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Fortius, fortius, fortius

Vincent Cauchy   16 août 2008 
Guillaume Dupuis en train de soulever un VUS.
Guillaume Dupuis en train de soulever un VUS.
Louis Cyr, Jos Montferrand, Victor Delamarre, le Grand Antonio. Autant de phénomènes de la nature qui ont marqué l'imaginaire québécois par leur force herculéenne. Et la tradition continue: de Lanaudière aux Bois-Francs, en passant par l'Outaouais, les démonstrations de force font toujours partie du paysage. Le championnat canadien se tient d'ailleurs à Québec en fin de semaine. Portrait d'une discipline certes pas olympique, mais qui allie à la fois science et muscle.

Tirer un camion pesant 24 000 livres ou lever un petit VUS à huit reprises, ce n'est pas donné à tout le monde. Les athlètes dits «hommes forts» s'entraînent toute l'année dans le but d'exceller aux compétitions se déroulant l'été. Au Québec, les compétitions de haut niveau se tiennent sous l'égide de la Coupe du Québec. «Avant, il y avait un grand nombre de compétitions régionales. J'ai décidé de les regrouper pour permettre aux athlètes de participer à un plus grand nombre d'épreuves et d'avoir une certaine organisation dans le sport», confie Hugo Girard, le père spirituel de tous les hommes forts du Québec.

En général, une compétition est composée de huit épreuves, qui sont choisies dans un bassin en comprenant une quarantaine.

Hugo Girard, un colosse de six pieds deux pouces, 330 livres, explique que le corps humain est divisé en six groupes auxquels sont associées des épreuves: les épaules, les bras, les pectoraux, les abdominaux, les dorsaux et les jambes. «Il faut solliciter chacun de ces groupes durant une fin de semaine de compétition. Il faut aussi avoir une bonne expérience pour déterminer les poids qui seront utilisés.»

Les athlètes québécois doivent généralement exécuter des levers de calibre international, même dans les compétitions provinciales. L'approche est différente dans les autres provinces, où il y a une gradation dans les poids, donc dans la difficulté des épreuves. «Les Québécois sont très performants au championnat canadien. Ils travaillent tout l'été en vue de se préparer pour les compétitions avec les mêmes charges et les mêmes distances qu'à ce championnat. Le Québec n'est pas seulement compétitif sur la scène nationale, il est dominant», affirme l'ancien champion canadien, qui compte bien regagner son titre d'homme le plus fort du Canada cette année.

Le gagnant du championnat canadien, lequel se tient cette fin de semaine à Québec, obtient automatiquement un laissez-passer pour la compétition la plus prestigieuse de toutes: le World's Strongest Man. Cette épreuve regroupe 12 athlètes qui proviennent principalement d'Amérique du Nord, de Scandinavie et des pays de l'ancien bloc de l'Est.

La relève

Dans ce sport, le gabarit des athlètes est d'une importance capitale. Il n'est pas rare de voir des individus mesurant plus de six pieds et pesant plus de 300 livres, à l'instar d'Hugo Girard. À 5 pieds 10 pouces, 255 livres, Guillaume Dupuis fait partie de la relève, chez qui l'évolution dans la technique et les meilleures connaissances en nutrition peuvent pallier certaines lacunes sur le plan morphologique. «Il y a quelques générations, le sport était surtout pratiqué dans les foires en région, ce qui lui donnait peu de visibilité. Aujourd'hui, avec la présentation télévisée de certaines compétitions, la discipline gagne en popularité et de plus en plus de jeunes sont attirés», estime l'homme âgé de 30 ans.

«À 25 ans j'ai décidé de faire du bodybuilding, poursuit-il. J'ai commencé un entraînement. Un jour je me suis imaginé en petit maillot devant des centaines de personnes, à montrer mon corps.» Le lendemain, c'est en apercevant Hugo Girard tirer un train dans un championnat mondial qu'il a finalement décidé de se lancer dans l'aventure. Cette année, il a participé pour la première fois à la Coupe du Québec.

