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    Réponse à Gérard Bouchard - L'affirmation de notre histoire comme contribution à l'universel

    17 février 2003 |Jacques Beauchemin - Professeur, département de sociologie, Université du Québec à Montréal
    Répliquant à mon texte du 18 janvier, Gérard Bouchard poursuit le dialogue en faisant valoir dans Le Devoir du 30 janvier une thèse qu'il estime s'opposer à la mienne. Cette thèse est la suivante: «l'universel n'est pas la négation du singulier». S'agissant du passé canadien-français, il faudrait, selon lui, s'attacher à retrouver ce qu'il aurait en commun avec l'histoire de sociétés engagées dans des parcours historiques semblables. En élargissant la perspective, nous enrichirions notre compréhension de l'expérience historique francophone. Nous la découvririons dans ce qu'elle partage avec des sociétés dont la genèse ressemble à celle du Québec.

    Dans ma réplique du 18 janvier précédent, j'avais voulu montrer la persistance d'une représentation fonctionnant au «nous». J'avais aussi soutenu qu'il n'est pas illégitime pour les Franco-Québécois de vouloir défendre ce qu'ils ressentent comme un patrimoine culturel, comme une différence.

    La défense à laquelle je me suis livré de ce que j'ai appelé la singularité culturelle francophone signifie-t-elle l'impossibilité du dialogue entre les cultures, du rapprochement des identités? Ma position n'impliquerait-elle pas, en effet, que la «mémoire ne saurait s'ouvrir sans s'abolir »? Gérard Bouchard me pose ici une question à la fois pertinente et difficile.

    J'adhère moi aussi à l'idée selon laquelle l'universel n'est pas coupé du singulier. Quel est alors le lieu exact de notre divergence? Gérard Bouchard croit nécessaire que la culture canadienne-française reconnaisse en elle ce qui appartient aussi à l'expérience des autres de manière à se rendre accessible à ceux qui voudraient s'y inscrire.

    Il me semble, quant à moi, que la véritable ouverture à l'universel ne consiste pas seulement à chercher ce qui dans ma culture ressemble à celle des autres, mais à affirmer la singularité de mon expérience du monde tout en étant à l'écoute du récit des autres. Je voudrais faire valoir qu'universel et singulier sont toujours liés au sein d'une expérience historique particulière.

    À l'encontre de la position de Gérard Bouchard, je ne crois pas que ce que les Franco-Québécois doivent «promouvoir» c'est ce «qu'il y a de plus universel» dans leur passé. L'universel ne nécessite pas d'être promu: il perce dans la personnalité de toutes les cultures. C'est la raison pour laquelle, malgré la distance qui les sépare, les cultures sont habituellement capables de dialogue.

    Les Franco-Québécois connaissent depuis toujours leur appartenance à l'Amérique leur filiation européenne et leur inscription dans l'ère civilisationnelle du christianisme. Une large part de ce qu'ils sont tient à cette inscription dans un cadre plus large que celui du monde canadien-français lui-même. Seulement, leur culture a procédé à une appropriation singulière de ces éléments. En ce sens, elle construit un patrimoine d'histoire unique destiné à être transmis.

    Je parcours à mon tour certains des sentiers qu'emprunte Gérard Bouchard dans sa dernière réplique afin d'illustrer le fait que la culture se donne toujours comme subjectivité malgré le fait qu'elle se sait partager des lieux communs avec d'autres cultures.

    Les rébellions de 1837-38

    Le Bas-Canada est secoué par deux épisodes de rébellions en 1837 et 1838. Elles résultent d'une situation de domination coloniale. Au même moment, le Haut-Canada connaît de très semblables tourments. Là aussi, on se soulève et dénonce le caractère antidémocratique d'un régime politique au sein duquel la Chambre d'Assemblée ne dispose pas de la responsabilité ministérielle.

    Nos livres d'histoire ont eu tendance à marginaliser la parenté de ces deux mouvements et à mettre en évidence la lourde signification que portaient les événements qui se déroulaient au Bas-Canada pour l'avenir du Québec. Pourquoi cette «singularisation» des rébellions au Bas-Canada? Parce qu'ici, en plus de dénoncer l'antidémocratisme du régime, le mouvement, dirigé par le parti «patriote», comportait évidemment une importante dimension nationaliste.

    Gérard Bouchard nous rappelle cependant que, parce que la trame de l'oppression nationale «recouvre toute la planète», les rébellions de 1837-38 se situent sur «l'horizon de l'universel». La conscience historique francophone les interprète pourtant à la lumière du destin canadien-français. Nos livres d'histoire n'ignorent pas l'universel qui s'exprime dans ces luttes en rappelant, par exemple, la diversité des acteurs en présence et l'influence qu'exercent sur eux les idéaux de la jeune démocratie américaine.

    La survivance

    La première moitié du 20e siècle québécois aurait été celle de «l'hiver de la survivance» pour le dire comme Fernand Dumont. Lionel Groulx est alors le grand interprète du projet de la survivance. Aujourd'hui, la ferveur mystique qu'entretenait le chanoine vis-à-vis de la Nouvelle-France et de son idéal missionnaire fait sourire ou enrage, c'est selon. Cette interprétation de l'histoire canadienne-française était-elle frileuse et traditionaliste, elle qui invitait les Canadiens français à demeurer fidèles à leurs racines?

