À tout rompre - L'amour mis à mort de 107 (divines) façons
Chasseur de têtes, Sophie Calle.
Les filles sont comme ça; mues, émues peut-être, par le besoin d'analyser, de décortiquer, de triturer les présages, de fouiller ce qui restera souillé, de comprendre l'essence, de faire suinter les statues jusqu'à la moelle, d'épandre du sel dans la plaie, de partager entre elles la ponctuation des silences, la signification des rêves, des points de suspension, de soupeser les soupirs. Prurit collectif. Les filles aiment faire durer le suspense, disséquer l'intrigue, percer le mystère, s'infliger la douce torture de l'obsession amoureuse, dolce agonia, même après la mort.
L'artiste photographe et vidéaste Sophie Calle nous convie à cette mise en charpie collective à travers sa fabuleuse exposition personnelle dans un espace public, Prenez soin de vous. Une catharsis pour quiconque a déjà vécu, vit ou vivra une rupture amoureuse; l'intelligence de la démarche suscite des palpitations cardiaques et de nombreux sourires. Et si l'humour est la politesse du désespoir, Sophie Calle est restée polie comme le marbre.
Une lettre qui sonne le glas des adieux, envoyée par l'amant, un écrivain, et voilà le germe d'un parcours, l'envers d'une carte de Tendre. Cent quatre femmes, deux marionnettes et un perroquet (qui mâchouille la lettre et en recrache des mots) se livrent à une entreprise de démolition en règle.
Un sérail de professionnelles du phrasé et de l'image se délecte, de la psychologue-criminologue clinicienne à la consultante en matière de savoir-vivre en passant par la cantatrice, la danseuse étoile, la comédienne Jeanne Moreau, l'écrivaine Christine Angot, la chasseur de tête, la comptable, la physicienne, l'exégète du Talmud, la tireuse de Tarot.
On admire la froideur clinique de la juriste: «Cette lettre prise dans son ensemble illustre bien que la conduite d'une relation amoureuse n'est pas si éloignée de la négociation et de l'exécution d'un vulgaire contrat de bail. Affirmation qui, émanant d'un juriste, ne doit pas être considérée comme une manifestation de cynisme mais traduit à l'inverse l'intérêt, la richesse et la subtilité dont il crédite la relation amoureuse».
On s'émeut de la sage tendresse de (feue) la mère de Sophie Calle: «Dans le genre "larguée", je me souviens d'avoir aussi encaissé, à mes débuts, un "Tu es trop bien pour moi"... Plus tard, j'ai eu des chagrins plus douloureux, mais je regrette mes regrets. En dépit de l'humiliation et de la colère, il y avait un besoin de complaisance dont je ne me suis pas privée. On quitte, on est quitté, c'est le jeu, et pour toi cette rupture pourrait devenir le terreau d'une manifestation artistique, non?»
Trois fois, passera
Les mères savent tout, on devrait toujours les écouter. Comme m'a déjà dit la mienne, au sujet d'un largué: «Tu ne pleures pas la perte d'un être exceptionnel.»
— Mais je ne pleure pas!
— C'est exactement ce que je disais... «Tu ne pleures pas!»
Ma mère possède un sens de l'humour en béton armé. D'ailleurs, je ménage mes montures: n'ont droit à l'appellation d'ex (les deux premières lettres du mot exceptionnel) que ceux qui l'ont rencontrée. C'est la sanction papale et certains païens pourraient ne pas s'en remettre, rompre avant l'heure, terrassés par son humour très anglais.
Un jour où j'étais particulièrement malheureuse et où elle me faisait visiter son atelier de peinture, j'ai lâché:
— Fanchon, je me sens tellement mal que je me flinguerais (façon de parler, je n'ai pas de flingue).
— Josée, je ne fais pas d'art contemporain...
En attendant que ma mère expose, j'ai visité Prenez soin de vous avec elle et nous nous sommes marrées du début à la fin, y compris dans la section vidéo (faut voir la clown lire la lettre, cre-van-te de dérision et d'à-propos!).
— Fanchon, on dit que dans le processus de deuil, on passe par le déni, puis la colère, ensuite la tristesse et enfin l'acceptation. Elle en est où, Sophie Calle, selon toi?
— Entre colère, tristesse et vengeance. La vengeance est une autre façon de rester lié à l'autre. On poursuit l'histoire en reprenant le contrôle du scénario.
Ma mère a raison. Le refus de lâcher prise est l'une des afflictions les plus néfastes qui soient. Je connais des femmes et des hommes qui en sont restés à la phase déni toute leur vie. D'autres qui sont demeurés en colère jusqu'à l'heure de crever. Et enfin, les tristes, qui ne s'en remettent jamais, s'affligent eux-mêmes et se font pitié. Il y a aussi les plus pervers, ceux qui s'exercent au sadomasochisme, se laissent et reprennent, rompus à l'art de se rompre le cou à perpète.
