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Arythmies d'un été inachevé

Josée Blanchette   5 septembre 2008 
Acteur sans-abri, BamBam déambule sur la plage de Santa Monica et se laisse admirer l’anatomie gratuitement.
Acteur sans-abri, BamBam déambule sur la plage de Santa Monica et se laisse admirer l’anatomie gratuitement.
Los Angeles — Il s'en allait vers Venice, le bled des hippies du coin, je débarquais à peine de l'avion. Nos destins se sont croisés face au Pacifique. La première photo west coast que j'ai prise, c'est celle de BamBam, homeless actor de profession, transgenre séropositif avoué parce qu'il n'y a rien d'autre à dire sinon la vérité, celle qui dérange.

Lorsque je l'ai aperçu, la chanson d'Alain Delon et Françoise Hardy jouait sur mon iPod:

«La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas
À la guerre comme à l'amour
Faut cueillir tel quel le prochain jour
Et dans l'absolu de l'horreur
Exprimer la secrète douceur
De toute blessure à mort qui n'est pas là encore
De toutes ces blessures à mort qui ne sont pas là... encore.»

BamBam m'a montré plusieurs de ses blessures, par exemple le tatouage de sa femme caché sous sa botte dont il a descendu la fermeture à glissière dans un aveu furtif. Avec ses ongles peints en noir, son accoutrement fétichiste rock — Kiss rencontre Amy Winehouse —, BamBam ne passe pas inaperçu, même au royaume de la frime, des acteurs wannabe et des adeptes de Muscle Beach, à quelques mètres de là.

«Je me fais arrêter tous les 100 pieds; tout le monde veut me prendre en photo. Ça gonfle mon ego. Homeless is cool!» Et Hollywood est le temple de cette religion climatisée.

Ça fait six ans que BamBam vit au gré du vent, aux quatre coins du continent, six mois qu'il se fait pousser des seins à l'aide d'hormones. Il m'a fait toucher: fermes comme des nichons de jeune fille pubère. «J'ai perdu la tête lorsque j'ai appris que j'étais porteur du VIH. Mais je suis resté un "party animal", sex and drugs and alcohol. Tu pourrais pas tenir le coup avec moi: je respire par les oreilles!»

Nous nous sommes quittés sur une demande en mariage. BamBam sait parler aux femmes: «I want you for Christmas!» Yadayadayada.

***

Assise à la terrasse du Starbucks de Beverly Drive, à Beverly Hills, un des quartiers les plus cossus de Los Angeles, j'ai fait la connaissance de Jack Phillips en échangeant quelques mots de français. Il doit certainement être le seul producteur d'Hollywood à ne pas avoir de téléphone (cellulaire ou fixe), ni d'adresse courriel et encore moins d'auto, une anomalie à Los Angeles où les vitres teintées font partie des accessoires de base avec les lunettes fumées. «On me trouve tous les jours au Starbucks. C'est ici que je règle mes affaires.» Sa voisine de table, Kelly, une agente immobilière sans âge parce qu'ici personne ne l'accuse, renchérit: «Il peut parler de tout. JP est la seule personne que je connaisse capable de terminer les mots croisés du New York Times. Il est ab-so-lu-ment Mensa!»

Montréalais d'origine, JP habite LA depuis 30 ans. «Pour affaires», lesquelles s'entourent d'un joli flou artistique.

Chaque jour, le flâneur de Beverly enfile son costard, sa cravate, ses souliers vernis, se coiffe d'un bob en coton pour se protéger des dards du soleil: «Je suis allé à la Boulevardier School of Montreal», dit-il avec un sourire caustique. Il a aussi chanté avec Tony Roman. Et en bon boulevardier, il observe la faune de Beverly, passé maître dans l'art d'assassiner les Angelinos du regard. «Avec leurs chirurgies et leur Botox, ils essaient d'avoir le look de Montréal. Leur sens de la mode est tragique, et on ne parle même pas des couleurs. Ils n'ont pas la culture nécessaire pour développer un style. Nous sommes au coeur de la mode au pays et... Voi-là! C'est ce que vous obtenez!»

