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À la recherche du dieu amérindien

Josée Blanchette   22 août 2008 
Les derniers mots de Peuple invisible, le documentaire de Richard Desjardins, sont prononcés par un vieil Algonquin qui résume tout le film en une seule sentence: «C'est ça qu'ils nous ont volé, c'est tout... la nature!»

S'il a été question de revendications politiques et territoriales, de problèmes sociaux et économiques, dans cette charge du poète abitibien contre l'establishment des Blancs, nulle part n'est évoquée la dimension spirituelle des premiers occupants d'Amérique, sauf peut-être dans une séance de bingo et une cérémonie de mariage à l'église... en français.

La nature n'est pas simplement un territoire, elle est un enseignement, une sagesse, une énergie, une religion, le Grand Mystère, le Grand Esprit, le creuset de la Vie. En leur volant la nature, leur âme, nous avons tué bien plus que le visible, nous avons braconné l'invisible, profané le sacré.

Et c'est sur cette notion lourde de sens et de conséquences que s'appuiera la quatrième direction de l'émission radiophonique Par quatre chemins, à Radio-Canada. À compter du dernier dimanche d'août, toute la quatrième heure sera consacrée à la spiritualité amérindienne, durant quarante semaines.

Vaste programme qui habite mon ami Jacques Languirand depuis des lunes et rejoint ses propres croyances panthéistes: «"Pan" pour "tout" et "théiste" pour "Dieu"», m'explique-t-il, entouré d'une multitude d'ouvrages sur les Amérindiens. La plus belle religion, c'est le panthéisme. C'est une croyance qui s'impose dès que tu te mets à regarder la nature avec sérieux. Peu importe le clan, traditionnellement, les Amérindiens ont tous cette connexion avec la nature. Mais c'est une beauté de leur culture qu'eux-mêmes ont oubliée. Ils ont perdu le contact avec ça et n'ont plus idée d'où ils viennent. C'est un héritage dont il faut prendre conscience. Ma démarche est d'aller dans le sens de la beauté avant que ce ne soit perdu à jamais. Ça frappe plus fort que la politique, mon truc!»

Culpabilité larvée

Au moment où la nature blessée et l'écologie surgissent dans la conscience émergente, à l'heure où la sagesse amérindienne et le rapport intime à la Terre-Mère semblent aller de soi, la démarche de Languirand tombe à point nommé.

«C'est dans l'air. Ces gens-là ont été les premiers réfugiés environnementaux, en quelque sorte, rappelle le porte-parole du Jour de la Terre. Et ils avaient une éthique écologique, ça explique l'intérêt actuel pour ça. Les Amérindiens sont très à la mode parce que le problème va s'amplifier. Nous sommes les enfants des bandits qui leur ont volé leur territoire pour l'exploiter. Il faut au moins le reconnaître.

«Et je lève mon chapeau à Richard Desjardins, même si nos démarches sont différentes. Il n'y a pas de chaman dans son film parce que c'est déjà mort. Il n'y a déjà plus de relation avec la grande culture amérindienne. Ils ne vont pas aller parler de la Terre-Mère à des fonctionnaires!»

La version du catholicisme étroit servie à l'époque a fait complètement abstraction de leur «animisme primitif» ou, comme l'appelle Languirand, «cosmothéisme premier».

Soucieux d'extirper le savoir des universités et de vulgariser la connaissance qu'il acquiert, l'homme de radio ne rivalise pas avec les anthropologues qui ont déjà fouillé le sujet à fond, mais il mesure également toute la portée de la culpabilité face à la question autochtone: «C'est mieux de ne pas parler des Indiens, que ça reste dans les universités. Y a une gêne devant cette question, et beaucoup d'ignorance. Peu de gens savent.»

Lorsque je lui rapporte cette phrase de mon frère: «Nous ne pourrons jamais être une nation tant que nous n'aurons pas réglé notre culpabilité envers les autochtones», mon manitou préféré ajoute en riant: «Tu peux dire que c'est moi qui l'ai dit!!!»

