Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    La rentrée des modeux

    Jean-Claude Poitras
    20 septembre 2008 |Jean-Claude Poitras | Chroniques
    De la collection Prada automne-hiver 2008-09.
    Photo: De la collection Prada automne-hiver 2008-09.
    Le succès inespéré de la rétrospective consacrée à Yves Saint Laurent, qui se poursuit jusqu'au 28 septembre au Musée des beaux-arts de Montréal, aura fait la preuve indubitable que la mode peut être qualifiée de forme d'art et qu'elle est digne de se retrouver dans les plus grands musées de la planète. L'oeuvre du grand couturier, décédé le 1er juin dernier, démontre bien tout le génie de cet artiste, avec ses inspirations culturelles multiples allant de Matisse à Picasso, d'Oscar Wilde à Jean Cocteau.

    S'il a su synthétiser de main de maître l'esprit de la dernière moitié du XXe siècle par ses vêtements à la modernité absolue, il aura également contribué à redéfinir et réinventer les folklores du monde entier en revisitant de façon visionnaire les habits traditionnels de pays aussi différents que la Chine, l'Espagne, l'Inde, le Maroc et la Russie.

    Yves Saint Laurent était un peu peintre par ses choix révolutionnaires de textures, de matières et de couleurs, mais il était aussi un peu sculpteur par la rigueur de ses formes et de ses structures parfaitement maîtrisées. Chacune de ses créations est un hommage au travail des artisans de ce métier: tisseurs, brodeurs, plumassiers, joailliers, chapeliers et petites mains.

    Cette exposition dévoile enfin la face cachée de la mode, une profession mal aimée et malmenée qui a plutôt tendance, ces derniers temps, à se manifester sous son jour le plus exhibitionniste, snob, futile, éphémère et superficiel.

    Art ou industrie ?

    Si plusieurs artisans et designers continuent de perpétuer la grande tradition de l'art de la mode en la faisant évoluer et en tentant de lui conserver ses lettres de noblesse tout en innovant, force est d'admettre qu'ils travaillent de plus en plus dans l'ombre des «modeux», ces nouvelles victimes de la mode qui en ont fait une industrie de faux-semblants, version hollywoodienne, et qui aiment à plébisciter des images choquantes, tendancieuses ou carrément provocantes.

    Les défilés et les fashion weeks des grandes capitales sont ainsi devenus les rendez-vous de la planète people, avec ses vedettes trash, ses chroniqueuses chiffons, ses incontournables papparazzis, ses groupies hystériques et ses mannequins anorexiques. Certains médias s'en donnent à coeur joie et se font les porte-parole d'une propagande déchaînée qui prend de plus en plus des allures de cirque rocambolesque.

    Entre le prêt-à-porter d'hier et le prêt-à-jeter d'aujourd'hui, des mots-clés issus du vocabulaire de la mode sont tombés en désuétude. Ainsi, on ne trouve plus, dans les magazines féminins, les mots classe, élégance, pureté, sobriété ou bon goût, qui ont été remplacés par des expressions comme hot, streetwear, total look, glam, cool ou manière hip. Sachez que vous risquez d'être taxé de old school si vous n'utilisez pas le franglais qui a su s'imposer comme seule langue d'usage dans ce secteur et qui triomphe sur tous les podiums.

    Et si le ridicule tuait?

    Dans le cycle infernal et implacable de la mode, j'ai tenté de décortiquer les grandes tendances essentielles de l'automne 2008 et de l'hiver 2009, histoire de vous guider et surtout de rigoler. La bible modesque annonce tout de go: le retour en grâce du noir (ah bon, je ne savais pas qu'il avait disparu), le retour de la fourrure, mais en sci-fi experience (cela risque d'être détonant); le retour de la combinaison, pardon du jumpsuit (Elvis Gratton will fly again); le retour des happy sixties (sur fond de marijuana?); le retour des coordonnés flower power des années 1970 (I'll drink to that); le retour des lignes architecturales des années 1980 (les épaules de footballeurs seront-elles de nouveau à l'honneur? scary...); le retour du minimalisme des années 1990 (l'uniforme boring aura toujours sa place, is that all there is?) le retour du jodhpur, de la working woman, du K-way oversize, des low boots, du pull loose, du jean flare taille haute, du skinny en satin ou en cuir, des styles very lady, goth choc, folklochic, bo-bo, bling-bling... À en perdre son latin, ne croyez-vous pas?

    Divas et les prima donna

    Dernière heure: du côté des robes, on quitte le trop court qui a été fatal à la Baby Doll, qui, par le fait même, cède sa place à la robe housse adoptant une longueur à mi-chemin entre le genou et la cuisse (rassurant?). Du coup, l'annonce des top tendances de la rentrée a provoqué quelques questions existentielles dans la presse spécialisée, du genre: «Comment recycler son combishort, le must de la saison dernière?»; «Doit-on vraiment mettre son slim à la poubelle?»; «Les couleurs super flashy peuvent-elles être récupérées?»

    Pour tenter de mieux comprendre cet univers de mutants, Robert Altman a réalisé, en 1994, le film Prêt-à-porter qui jette un regard sarcastique sur ce milieu glamoureux envahi de personnages frivoles, mesquins et caricaturaux, où triomphent les divas et les prima donna.

    Quant à Alain Souchon, il résume cruellement, en une phrase assassine, son point de vue sur le monde de la mode en chantant haut et fort «Putain ça penche, on voit le vide à travers les planches» sur son CD La Vie Théodore.

    Quant au grand public, cette lettre publiée le 9 août dernier dans la section «Courrier» du magazine français Madame Figaro résume bien, sur un ton humoristique, désinvolte et percutant, l'opinion de monsieur et madame Tout le Monde sur le fashion world.

    La voici, sous le titre «Bling-bling etc.»: «Je viens de terminer la lecture de Madame Figaro (votre édition du 11 juillet). Du commencement à la fin. Épuisant! Toutes les semaines, je découvre une richesse de vocabulaire étrange, surprenant, tout simplement in. Je ne sais plus où j'en suis avec le bling-bling, le fun, le girly pop, le glamour, le street fashion, le flashy...

    «Quant aux it bags et à la chick lit, oh my god! J'aurais vraiment besoin d'un décodeur. Je présume que c'est la mode people qui nous vaut ces flash-back et tutti quanti. À part cela tout est O.K. Sorry and friendly. P.S. J'ai 80 ans. Francine Léobond, Paris.»












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.