Un rien désabusé par les femmes, ses contemporains américains et l'amour, Jack avoue ne plus consacrer d'effort à ce passe-temps. «Être galant est considéré comme une faiblesse dans ce pays. Les femmes s'attendent à ce qu'on soit impoli avec les serveurs, les valets. Et puis, tout le monde travaille trop, est trop stressé, n'a pas le temps de profiter de la vie. Les gens ne se complimentent pas, c'est considéré comme du harcèlement sexuel. En France, si une femme n'est pas suivie dans la rue au moins deux fois par semaine, elle se demande ce qui cloche!»

JP préfère lire ses journaux sur la terrasse du Starbucks et se passionner pour les élections américaines: «De toute façon, c'est la Réserve fédérale qui dirige le pays. Ne reste plus qu'à choisir la marionnette à mettre en avant.» Yadayadayada.

***

Brent vit à Santa Monica, entouré de condos qui valent des millions de dollars aux pieds desquels on peut caresser du regard de rutilantes Jaguar. Elles font rêver ceux qui ont déjà la maîtresse mais ne peuvent se payer les deux. Devant son modeste appart à un jet de pierre de la plage, sa Plymouth 1948 toute rouillée contraste drôlement avec la tôle de luxe des environs. «Elle appartenait à la mère de mon beau-père. Je ne peux pas m'en séparer, mon beau-père est encore en vie», explique Brent. Rien d'anormal jusqu'ici. Rien qu'un gars un peu sentimental.

Sauf que Brent change la Plymouth de côté de rue chaque jour depuis... 13 ans pour éviter les contraventions. Et il doit utiliser des câbles chaque fois pour démarrer le moteur. Il s'excuse presque: «Ça m'arrive de la louer pour de la figuration dans les films.» Yadayadayada.

***

Gaspé — Nous avions laissé à la Providence le soin de croiser nos routes. Comme j'arrivais à Gaspé, il en repartait pour poursuivre un pèlerinage de 40 jours le long de la péninsule gaspésienne, par «la 132». À raison de cinq à six kilomètres par jour, le comédien Martin Neufeld, mieux connu sous le nom de monsieur Câlin, progresse rapidement jusqu'à son point de chute, demain, dans le coin de New Richmond. «Je ne comprends pas pourquoi les gens vont à Compostelle alors qu'il y a la Gaspésie», dit celui qui y met les pieds pour la première fois.

Il a déjà distribué plus de 150 000 câlins gratuits depuis quatre ans, sur la place Jacques-Cartier à Montréal. Cet été, monsieur Câlin a pris le large, une marche spirituelle et un ressourcement personnel face au golfe du Saint-Laurent. Sur son «carrosse» flambant neuf (qu'un touriste lui a donné), on peut lire: «La marche du bonheur». 175 livres de bonheur à pousser dans les montées et à retenir dans les descentes, ça vous forge le caractère. «Une marche spirituelle doit contenir des épreuves, dit Martin, des défis psychologiques et physiques.»

Certains le voient comme un ange descendu du ciel; pour ma part, j'ai eu l'impression de croiser un apôtre au pays des bancs de quêteux. «J'ai été inspiré par une femme qui a marché pour la paix durant 22 ans, aux États-Unis. Elle n'avait qu'une brosse à dents avec elle. Depuis le début de mon pèlerinage en Gaspésie, je n'ai dormi que trois nuits dehors. Les gens m'accueillent chez eux. Je leur laisse mon livre en échange (www.monsieurcalin.com). Et puis j'apporte l'amour inconditionnel. J'inspire la fraternité. La plupart des gens vivent dans la peur et le manque. Il n'y a qu'une très petite partie de la population qui s'épanouit dans l'amour, dans la création de soi-même. Moi, j'ai décidé de vivre 40 jours de l'amour, la foi et la gratitude.»