Languirand est conscient qu'il risque de tomber dans la mystique de l'Indien généreux avec son émission: «Je garde à l'esprit que ce ne sont pas des saints...»

Nous bavardons des thèmes de sa future «quatrième heure»: les symboles, les rites initiatiques, la mythologie, le rôle des femmes, les rites de torture, l'adoption, les aînés, le partage, la fraternité avec tout ce qui vit, la guérison énergétique, les chamans.

«Ils ont un attachement mystique à la Terre, à une nature pensante. Ils accordent de l'importance aux signes, aux rêves, aux choses qui n'auraient aucun sens si ce n'est que tu pourrais leur en donner un. Voici, pour appuyer ce que je te dis: "À l'ouest des États-Unis, dans les cultures des Grandes Plaines, le code moral était fondé sur la générosité, la vaillance, le stoïcisme et l'expérience individuelle du divin. Pour être digne d'être vécue, l'existence devrait être perçue comme une longue cérémonie transformant le quotidien en aventure mystique." Et plus loin: "Le potentiel sacral de la nature fait de l'ensemble de l'univers une source d'expériences spirituelles." C'est tiré du Livre des sagesses, chez Bayard. Les Français se sont intéressés davantage que nous à la spiritualité amérindienne.»

Vision périphérique

Outre le calumet (dont le fourreau symbolise l'univers), l'arbre de vie, les rituels de purification et de sudation, les danses du soleil ou les révélations spirituelles dans des lieux jugés sacrés, Languirand s'intéresse au cercle.

«Comme dit Black Elk (un homme médecine lakota), le pouvoir ne peut s'exercer que dans des cercles. Écoute!: "De nos jours, tout est trop carré. Dans notre peuple, le Cercle Sacré est en train de disparaître. On nous donne même des tentes carrées, et nous y vivons. Les oiseaux et leurs nids sont ronds. Si vous mettez des oeufs d'oiseau dans un nid carré, la mère oiseau n'y restera pas. Les Indiens et les oiseaux sont comme des parents. Tout essaye d'être rond — le monde est rond." C'est dans Le Sixième grand-père, un livre qui porte sur Black Elk.»

Entre voir et regarder

Loin, très loin du nombrilisme actuel, qui place l'homme au centre du monde, l'Amérindien fait partie intégrante de ce qui l'entoure. «Les chasseurs devaient voir large pour subsister dans la forêt, explique Languirand. Ils avaient une vision périphérique. Il y a une différence entre voir et regarder. Nous, on regarde, on est habitués à lire, à "focusser". Eux sont capables de voir, d'avoir une attention sur les côtés qui leur permet de tirer avec la carabine à la hanche. Ta vision conditionne ton regard sur le monde. Quand tu vois le monde comme un ensemble, tu en fais partie. Tu te perçois à l'intérieur, tu es contenu dans cet univers, absorbé dans cette vision.»

Et dans la vision de mon vieil ami pas si sage, il y a toujours un grand rire pour nous déstabiliser et nous rappeler qu'il ne faut pas trop se prendre au sérieux dans l'univers.

«Écoute cette citation: "De plus en plus, les communautés du Nunavik se dotent de chiens de traîne. Un chien finit toujours par te ramener à la maison, tandis qu'une motoneige..."» (rire languiranesque qui s'éteint comme l'écho du Grand Esprit).

Moi, Blanche(tte), avoir intuitivement compris que les moteurs finissent par vous trahir, contrairement aux chiens, qui ne sont pas sujets à une taxe sur le carbone.

***

Joblog

Une véritable plume d'Indien

Davantage qu'à du réalisme déconcertant, ça ressemble à du cynisme, une variante de la douleur marquée au fer rouge dans le Peau-Rouge. Sherman Alexie, ce poète épormyable, ce lucide de l'âme amérindienne, met le pied dans un enfer qui nous extrait du manichéisme primaire, le mythe du bon Sauvage et du méchant Blanc.

