Forum public à l'UQAM - Le modèle québécois: recherche des ardeurs nouvelles
Éric Bédard - Membre du groupe de recherche Citoyenneté et mémoire, associé au CIRCEM de l'Université d'Ottawa, et membre du comité de rédaction de la revue Argument
14 février 2003
Demain et dimanche, un forum public sur le modèle québécois a lieu à l'UQAM dans la foulée de l'«appel pour un changement lucide et éclairé» lancé en cette page le 7 décembre dernier. Nous publions cette semaine des textes préparés par les quatre conférenciers invités à ouvrir le débat demain matin. Préinscription obligatoire et programme à l'adresse www.changement.qc.ca.
On a beau aligner les chiffres et les statistiques, voire comparer le Québec d'aujourd'hui à celui des années 50, beaucoup de gens restent perplexes, incrédules, par rapport au fameux «modèle québécois». Pire: nombre d'entre eux réclament un «changement» en profondeur; ils sont même tentés d'appuyer un parti prêt à rompre avec l'héritage de la Révolution tranquille. Frénésie passagère du changement? Séduction troublante pour un néolibéralisme importé des États-Unis? Ingratitude de jeunes individualistes en mal de performance? Les hypothèse fusent, les accusations abondent, mais l'incompréhension persiste...
Si on tient vraiment au «modèle québécois», c'est-à-dire à un certain volontarisme économique concerté et aux institutions de solidarité sociale qui nous sont chères, il ne faudra pas avoir peur de retourner toutes les pierres. Sans un regard lucide sur ce «modèle» qui a fait le Québec d'aujourd'hui, on donnera raison à ceux qui écrivent que le Québec serait devenu une «république de satisfaits» incapable de se remettre en question ou, pire, on laissera le champ libre aux idéologues du néolibéralisme qui réclament, à corps et à cri, la privatisation de certaines institutions publiques.
Cet exercice de lucidité doit à mon avis éviter deux écueils: d'une part, laisser entendre que tous nos problèmes viennent d'ailleurs (du fédéral ou de Wall Street, par exemple); d'autre part, instrumentaliser le «modèle québécois» à des fins partisanes, soit en faire, comme le déplorait avec raison le ministre Joseph Facal, un dogme à prendre ou à laisser.
L'incrédulité de plusieurs Québécois à l'endroit du modèle québécois découle de l'écart qui existe entre le beau et grand récit sur la Révolution tranquille et la réalité à laquelle ils sont confrontés quotidiennement. Mythe fondateur de notre entrée dans la modernité, la Révolution tranquille nous a été racontée comme un moment béni, merveilleux, libérateur. En 1960, les Canadiens français «s'emparaient de l'industrie», comme l'avait tant souhaité Errol Bouchette 60 ans plus tôt, et le providentialisme d'un État solidaire prenait le pas sur le «chacun pour soi». Arrivés à l'âge adulte, nous avons cependant découvert autre chose: le monde vécu ne correspondait pas tout à fait au monde raconté. Deux exemples.
Québec inc.
Le modèle québécois est né d'un constat. Les efforts louables des caisses populaires et la collaboration la plus désintéressée entre les «corps intermédiaires» de la société civile ne pouvaient pas suffire. Sans le recours à l'État, les Canadiens français resteraient confinés dans leur marginalité économique. La pleine maîtrise de nos richesses naturelles, l'accès à un capital de risque, l'aide aux entrepreneurs dynamiques ne deviendraient possible que si l'État — même provincial — allait jouer un rôle économique considérablement accru.
Ce capitalisme d'État, au service d'une nation, fut la réponse politique à la marginalisation économique des Canadiens français. Une marginalisation qui se manifeste à partir du milieu du XIXe siècle, alors que l'économie de marché commence à sévir au Canada-Uni. Pendant un siècle, la loi du marché et le laissez-faire avaient désavantagé le peuple canadien-français. Cette réaction nationale montre bien la capacité qu'ont les peuples de rebondir, de ne jamais se laisser abattre.
Quarante ans après la Révolution tranquille, la partie semble gagnée. Les Québécois ne sont plus des «nègres blancs». Maintenant que nous semblons avoir accédé à la cour des «grands», il faut cependant se demander si les institutions publiques et les entreprises qui ont fait le Québec inc. n'auraient pas oublié les finalités politiques et nationales qui sont à la base de leur existence.
Quelques indices préoccupants: la gestion apparemment hasardeuse de notre patrimoine forestier depuis plusieurs années; la participation de la Caisse de dépôt à la financiarisation de l'économie (par exemple, la bulle des technos); le zèle inquiétant de certains dirigeants d'entreprise à faire avant tout plaisir aux actionnaires, quitte à vendre, s'il le faut, certains joyaux à des intérêts étrangers ou à contourner les lois du travail (par exemple, Vidéotron); l'enthousiasme naïf à applaudir les bienfaits d'une mondialisation tous azimuts. Ces dirigeants — membres de conseils d'administration, gestionnaires, p.-d.g. — auraient-ils oublié qu'ils doivent une partie de leur réussite à l'épargne des Québécois?
