Lettre à l'éditrice de Châtelaine sur la pertinence du CSF - Les raisons d'être du Conseil du statut de la femme
Madame Lise Ravary, J'apprécie vos propos et vos articles et je vous en félicite. [...] Récemment, dans un de vos billets, vous avez posé la question de la pertinence du Conseil du statut de la femme (CSF). Pour y répondre froidement, il faut délaisser les exemples personnels de réussite de femmes, ceux d'hommes qui sont de bons papas ou encore ne pas glisser du côté des employeurs moins sexistes. Même le fait que des femmes politiques exercent des rôles stratégiques ou que, soi-même, on ait réussi à faire son chemin, ne doivent pas constituer des éléments qui font pencher la balance.
Il faut plutôt faire une lecture systémique de la place des femmes en examinant si les structures sociales maintiennent encore des obstacles discriminants et des barrières, souvent invisibles, enracinées dans les politiques, les pratiques, la culture ou les mentalités. Il faut vérifier si ce recul les oblige à fournir plus de preuves que leurs collègues masculins quant à leurs aptitudes, compétences, bonnes idées ou leur potentiel. Cela, malgré la bonne volonté des individus, les lois sociales ou des études approfondies. Il faut s'en tenir aux faits, indépendamment du fait que certaines femmes ont une histoire personnelle plus positive, les ayant incitées à développer plus de confiance en soi ou de combativité ou d'ascension professionnelle.
Un questionnaire
Il faut également se demander si, aujourd'hui encore, la société leur renvoie la responsabilité des enfants, de la famille ou du couple? Quand on parle des besoins de la famille, des enfants, parle-t-on aux femmes ou aux hommes? Quand on parle de soins à domicile pour les personnes âgées, s'adresse-t-on aux femmes ou aux hommes? Quand on parle des chefs, les noms qui nous viennent en tête sont-ils féminins?
Les femmes ont-elles de la disponibilité pour aller en politique ou être cadres? Les femmes ont-elles cessé de se sentir coupables et d'avoir peur? Affecte-t-on encore en priorité l'espace privé aux femmes et l'espace public aux hommes? Le contrôle des hommes sur les femmes a-t-il cessé de faire des victimes dénoncées ou silencieuses? Si à ces questions toutes les réponses sont positives, il est vraiment temps d'abolir le CSF.
Discrédit
Mais il n'en est rien. Un tel conseil doit s'apprécier en rapport avec une société de droits. Il faut surtout s'abstenir de juger l'utilité d'un conseil à partir de certains avis considérés comme exagérés, déplacés ou insuffisants. Combien de fois les propos d'un organisme gouvernemental à vocation ciblée nous déçoivent sans que l'on songe pour autant demander la tête du messager justement parce que son message ne nous convient pas?
J'en ai pour preuve le temps où j'étais présidente de la Commission de l'équité salariale et où clamer la valeur économique inégale du travail des femmes en hérissait plus d'un. On tente la voie du discrédit parce que ça fait mal d'être obligées d'admettre qu'en 2008, malgré tous les progrès sociaux, les femmes sont encore injustement payées pour le travail qu'elles font et qu'elles sont moins considérées parce qu'elles sont femmes. Ce n'est la faute de personne sinon d'un système qui les considère comme moins bonnes, plus fragiles, moins intéressées, plus maternelles, moins rationnelles, moins disponibles, etc.
Pensée collective
On a évoqué la pensée unique des femmes des années 70 et le féminisme d'alors. Il y a en réalité plusieurs pensées: une pour chaque femme, selon son histoire personnelle. Mais il existe aussi une pensée collective associée à toutes les femmes, qui nous fait nous ressembler par ce que nous vivons, à l'échelle planétaire, avec ou sans avancées démocratiques, dans un système plus inégal pour les femmes et où nous faisons face à des barrières semblables et imbriquées dans des structures et des mentalités voulant que les femmes soient de deuxième zone.
Certaines femmes s'en tirent mieux que d'autres, ce qui ne veut pas dire que les difficultés sont inexistantes. Ce n'est pas intentionnel, c'est systémique; ce n'est pas personnel, c'est historique. Outre les barrières personnelles et organisationnelles, il y a les barrières sociales. Ce sont de ces dernières dont s'occupe le CSF.
Ce qui fait la singularité du Conseil, c'est qu'il ne parle pas des femmes en les nommant par leur nom ou en excluant celles qui ont réussi, mais il parle en leur nom et pour elles; il parle d'un statut que la société leur octroie: un statut d'inégalité sociale, un statut de discriminée. Discrimination que les Chartes ont nommée et pour laquelle furent rendus des jugements de réparation du passé.