Sur sa route, il a croisé des centaines de personnes à qui il ouvre les bras. Certains se refusent à tant d'intimité avec un étranger, mais rares sont ceux qui restent insensibles à sa démarche: «Un motard est revenu durant cinq jours me trouver sur la route pour voir si je ne manquais de rien; il me donnait de l'argent et repartait.»

Ce qui lui manque, monsieur Câlin a décidé de le donner, sans ambiguïté, sans tricher. Et c'est lui-même qu'il embrasse en s'ouvrant aux autres: «Donne ce que tu cherches! Tout ce qu'on cherche dans la vie, c'est prendre. Aimer, ça s'apprend, ça ne se prend pas.»

Avec son mala (rosaire bouddhiste) enroulé autour du bras et sa croix au cou, monsieur Câlin est de toutes les religions, celles qui mènent à la foi, à un humanisme appliqué. «Je m'arrête dans toutes les églises pour allumer un lampion et dans tous les foyers de vieillards pour passer du temps avec eux, leur parler, les toucher. Une vieille dame sourde et aveugle s'est mise à fredonner les chansons de son enfance lorsque je lui ai pris la main. Elle ne me lâchait plus. J'ai dit à l'infirmière que c'était bien de "bouger" les vieux, mais qu'il fallait aussi les toucher. Il y en a un qui était seul dans sa chambre, malade, 50-60 ans, et j'étais son premier visiteur en trois ans. Je l'ai fait rire. Il était fâché. Rendu là, ce qui te donne le sentiment d'exister, c'est ta douleur.»

Monsieur Câlin a pleuré, j'ai pleuré, le ciel n'a pas pleuré. On peut espérer. Alléluia.






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  • Jean Le May
    Inscrit
    vendredi 5 septembre 2008 06h01
    Du miel dans mon matin
    « Chère madame Blanchette,
    Vous avez mis du miel sur mon matin. Il y a longtemps que je ne vous avais lue--- faudra se plaindre au webmestre qui met rarement vos articles au complet.
    Ces rencontres de voyage, ces moments de vie cachés derrière les habitudes, vous nous les servez frais comme une glace à la mangue dans un moment de fatique.
    Et c'est votre fraîcheur à vous qui les rend présents, vivants et signifiants.
    Oui, du miel sur mon matin. Merci

    Lecteur 457 »

  • Normand Chaput
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 09h08
    L'histoire est plus belle que le gars
    « Sous votre plume, le dernier des loosers devient un héros. Toutes mes félicitations. »

  • Pion Lynne
    Inscrite
    vendredi 5 septembre 2008 10h08
    Belle ouverture sur le monde
    « On sent la sensibilité et l'ouverture sur le monde en nous partageant votre texte et votre écoute.
    Ça fait chaud au coeur de lire qu'il existe de si bonnes personnes empathiques aux autres comme ce monsieur câlin.
    J'espère que le destin me permettra de le croiser un jour sur ma route et de lui faire un gros câlin à mon tour!
    au plaisir d'une prochaine lecture, »

  • P.-Rémi Catafard
    Abonné
    mardi 9 septembre 2008 00h15
    L'Amour, de toutes les façons.
    « Merci, JoBlo, de ces bons et beaux vendredis que vous nous
    offrez. Il m'arrive de ne pas vibrer au même diapason, mais
    celui de ce dernier vendredi 5 septembre (que je viens tout juste de lire) m'a touché au plus profond: un rendez-vous avec la beauté, la bonté et l'amour vrai.
    C'est réconfortant, à mon âge plutôt "très avancé" de consta-ter que l'Amour se conjugue encore à tous les bons temps.

    "Le seul temps qui reste à la fin de nos jours
    est celui qu'on a pris pour dire "je t'aime"

    n.b.:C'est Gilles Vigneault qui l'a chanté avant moi !

    RémiCat. »

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