Tout se passe comme si plusieurs grandes institutions du Québec inc. — publiques ou privées — s'étaient transformées en de simples organisations mues par des objectifs instrumentaux. Entre le volontarisme des débuts et la routine de gestion d'aujourd'hui, plus prompte à suivre les modes éphémères de la compétitivité néolibérale qu'à servir les intérêts supérieurs de la nation, un fossé profond semble s'être creusé.
On nous a aussi raconté que la Révolution tranquille inaugurait l'âge d'or de la solidarité. Cette solidarité, concrète, tangible, s'incarnait dans des institutions nouvelles. Là encore, l'écart entre la réalité et le grand récit est important. En effet, pour être sentie et pleinement vécue, la solidarité doit aussi se vivre entre chacune des générations.
Trop d'exemples montrent que les intérêts corporatistes à court terme ont primé sur la solidarité entre les générations: l'objectif du déficit zéro a été atteint en partie grâce aux clauses d'exclusion, ou clauses «orphelin»; la cotisation à la Régie des rentes du Québec est passée de 3,3 % à 9,9 %; lors du Sommet de la jeunesse, les participants ont refusé de discuter du remboursement de l'énorme dette; dans trop d'institutions publiques, les immenses surplus des caisses de retraite — acquis en bonne partie dans la frénésie spéculative des années Reagan — n'ont pas été partagés avec les plus jeunes.
Évidemment, toutes ces décisions doivent être replacées dans un contexte plus large: celui de la crise économique de 1982, du déclin du salariat, d'une mondialisation sans foi ni loi. Mais ces explications ne sauraient suffire. Les dirigeants du modèle québécois doivent assumer leur part de responsabilité dans ce déficit de solidarité entre les générations.
Trop centré sur le court terme, certains aspects du modèle québécois correspondent hélas trop peu au discours officiel. Cet écart — peut-être fatal — entre la mystique et la politique est source chez certains de désenchantement, voire de cynisme. Or le Québec a besoin d'ardeurs nouvelles. D'autres générations, celles des années 1840 ou 1930 par exemple, ont dû affronter des défis bien plus lourds que ceux d'aujourd'hui. S'il faut critiquer ce qu'est devenu le modèle québécois, c'est moins pour faire à nouveau table rase du passé que pour renouer avec la vigueur des idéaux nationaux et sociaux d'antan.
On a beau aligner les chiffres et les statistiques, voire comparer le Québec d'aujourd'hui à celui des années 50, beaucoup de gens restent perplexes, incrédules, par rapport au fameux «modèle québécois». Pire: nombre d'entre eux réclament un «changement» en profondeur; ils sont même tentés d'appuyer un parti prêt à rompre avec l'héritage de la Révolution tranquille. Frénésie passagère du changement? Séduction troublante pour un néolibéralisme importé des États-Unis? Ingratitude de jeunes individualistes en mal de performance? Les hypothèse fusent, les accusations abondent, mais l'incompréhension persiste...
Si on tient vraiment au «modèle québécois», c'est-à-dire à un certain volontarisme économique concerté et aux institutions de solidarité sociale qui nous sont chères, il ne faudra pas avoir peur de retourner toutes les pierres. Sans un regard lucide sur ce «modèle» qui a fait le Québec d'aujourd'hui, on donnera raison à ceux qui écrivent que le Québec serait devenu une «république de satisfaits» incapable de se remettre en question ou, pire, on laissera le champ libre aux idéologues du néolibéralisme qui réclament, à corps et à cri, la privatisation de certaines institutions publiques.
Cet exercice de lucidité doit à mon avis éviter deux écueils: d'une part, laisser entendre que tous nos problèmes viennent d'ailleurs (du fédéral ou de Wall Street, par exemple); d'autre part, instrumentaliser le «modèle québécois» à des fins partisanes, soit en faire, comme le déplorait avec raison le ministre Joseph Facal, un dogme à prendre ou à laisser.
L'incrédulité de plusieurs Québécois à l'endroit du modèle québécois découle de l'écart qui existe entre le beau et grand récit sur la Révolution tranquille et la réalité à laquelle ils sont confrontés quotidiennement. Mythe fondateur de notre entrée dans la modernité, la Révolution tranquille nous a été racontée comme un moment béni, merveilleux, libérateur. En 1960, les Canadiens français «s'emparaient de l'industrie», comme l'avait tant souhaité Errol Bouchette 60 ans plus tôt, et le providentialisme d'un État solidaire prenait le pas sur le «chacun pour soi». Arrivés à l'âge adulte, nous avons cependant découvert autre chose: le monde vécu ne correspondait pas tout à fait au monde raconté. Deux exemples.