L'enfer est rouge et il y fait chaud. La chaleur est parfois insupportable dans les bouquins de cet auteur autochtone américain, largement diffusés. Heureusement que le lire rend plus intelligent et peut-être plus sensible à la complexité des exilés du giron de la Terre-Mère.

J'ai plongé dans le recueil de nouvelles Dix petits Indiens (Albin Michel, 2004) à la recherche d'une citation et j'en ai trouvé des dizaines qui renvoient à la colère, à la violence, à la souffrance d'être un Indien en terre d'Amérique. On peut faire comme Richard Desjardins et prendre ouvertement le parti de l'Indien déplumé, mais tout n'est pas si tranché; la vengeance est douce au coeur du Sauvage, même envers ceux qui lui tendent la main. Ils sont nos juifs à nous, nos «génocidés». Nos consciences ne seront plus jamais tranquilles, en leur présence comme en leur absence.

C'est du moins ce qu'on comprend en lisant Alexie, qui porte un regard lapidaire, parfois amer, sur cette dynamique infernale. L'Indien peut fumer le calumet de paix, il peut sourire, acquiescer, mentir, écouter, sembler mystérieux, mais il n'en pense pas moins. Son mépris est aussi vaste que cinq cents ans de blessures infligées à coups de traités non respectés.

Tout peut être haïssable chez un Blanc, même sa bonté. L'Indien n'a qu'à penser aux hommes de Dieu qui enseignent le pardon mais ne le demandent pas.

«Il était facile de haïr la vanité des Blancs, la colère des Blancs et l'ignorance des Blancs, mais que dire de la compassion des Blancs, du génie des Blancs et de la poésie des Blancs?», écrit Sherman Alexie.

Mieux encore: «Les Blancs, aussi intelligents soient-ils, étaient trop sentimentaux pour ce qui touchait aux Indiens. Ils considéraient le Grand Canyon, les chutes du Niagara, la pleine lune, les nouveau-nés et les Indiens avec le même sentimentalisme niais. Étant une Indienne intelligente, Corliss avait toujours tiré avantage de ce sentimentalisme, sans que cela signifie pour autant qu'elle désire baigner dedans. Si les Blancs la prenaient pour un être exceptionnel, doté d'une grande sagesse, d'une grande spiritualité et d'une grande sérénité simplement parce qu'elle était indienne, elle ne voyait aucune raison de les détromper. [...] Elle n'ignorait pas qu'un jour viendrait où les Blancs finiraient par comprendre que les Indiens étaient tout aussi incurablement ennuyeux et égoïstes qu'eux et qu'ils sentaient tout aussi mauvais qu'eux, ce qui serait un grand jour pour les droits de l'homme, mais un triste jour pour Corliss.»

C'est ce qu'on appelle un no win, j'imagine.






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Vos réactions

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  • Yvon Montoya
    Abonné
    vendredi 22 août 2008 07h57
    Pan...ique
    « "Nous sommes les enfants des bandits qui leur ont volé leur territoire pour l'exploiter."Les quebecois seraient-ils des bandits? Mis a part ce la, article fort interessant. Merci.
    C'est dans la foret, lorsque les jeunes filles toutes nues rencontraient le grand dieu Pan, qu'il y avait Panique. »

  • BERTRAND LEGER
    Inscrit
    vendredi 22 août 2008 08h59
    Dommage !
    « La 4e heure, c'est de 23 heures à minuit... pourquoi si tard ? pour être certain de ne pas déranger ? Je suis vieux et je me couche toujours vers 22 heures trente. J'aurais bien aimé pouvoir écouter ça mais, de grâce ! pas si tard ! »

  • Jacques Lafond
    Abonné
    vendredi 22 août 2008 10h11
    Encore de la culpabilité ...
    « Encore quelque chose pour que la nation québécoise se sente coupable d'exister. Si on avais pas ''volé'' le territoire aux indiens, ça aurait été simple ment quelqu'un d'autre. Et le jour que la nation québécoise va disparaitre, et ça s'en vient possiblement à grand pas, ça ne sera pas les indiens qui vont reprendre leurs territoire, reprendre le contrôle, mais biens les canadiens anglais ... »

