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Libre Opinion - La crise en Géorgie scinde l'Union européenne

Yakov Rabkin - Professeur d'histoire à l'Université de Montréal  20 août 2008 
Saint-Pétersbourg, ancienne capitale impériale, qui est plus proche de New York que de Vladivostok sur le littoral russe du Pacifique, donne une certaine perspective à la crise en Géorgie. La taille et la robustesse de la Russie sont telles que cette attaque ordonnée par le président géorgien, même si elle a causé la mort de centaines de civils et de dizaines de militaires, n'a pas pu porter préjudice à cette puissance nucléaire.

Or les répercussions se font déjà sentir loin des villes caucasiennes dévastées, notamment à Bruxelles, qui fait face aux conséquences d'une situation dont les principaux responsables se trouvent loin de l'Union européenne. Les États-Unis octroient à la Géorgie une aide qui dépasse, en dollars par habitant, celle qu'ils accordent à tout autre pays du monde (à l'exception d'Israël). Cette aide va largement aux achats de chars d'assaut, de canons et d'avions que nous avons vu défiler sur les écrans de télévision ces derniers jours.

Le budget militaire de la Géorgie connaît une croissance inhabituelle pour un petit pays: les dépenses se multiplient par trente. Les États-Unis se créent ainsi une tête de pont dans une région sensible de l'extrémité est de l'Europe que la Russie connaît bien et où elle est implantée depuis des siècles.

Il y a quelques années, lors de son passage dans la capitale lituanienne, le vice-président des États-Unis a introduit le concept de «la nouvelle Europe». Il faisait référence aux républiques autrefois dans l'orbite soviétique qui prenaient des positions inconditionnellement favorables à Washington. «La vieille Europe», les pays fondateurs de l'Union européenne et de l'OTAN, se tenait plutôt à distance de l'invasion de l'Iraq par les États-Unis. Les présidents de la France et de l'Allemagne, en compagnie de Vladimir Poutine, signalaient aux États-Unis le danger que représentait cette invasion tant pour le Moyen-Orient que pour le droit international. Par contre, les pays de la nouvelle Europe ont allègrement envoyé des soldats en Iraq, sans exprimer le moindre doute à l'égard de la légitimité et des perspectives de cette action militaire. Une fissure s'est creusée au sein de l'Union européenne et de l'OTAN.

Cette fissure ne fait que s'approfondir à la suite de l'attaque en Géorgie. Les présidents des pays de la nouvelle Europe, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, l'Ukraine et la Pologne, se rangent du côté de leur homologue géorgien qui, après une défaite militaire, prend sa revanche sur le plan discursif. Des sentiments antirusses se manifestent ouvertement et les chefs de la nouvelle Europe les appuient par des mesures concrètes.

Quelques jours après la conflagration dans le Caucase, la Pologne a signé un accord avec les États-Unis qui leur permet d'installer des missiles et, plus tard, une base militaire sur son sol. Le moment de cette signature confirme que c'est surtout la Russie, et non l'Iran, qui est visée. L'Estonie envoie en Géorgie des bénévoles en uniforme militaire. L'Ukraine exige des préavis de 72 heures pour tout mouvement de la flotte russe à Sébastopol.

Pour comprendre l'absurdité de cette mesure, imaginons la réaction de George W. Bush si Fidel Castro demandait aux militaires affectés à la base des États-Unis à Guantánamo de remplir des déclarations de douane cubaine et d'annoncer la nature de leur cargaison trois jours avant qu'ils n'arrivent ou ne quittent cette installation. En plus, Guantánamo ne possède pas le même symbolisme que Sébastopol: elle n'est pas qu'une simple base navale. Il s'agit d'un lieu de mémoire historique où sont enterrés plusieurs héros de la flotte russe des siècles passés. Rappelons que cette base navale se situe en Crimée, que le gouvernement soviétique, par une mesure de ménage intérieur, avait octroyée à l'Ukraine en 1954. Personne ne pouvait alors prédire à Moscou que la Crimée se retrouverait «à l'étranger».

En même temps, le président Sarkozy, tout sourire, parle, à côté de Dmitri Medvedev au Kremlin, de l'importance de renforcer la coopération entre l'Union européenne et la Fédération de Russie. La chancelière Angela Merkel, plus sobre, réitère les mêmes propos en rencontrant le dirigeant russe à Sotchi, à quelques kilomètres de l'Abkhazie, un autre territoire qui veut se séparer de la Géorgie. Elle souligne que l'Allemagne et la Russie sont étroitement liés entre elles. À l'autre bout du pays, un bâtiment de guerre français arrive pour participer aux manoeuvres conjointes avec la force navale russe. La presse en Europe occidentale reflète cette polarisation: on y entend peu d'échos de la belligérance qui résonne dans les pays de l'Est. Il serait difficile de parler d'une politique étrangère commune de l'Union européenne.

En fait, cette situation ne devrait étonner personne: ce sont les États-Unis qui avaient fait accélérer l'entrée des pays de l'Europe de l'Est dans l'Union européenne. Cette mesure nuisait aux tentatives des pays vétérans de l'Union européenne d'approfondir l'intégration politique de l'Europe. Dans ce contexte, l'exhibition incongrue du drapeau européen lors des apparitions publiques du président Saakachvili (dont le pays n'est pas membre de l'UE) acquiert un sens tout particulier. Lorsqu'un journaliste a demandé à la chancelière Merkel, à Sotchi, de commenter ce recours au drapeau bleu étoilé, elle n'avait rien à répondre. Son silence est éloquent: il illustre la division fondamentale qui existe au sein de l'Union européenne et que la crise en Géorgie n'a fait que mettre à nu.
 
 
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