    S'agissait-il d'un nationalisme de pauvres dont le seul recours consistait à se réfugier dans le passé? Peut-être. On peut penser ce que l'on voudra de cette représentation dominante du nationalisme des années 30 et 40. Je la trouve, quant à moi, plutôt émouvante dans ce qu'elle révèle de l'opiniâtre désir de durer. Ce nationalisme a abrité les Canadiens français dans une certaine représentation d'eux-mêmes qui les a fait tels qu'ils étaient encore à la veille de la Révolution tranquille. Plus conservateurs que d'autres, plus attachés au catholicisme que certains.

    Ouverts sur l'Amérique, comme les travaux de Bouchard l'ont montré, mais non sans d'importantes réserves, comme nous l'ont révélé chacun à leur façon Yvan Lamonde et Joseph-Yvon Thériault. Que dessine la particularité de ce rapport à la nation, à la religion et à l'Amérique? Une singularité.

    La mémoire de Dieppe

    Au cours de l'été 1942, des soldats canadiens-français se portent à la défense de la liberté aux côtés de leurs concitoyens canadiens. Ils sont portés par les mêmes convictions. Sur la plage de Dieppe, ils sont là semblables aux autres. Mêmes peurs et même volonté. L'universel s'exprime dans cette secrète communion.

    Mais, Béatrice Richard nous a montré, que la conscience historique canadienne-française a ramené la mémoire de Dieppe (vlb 2002) à une aventure collective bien particulière. La représentation qui nous en est parvenue est celle de soldats envoyés à la boucherie au nom des intérêts de l'impérialisme britannique. Que cette vue des choses soit ou non bien fondée importe moins que le fait que se soit cristallisé sur le mode du singulier un drame dont les Canadiens français voyaient bien qu'il était aussi celui d'autres hommes qui avaient laissé leur vie sur le champ de bataille. Expérience de l'universel, mais vécu singulier.

    Le poids de l'histoire

    Les jeunes francophones du Québec d'aujourd'hui sont ouverts sur le monde. On les dit, à juste titre je crois, ouverts aux autres. On les voit s'insurger contre les attitudes racistes et discriminatoires. La culture de ces jeunes Franco-Québécois est, en cela, très semblable à celle des jeunes Canadiens, nourris eux aussi des idéaux égalitaristes portés par les chartes de droits et sensibles à l'éthique de la tolérance qu'on leur a enseignée à l'école.

    Sont-ils pour autant moins attachés à ce qu'ils conçoivent comme la singularité francophone? Une étude menée par Jocelyn Létourneau auprès d'étudiants du baccalauréat en histoire, à qui il a demandé d'écrire en quelques lignes un condensé de l'histoire du Québec telle qu'ils la concevaient, montre l'extraordinaire persistance d'une représentation nationaliste liée à l'oppression nationale.

    D'où surgit ce récit sinon du fond de l'expérience historique canadienne-française? Ce Québec dont ils n'ont pourtant pas connu les pires avanies est encore au coeur de leur récit. Ici encore, la claire compréhension d'une appartenance à l'universel mais l'indéracinable sentiment d'une unicité.

    La conscience historique: entre universel et singulier

    À vrai dire, il n'y a rien d'étonnant à cette cohabitation des représentations du nous-collectif qui fait en sorte que l'on puisse à la fois reconnaître dans sa culture l'expression d'une visée universelle et la manifestation d'une différence. La conscience historique conjugue toujours de l'ethos et du pathos.

    Du côté de l'ethos, elle pose les valeurs éthiques qui ouvrent la culture sur son extérieur, sur ce qui, au-delà des différences, rassemblent les collectivités autour d'un projet commun d'humanisation du monde. Du côté du pathos, elle pose le tragique d'une situation particulière dans laquelle l'existence collective s'expérimente comme grandeur et misère, souffrance et victoires.

    Voilà qui nous amène à l'essentiel. Car c'est bien dans la rencontre des consciences historiques en tant que toutes sont singulières dans leur pathos respectif et universelles dans leur capacité éthique à se mettre à la place de l'autre que peuvent être conjugués singulier et universel.

    La rencontre des cultures comme universel

    Nations amérindiennes, Anglo-Québécois et Franco-Québécois n'arrivent pas tout à fait de la même expérience historique et ne partagent pas toujours les mêmes projets. Ce qui peut les relier cependant c'est une ouverture aux subjectivités des uns et des autres. Je peux admettre la position subjective de mon vis-à-vis dans le débat politique parce que je connais ma propre subjectivité. Mais n'est-ce pas justement l'essence même du politique que de permettre la poursuite d'une visée universelle dans l'affirmation des multiples singularités?

    Au Québec, cela signifie que nous ne devons pas chercher à nier nos différences sous couvert de l'universel de nos expériences historiques réciproques, mais chercher à les aménager au sein d'un débat politique où sont clairement posées nos appartenances respectives.

    L'universel du passé canadien-français n'a pas à être promu: il émerge de lui-même dans l'inépuisable richesse qu'il a toujours tirée de la rencontre des autres. En terre d'Amérique, ce dont témoigne ce passé c'est de la beauté du singulier.












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