  • GABA Alain
    Inscrit
    mercredi 27 août 2008 17h24
    à propose des amérindiens
    « Bonjour,
    j'ai particulièrement apprécié votre papier de vendredi dernier.Il a soulevé 2 pistes importantes que j'aimerais bien voir abordées par Le Devoir.
    Les accomodements raisonnables qui ont fait couler tant d'encre n'ont pas posé la question des "accomodements légitimes" avec les amérindiens, certes il y a des traités mais il aurait été plus juste de remettre les interrogations à leur place.
    La seconde piste, c'est celle du colonialisme culturel qui actuellement sévit à l'encontre des populations en difficulté.Dans le Devoir du 17-08-08, un article présente la réalisation d'une "bibliothèque scolaire numérique" pour les enfants du Tiers Monde !! Après les distributions de livres scolaires périmés, il y a un certain progrès !! Le Nord veut que le Sud enseigne les mêmes choses, de la même façon, avec les mêmes outils que le Nord...au diable, les cultures locales et surtout les différentes manières de voir le monde,les histoires culturelles des pays et des familles...etc...etc...Ne faudrait-il pas faire prendre conscience aux gens de bonne volonté qu'ils véhiculent des "armes" dangeureuses pour les populations qu'ils veulent "aider"
    Merci de m'avoir lu....jusqu'au bout !!!!!cordialement
    Alain Gaba, retraité de l'UNESCO, lecteur du Devoir depuis 4 ans »

  • Michel Thibault
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 05h56
    De la culpabilité aux solutions durables
    « Le dernier film de R. Desjardins a le grand mérite de nous montrer ce que nous avons fait aux autochtones et de mieux nous faire connaître ces derniers.

    Mais que peuvent faire les autochtones pour améliorer leur sort, maintenant que l'écologie et la technologie sont à la portée de la main.

    Une lectrice du Devoir, ayant déjà travaillé au parc de La Vérendrye a déclaré l'équivalent de ceci: ' L'aménagement de la forêt est impossible sans les algonquins.'

    Sauront-ils profiter de l'occasion ? Il ne sert à rien de vivre sur le passé. Certains blancs peuvent les comprendre et vouloir transmettre leurs connaissances.

    Ce serait leur mince contribution à eux et votre façon de réagir. »

  • Sylvie Robert
    Inscrite
    mercredi 8 octobre 2008 20h57
    C'est à lui-même qu'il s'en prend
    « La culpabilité sert à qui? À quoi? Sinon qu'à embrouiller l'homme de la voie à suivre pour offrir le meilleur de lui-même. Le remords lui est certes plus utile dans sa quête du Graal, un temps. Puis, vient un autre temps, celui d'apprendre à faire différemment, soigneusement, dans la transparence et l'humilité. Le pouvoir appartient à celui qui ne s'en croit pas digne parce qu'il agit par devoir et courage. La responsabilité, c'est de faire ses devoirs 3 fois : avant, pendant et après. Le devoir se sert du miroir non pas à la manière de Narcisse, mais plutôt comme un instrument de mesure. La terre est ronde, ne l'oublions pas.

    Les chamans n'ont pas disparu, rassurez-vous. Leur nature même est simplement invisible, sans religion, ni ambition. Ils sèment toujours. Visiblement, l'ère moderne n'a pas su faire équipe avec la nature. L'homme aura toujours la responsabilité de ses choix. Si l'intention honorable se trouve derrière un choix, l'erreur est alors permise. En passant par le remords, elle servira à passer à l'étape suivante, celle de faire autrement, encore mieux.

    D'origine indienne, je vous dis : « Le drame n'est pas que les terres nous aient été volées, l'avarice étant une sordide affaire. Non, le drame, c'est de ne pas avoir su s'élever pour partager et faire mieux ensemble.»

    Y a-t-il un coach dans la salle ?


    Sylvie Robert
    Fonctionnaire de l'État, heureuse et fière de l'être »

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