La rupture et sa suture peuvent devenir un sport extrême. Amour et douleur ne font plus qu'un. Et je laisse aux psys le soin d'analyser la rupture initiale qui se rejoue éternellement dans ce jeu de dupes. Celle qu'a consultée Sophie Calle n'y va pas de main morte dans son analyse de la lettre et parle de «sexualité anxiolytique»: «Il peut mentir les yeux dans les yeux. [...] C'est un authentique manipulateur, pervers, psychologiquement dangereux ou/et un grand écrivain. À fuir. Impérativement.»
Rompue à l'art d'aimer
On rompt comme on aime, très certainement. J'ai déjà rompu en déshabillé de nuit, sur le trottoir, affligée du syndrome de la Tourette. YouTube n'existait pas, on était encore tranquilles. J'apprécie les ruptures courtes et intenses, «non dialoguées, à la criée», comme le dit une amie barcelonaise. On ne fait pas traîner les choses. Les ruptures prise-de-tête, lancinantes, m'ennuient.
Au rayon «on ne m'y reprendra plus», j'ai déjà rompu devant une psy, c'est humiliant. J'ai rompu à distance, rompu par écrit (enfin, j'imagine, mais je trouve le procédé plutôt couillon), rompu en silence, rompu en parlant (trop), rompu par Purolator, rompu en rampant, en pleurant et même en rigolant avec mon Anglo. J'ai rompu le pain, même l'hostie, je crois que la seule rupture que je n'aie pas encore essayée, c'est la rupture d'anévrisme et la rupture de stock. Faut pas s'en faire, quand y en aura plus, y en aura encore.
Par contre, je n'ai jamais encore rompu par lettre de huissier ou d'avocat. Il faut lire ce que l'avocate Caroline Mécary dit de l'amant placé dans le box des accusés: «Dans le contexte de commerce amoureux dont vous m'avez fait part, il apparaît également que vous avez été trompée, comme femme mais aussi en votre qualité de consommatrice. (Et elle cite l'article L.213-11 du Code de la consommation.) Reste à caractériser votre préjudice. Temps perdu? Atteinte à l'ego? Don de soi à une "fausse qualité"?»
J'opterais pour: perte de jouissance doublée de faux et usage de faux.
Joli fantasme que tout ça, mais si le tribunal de l'Amour existait vraiment, nous serions tous coupables et non coupables à la fois.
L'important n'est pas de gagner, mais de participer...
Joblog - Lila dit ça
Le choix n’a pas été très difficile entre l’exercice masturbatoire du «Cas Roberge», ces éternels ados/trentenaires que tous les ambivalents/je-voudrais-être-un-homme vont prendre pour modèles, et le film de Ziad Doueri mettant en vedette deux vrais ados qui découvrent l’amour et ses premiers émois. Le réalisateur a transposé à l’écran le merveilleux roman érotique de Chimo (auteur inconnu), Lila dit ça, paru il y a bientôt dix ans et que j’avais adoré.
Lila parle cru, parle dru et parle cul. Chimo en est amoureux et il écoute avec fascination les délires érotiques de la jeune fille de 16 ans. Le jeune Arabe de la banlieue de Marseille est déchiré entre son ancienne vie, celle des ploucs et petits malfrats qu’il côtoie, et Lila, la lumière.
«T’es déjà foutu. Pourquoi essayer? Pourquoi aller ailleurs? J’ai pensé que j’aurais l’air moins minable en restant dans le coin avec tous les minables. Ça me sidère, combien de fois j’ai foutu en l’air des opportunités. Je sens que la vie me passe à côté», explique Chimo.
Bourré de talent, littéraire notamment, le jeune musulman sabote sa vie, jusqu’à ce que sa muse l’inspire et le happe. «Elle me parle avec une voix à faire croire à des miracles. Pour une fois, j’ai quelque chose qui est autre chose.»
Un conte érotique, mi-slam des banlieues, mi poésie urbaine, grâce à la narration tirée du roman éponyme, le film nous laisse de fortes impressions. Même lourdement hypothéqué, l’amour en sort victorieux entre la loi des ruelles sales et transversales et une sensualité exacerbée. Ah oui! Et Paris Match parle de la jeune Lila (Vahina Giocante) comme d’une nouvelle Brigitte Bardot… Au Cinéma du Parc, dès aujourd’hui.
www.chatelaine.com/joblo
L'artiste photographe et vidéaste Sophie Calle nous convie à cette mise en charpie collective à travers sa fabuleuse exposition personnelle dans un espace public, Prenez soin de vous. Une catharsis pour quiconque a déjà vécu, vit ou vivra une rupture amoureuse; l'intelligence de la démarche suscite des palpitations cardiaques et de nombreux sourires. Et si l'humour est la politesse du désespoir, Sophie Calle est restée polie comme le marbre.
Une lettre qui sonne le glas des adieux, envoyée par l'amant, un écrivain, et voilà le germe d'un parcours, l'envers d'une carte de Tendre. Cent quatre femmes, deux marionnettes et un perroquet (qui mâchouille la lettre et en recrache des mots) se livrent à une entreprise de démolition en règle.