Hugo Girard, lui, a participé à plusieurs reprises à la finale de la compétition «l'homme le plus fort du monde». Il a effectivement été l'homme le plus fort du monde en 2002. Il croit lui aussi que la télévision joue un rôle important dans la compréhension du public par rapport à ce sport. «Il y a quelques années, lorsque je me promenais dans la rue devant chez moi en faisant basculer un énorme pneu, les gens me trouvaient bizarre», se souvient l'athlète de Gatineau, qui a déjà tiré un Boeing 737 de 86 tonnes, lors d'une compétition. «Aujourd'hui, il y a plus de gens qui apprécient le sport et qui connaissent son fonctionnement.»

La motivation des athlètes de force est le dépassement de soi et il ne s'agit pas d'un cliché. Être capable de vivre de cette discipline est chose rare. Le gagnant de la Coupe du Québec empoche la somme de 2000 $. Selon Hugo Girard, «être un homme fort professionnel dans le circuit québécois peut coûter environ 30 000 $ par année. Ça comprend les déplacements, l'alimentation, les suppléments et la construction de matériel d'entraînement.» Car l'équipement n'est pas disponible dans les commerces destinés aux sportifs, et que ce soit pour l'achat de pierres d'Atlas (roche ronde d'un poids avoisinant les 300 livres) ou la fabrication d'un dispositif permettant le lever de véhicules, les éléments d'entraînement spécifiques à la discipline sont généralement assez onéreux.

La plupart des athlètes doivent donc avoir un emploi régulier. «Pour réussir à gagner sa vie en étant homme fort, il faut non seulement être extrêmement fort, mais également être capable de se vendre à des commanditaires», explique Guillaume Dupuis, qui travaille dans une entreprise informatique de Montréal.

Au Québec, le seul à être réellement capable de vivre de commandites est Hugo Girard. Ce policier de formation, qui travaille présentement à temps plein à préparer les compétitions, a pour commanditaire des compagnies d'outils, de moto, de suppléments alimentaires et de souliers conçus pour le sport.

Pas que du muscle

À raison d'une vingtaine ou d'une trentaine d'heures par semaine, l'entraînement des hommes forts est rigoureux. Bien que le côté musculaire de ce sport «extrême» soit très important, le cardiovasculaire n'est pas à négliger. «Le coeur, c'est le moteur du corps. C'est lui qui pompe le sang dans les muscles», fait valoir Girard.

La diète de l'homme fort exige de six à huit repas par jour pour optimiser l'utilisation de l'énergie contenue dans les aliments. «En mangeant de nombreuses fois par jour, le corps n'emmagasine presque pas de gras et les muscles sont toujours prêts à travailler», affirme Guillaume Dupuis, qui avoue se permettre quelques douceurs une journée par semaine. Chaque repas est constitué de 300 grammes de viande, pour un total de 4000 calories par jour. À titre comparatif, un homme de taille moyenne doit consommer un peu plus de 2000 calories par jour.

Glucosamine, glutamine ou créatine, les suppléments sont une partie importante de la diète des hommes forts. Selon Hugo Girard, ils sont classés dans une zone grise. «Aujourd'hui, les suppléments sont très performants et donnent des résultats impressionnants», avance l'ancien champion du monde, qui croit toutefois que le dopage «illégal» fait partie de la réalité de ce type de compétition. «Au niveau mondial, il y a des tests pour vérifier que les compétiteurs sont "cleans". Dans les paliers inférieurs, les tests antidopage sont inexistants», affirme celui qui fait des démarches pour fédérer le sport au Québec et ainsi avoir la possibilité d'imposer des tests de dépistage.

La tradition de la force existe au Québec depuis plus de deux siècles et ces gaillards contribuent à la garder en vie en exécutant, aux yeux des gens ordinaires, des performances extraordinaires.

***

Le Championnat canadien des athlètes de force sera présenté à Québec, dans le cadre d'Expo-Québec 2008, aujourd'hui et demain, de 13h30 à 18h.






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