La toute récente décision du Tribunal des droits de la personne, qui condamne Gaz Métro pour discrimination à l'embauche, constitue un magnifique et malheureux exemple. On y relate toutes les courbettes sexistes et vaines imposées aux femmes en recherche d'emplois non traditionnels, dans un passé pas du tout lointain. Discrimination que les accords internationaux ont identifiée comme le premier obstacle à la marche des femmes vers l'égalité de droits.
Nécessaire CSF
Je songe aux décisions que la Commission que je présidais a rendues sur l'équité salariale et au fait que, la plupart du temps, les facteurs traduisant les exigences du travail féminin en sous-évaluaient la valeur. Les employeurs auraient peu bougé s'il n'y avait pas eu une loi et une Commission pour les rappeler à l'ordre.
Je pense aussi aux femmes qui veulent aller en politique active ou dans des conseils d'administration, à qui je donne une formation sur les stratégies du pouvoir, et qui me disent combien on les fait se sentir incapables de gouverner ou pas à leur place. Ça, c'est la réalité de tous les jours, la réalité du terrain, sans compter la violence psychologique, invisible, ou tout ce qui contribue à transformer le corps des femmes en objets à embellir, rectifier ou vendre.
Que faut-il de plus pour légitimer qu'un organisme surveille, dénonce, recommande au nom des femmes en général et des sans voix surtout, les plus mal prises que d'autres à la maison, au travail, à l'école, à l'hôpital ou dans la rue? Le CSF doit rester en place parce qu'il est une réponse structurelle à une réalité sociale et systémique dont les fondements sont ancrés dans nos perceptions, nos images sociales et nos structures. Quand les problèmes des femmes seront devenus individuels et que la féminité aura la même valeur que la virilité, on verra! [...]
Du pain sur la planche
Un Conseil exige du financement, il est vrai. Comme la Commission des droit, pour que des groupes de droits agissent sur le terrain. Comme le BAPE, pour que les groupes environnementaux veillent au grain. Comme la Commission des normes du travail, pour que des lois existent. Comme...
Opposer le financement aux besoins des groupes sociaux, c'est un argument très dangereux, qui conforte les détracteurs d'un État régulateur. Le Conseil reste moderne puisque l'égalité des femmes est encore à l'agenda politique des États. À preuve: la Banque mondiale conditionne son aide à l'implantation de politiques structurantes d'égalité des femmes; ce n'est donc assurément pas parce qu'il est temps de passer à autre chose.
Pour tous ces éléments, le CSF a suffisamment de boulot sans qu'on lui ajoute l'obligation de se justifier au nom de l'égalité des chances pour tout le monde.
Il faut plutôt faire une lecture systémique de la place des femmes en examinant si les structures sociales maintiennent encore des obstacles discriminants et des barrières, souvent invisibles, enracinées dans les politiques, les pratiques, la culture ou les mentalités. Il faut vérifier si ce recul les oblige à fournir plus de preuves que leurs collègues masculins quant à leurs aptitudes, compétences, bonnes idées ou leur potentiel. Cela, malgré la bonne volonté des individus, les lois sociales ou des études approfondies. Il faut s'en tenir aux faits, indépendamment du fait que certaines femmes ont une histoire personnelle plus positive, les ayant incitées à développer plus de confiance en soi ou de combativité ou d'ascension professionnelle.
Un questionnaire
Il faut également se demander si, aujourd'hui encore, la société leur renvoie la responsabilité des enfants, de la famille ou du couple? Quand on parle des besoins de la famille, des enfants, parle-t-on aux femmes ou aux hommes? Quand on parle de soins à domicile pour les personnes âgées, s'adresse-t-on aux femmes ou aux hommes? Quand on parle des chefs, les noms qui nous viennent en tête sont-ils féminins?
Les femmes ont-elles de la disponibilité pour aller en politique ou être cadres? Les femmes ont-elles cessé de se sentir coupables et d'avoir peur? Affecte-t-on encore en priorité l'espace privé aux femmes et l'espace public aux hommes? Le contrôle des hommes sur les femmes a-t-il cessé de faire des victimes dénoncées ou silencieuses? Si à ces questions toutes les réponses sont positives, il est vraiment temps d'abolir le CSF.
Discrédit
Mais il n'en est rien. Un tel conseil doit s'apprécier en rapport avec une société de droits. Il faut surtout s'abstenir de juger l'utilité d'un conseil à partir de certains avis considérés comme exagérés, déplacés ou insuffisants. Combien de fois les propos d'un organisme gouvernemental à vocation ciblée nous déçoivent sans que l'on songe pour autant demander la tête du messager justement parce que son message ne nous convient pas?