Québec inc.
Le modèle québécois est né d'un constat. Les efforts louables des caisses populaires et la collaboration la plus désintéressée entre les «corps intermédiaires» de la société civile ne pouvaient pas suffire. Sans le recours à l'État, les Canadiens français resteraient confinés dans leur marginalité économique. La pleine maîtrise de nos richesses naturelles, l'accès à un capital de risque, l'aide aux entrepreneurs dynamiques ne deviendraient possible que si l'État — même provincial — allait jouer un rôle économique considérablement accru.
Ce capitalisme d'État, au service d'une nation, fut la réponse politique à la marginalisation économique des Canadiens français. Une marginalisation qui se manifeste à partir du milieu du XIXe siècle, alors que l'économie de marché commence à sévir au Canada-Uni. Pendant un siècle, la loi du marché et le laissez-faire avaient désavantagé le peuple canadien-français. Cette réaction nationale montre bien la capacité qu'ont les peuples de rebondir, de ne jamais se laisser abattre.
Quarante ans après la Révolution tranquille, la partie semble gagnée. Les Québécois ne sont plus des «nègres blancs». Maintenant que nous semblons avoir accédé à la cour des «grands», il faut cependant se demander si les institutions publiques et les entreprises qui ont fait le Québec inc. n'auraient pas oublié les finalités politiques et nationales qui sont à la base de leur existence.
Quelques indices préoccupants: la gestion apparemment hasardeuse de notre patrimoine forestier depuis plusieurs années; la participation de la Caisse de dépôt à la financiarisation de l'économie (par exemple, la bulle des technos); le zèle inquiétant de certains dirigeants d'entreprise à faire avant tout plaisir aux actionnaires, quitte à vendre, s'il le faut, certains joyaux à des intérêts étrangers ou à contourner les lois du travail (par exemple, Vidéotron); l'enthousiasme naïf à applaudir les bienfaits d'une mondialisation tous azimuts. Ces dirigeants — membres de conseils d'administration, gestionnaires, p.-d.g. — auraient-ils oublié qu'ils doivent une partie de leur réussite à l'épargne des Québécois?
Tout se passe comme si plusieurs grandes institutions du Québec inc. — publiques ou privées — s'étaient transformées en de simples organisations mues par des objectifs instrumentaux. Entre le volontarisme des débuts et la routine de gestion d'aujourd'hui, plus prompte à suivre les modes éphémères de la compétitivité néolibérale qu'à servir les intérêts supérieurs de la nation, un fossé profond semble s'être creusé.
On nous a aussi raconté que la Révolution tranquille inaugurait l'âge d'or de la solidarité. Cette solidarité, concrète, tangible, s'incarnait dans des institutions nouvelles. Là encore, l'écart entre la réalité et le grand récit est important. En effet, pour être sentie et pleinement vécue, la solidarité doit aussi se vivre entre chacune des générations.
Trop d'exemples montrent que les intérêts corporatistes à court terme ont primé sur la solidarité entre les générations: l'objectif du déficit zéro a été atteint en partie grâce aux clauses d'exclusion, ou clauses «orphelin»; la cotisation à la Régie des rentes du Québec est passée de 3,3 % à 9,9 %; lors du Sommet de la jeunesse, les participants ont refusé de discuter du remboursement de l'énorme dette; dans trop d'institutions publiques, les immenses surplus des caisses de retraite — acquis en bonne partie dans la frénésie spéculative des années Reagan — n'ont pas été partagés avec les plus jeunes.
Évidemment, toutes ces décisions doivent être replacées dans un contexte plus large: celui de la crise économique de 1982, du déclin du salariat, d'une mondialisation sans foi ni loi. Mais ces explications ne sauraient suffire. Les dirigeants du modèle québécois doivent assumer leur part de responsabilité dans ce déficit de solidarité entre les générations.
Trop centré sur le court terme, certains aspects du modèle québécois correspondent hélas trop peu au discours officiel. Cet écart — peut-être fatal — entre la mystique et la politique est source chez certains de désenchantement, voire de cynisme. Or le Québec a besoin d'ardeurs nouvelles. D'autres générations, celles des années 1840 ou 1930 par exemple, ont dû affronter des défis bien plus lourds que ceux d'aujourd'hui. S'il faut critiquer ce qu'est devenu le modèle québécois, c'est moins pour faire à nouveau table rase du passé que pour renouer avec la vigueur des idéaux nationaux et sociaux d'antan.
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