

***

Joblog

Les épreuves

Dans une enveloppe jaune, quelques feuilles, un futur livre de 72 pages. On n'a pas idée de la fragilité d'un livre lorsqu'il n'est encore qu'une épreuve. J'ai devant moi un de mes poètes favoris: Fernand Durepos.

Je frétille, je butine d'une page à l'autre, j'essaie de tout avaler en même temps. Les mots vrillent, intenses, en offrande. Ça se lit à voix haute, ça se délie en silence, rempli d'extase, de l'autre, de filets de salive et de douleur d'aimer.

Le Partage de l'usure sortira chez L'Hexagone sous peu. Un tirage confidentiel, comme ils le sont tous en poésie. Cinq cents personnes qui auront accès à des poèmes comme Quand au matin tu m'attends une tasse de ciel dans les yeux, Ce phare que j'ai à la place du coeur, Assouvis d'absence au monde, ou bien Puisque désirer est savoir construire sans laisser de marques sur quiconque.

L'auteur remercie le Conseil des arts du Canada pour son appui financier. J'y ai lu également cette citation de François Jacqmin: «Lorsqu'on a vu la clarté en extase, il n'y a plus d'espoir de vivre comme autrefois.» Et c'est un peu la même chose après avoir lu Durepos. On ne se repose plus tout à fait. Et pourquoi le voudrait-on? En librairie le 14 octobre.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009