J'en ai pour preuve le temps où j'étais présidente de la Commission de l'équité salariale et où clamer la valeur économique inégale du travail des femmes en hérissait plus d'un. On tente la voie du discrédit parce que ça fait mal d'être obligées d'admettre qu'en 2008, malgré tous les progrès sociaux, les femmes sont encore injustement payées pour le travail qu'elles font et qu'elles sont moins considérées parce qu'elles sont femmes. Ce n'est la faute de personne sinon d'un système qui les considère comme moins bonnes, plus fragiles, moins intéressées, plus maternelles, moins rationnelles, moins disponibles, etc.
Pensée collective
On a évoqué la pensée unique des femmes des années 70 et le féminisme d'alors. Il y a en réalité plusieurs pensées: une pour chaque femme, selon son histoire personnelle. Mais il existe aussi une pensée collective associée à toutes les femmes, qui nous fait nous ressembler par ce que nous vivons, à l'échelle planétaire, avec ou sans avancées démocratiques, dans un système plus inégal pour les femmes et où nous faisons face à des barrières semblables et imbriquées dans des structures et des mentalités voulant que les femmes soient de deuxième zone.
Certaines femmes s'en tirent mieux que d'autres, ce qui ne veut pas dire que les difficultés sont inexistantes. Ce n'est pas intentionnel, c'est systémique; ce n'est pas personnel, c'est historique. Outre les barrières personnelles et organisationnelles, il y a les barrières sociales. Ce sont de ces dernières dont s'occupe le CSF.
Ce qui fait la singularité du Conseil, c'est qu'il ne parle pas des femmes en les nommant par leur nom ou en excluant celles qui ont réussi, mais il parle en leur nom et pour elles; il parle d'un statut que la société leur octroie: un statut d'inégalité sociale, un statut de discriminée. Discrimination que les Chartes ont nommée et pour laquelle furent rendus des jugements de réparation du passé.
La toute récente décision du Tribunal des droits de la personne, qui condamne Gaz Métro pour discrimination à l'embauche, constitue un magnifique et malheureux exemple. On y relate toutes les courbettes sexistes et vaines imposées aux femmes en recherche d'emplois non traditionnels, dans un passé pas du tout lointain. Discrimination que les accords internationaux ont identifiée comme le premier obstacle à la marche des femmes vers l'égalité de droits.
Nécessaire CSF
Je songe aux décisions que la Commission que je présidais a rendues sur l'équité salariale et au fait que, la plupart du temps, les facteurs traduisant les exigences du travail féminin en sous-évaluaient la valeur. Les employeurs auraient peu bougé s'il n'y avait pas eu une loi et une Commission pour les rappeler à l'ordre.
Je pense aussi aux femmes qui veulent aller en politique active ou dans des conseils d'administration, à qui je donne une formation sur les stratégies du pouvoir, et qui me disent combien on les fait se sentir incapables de gouverner ou pas à leur place. Ça, c'est la réalité de tous les jours, la réalité du terrain, sans compter la violence psychologique, invisible, ou tout ce qui contribue à transformer le corps des femmes en objets à embellir, rectifier ou vendre.
Que faut-il de plus pour légitimer qu'un organisme surveille, dénonce, recommande au nom des femmes en général et des sans voix surtout, les plus mal prises que d'autres à la maison, au travail, à l'école, à l'hôpital ou dans la rue? Le CSF doit rester en place parce qu'il est une réponse structurelle à une réalité sociale et systémique dont les fondements sont ancrés dans nos perceptions, nos images sociales et nos structures. Quand les problèmes des femmes seront devenus individuels et que la féminité aura la même valeur que la virilité, on verra! [...]
Du pain sur la planche
Un Conseil exige du financement, il est vrai. Comme la Commission des droit, pour que des groupes de droits agissent sur le terrain. Comme le BAPE, pour que les groupes environnementaux veillent au grain. Comme la Commission des normes du travail, pour que des lois existent. Comme...
Opposer le financement aux besoins des groupes sociaux, c'est un argument très dangereux, qui conforte les détracteurs d'un État régulateur. Le Conseil reste moderne puisque l'égalité des femmes est encore à l'agenda politique des États. À preuve: la Banque mondiale conditionne son aide à l'implantation de politiques structurantes d'égalité des femmes; ce n'est donc assurément pas parce qu'il est temps de passer à autre chose.
Pour tous ces éléments, le CSF a suffisamment de boulot sans qu'on lui ajoute l'obligation de se justifier au nom de l'égalité des chances pour tout le monde.
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