Un sérail de professionnelles du phrasé et de l'image se délecte, de la psychologue-criminologue clinicienne à la consultante en matière de savoir-vivre en passant par la cantatrice, la danseuse étoile, la comédienne Jeanne Moreau, l'écrivaine Christine Angot, la chasseur de tête, la comptable, la physicienne, l'exégète du Talmud, la tireuse de Tarot.
On admire la froideur clinique de la juriste: «Cette lettre prise dans son ensemble illustre bien que la conduite d'une relation amoureuse n'est pas si éloignée de la négociation et de l'exécution d'un vulgaire contrat de bail. Affirmation qui, émanant d'un juriste, ne doit pas être considérée comme une manifestation de cynisme mais traduit à l'inverse l'intérêt, la richesse et la subtilité dont il crédite la relation amoureuse».
On s'émeut de la sage tendresse de (feue) la mère de Sophie Calle: «Dans le genre "larguée", je me souviens d'avoir aussi encaissé, à mes débuts, un "Tu es trop bien pour moi"... Plus tard, j'ai eu des chagrins plus douloureux, mais je regrette mes regrets. En dépit de l'humiliation et de la colère, il y avait un besoin de complaisance dont je ne me suis pas privée. On quitte, on est quitté, c'est le jeu, et pour toi cette rupture pourrait devenir le terreau d'une manifestation artistique, non?»
Trois fois, passera
Les mères savent tout, on devrait toujours les écouter. Comme m'a déjà dit la mienne, au sujet d'un largué: «Tu ne pleures pas la perte d'un être exceptionnel.»
— Mais je ne pleure pas!
— C'est exactement ce que je disais... «Tu ne pleures pas!»
Ma mère possède un sens de l'humour en béton armé. D'ailleurs, je ménage mes montures: n'ont droit à l'appellation d'ex (les deux premières lettres du mot exceptionnel) que ceux qui l'ont rencontrée. C'est la sanction papale et certains païens pourraient ne pas s'en remettre, rompre avant l'heure, terrassés par son humour très anglais.
Un jour où j'étais particulièrement malheureuse et où elle me faisait visiter son atelier de peinture, j'ai lâché:
— Fanchon, je me sens tellement mal que je me flinguerais (façon de parler, je n'ai pas de flingue).
— Josée, je ne fais pas d'art contemporain...
En attendant que ma mère expose, j'ai visité Prenez soin de vous avec elle et nous nous sommes marrées du début à la fin, y compris dans la section vidéo (faut voir la clown lire la lettre, cre-van-te de dérision et d'à-propos!).
— Fanchon, on dit que dans le processus de deuil, on passe par le déni, puis la colère, ensuite la tristesse et enfin l'acceptation. Elle en est où, Sophie Calle, selon toi?
— Entre colère, tristesse et vengeance. La vengeance est une autre façon de rester lié à l'autre. On poursuit l'histoire en reprenant le contrôle du scénario.
Ma mère a raison. Le refus de lâcher prise est l'une des afflictions les plus néfastes qui soient. Je connais des femmes et des hommes qui en sont restés à la phase déni toute leur vie. D'autres qui sont demeurés en colère jusqu'à l'heure de crever. Et enfin, les tristes, qui ne s'en remettent jamais, s'affligent eux-mêmes et se font pitié. Il y a aussi les plus pervers, ceux qui s'exercent au sadomasochisme, se laissent et reprennent, rompus à l'art de se rompre le cou à perpète.
La rupture et sa suture peuvent devenir un sport extrême. Amour et douleur ne font plus qu'un. Et je laisse aux psys le soin d'analyser la rupture initiale qui se rejoue éternellement dans ce jeu de dupes. Celle qu'a consultée Sophie Calle n'y va pas de main morte dans son analyse de la lettre et parle de «sexualité anxiolytique»: «Il peut mentir les yeux dans les yeux. [...] C'est un authentique manipulateur, pervers, psychologiquement dangereux ou/et un grand écrivain. À fuir. Impérativement.»
Rompue à l'art d'aimer
On rompt comme on aime, très certainement. J'ai déjà rompu en déshabillé de nuit, sur le trottoir, affligée du syndrome de la Tourette. YouTube n'existait pas, on était encore tranquilles. J'apprécie les ruptures courtes et intenses, «non dialoguées, à la criée», comme le dit une amie barcelonaise. On ne fait pas traîner les choses. Les ruptures prise-de-tête, lancinantes, m'ennuient.
Au rayon «on ne m'y reprendra plus», j'ai déjà rompu devant une psy, c'est humiliant. J'ai rompu à distance, rompu par écrit (enfin, j'imagine, mais je trouve le procédé plutôt couillon), rompu en silence, rompu en parlant (trop), rompu par Purolator, rompu en rampant, en pleurant et même en rigolant avec mon Anglo. J'ai rompu le pain, même l'hostie, je crois que la seule rupture que je n'aie pas encore essayée, c'est la rupture d'anévrisme et la rupture de stock. Faut pas s'en faire, quand y en aura plus, y en aura encore.
Par contre, je n'ai jamais encore rompu par lettre de huissier ou d'avocat. Il faut lire ce que l'avocate Caroline Mécary dit de l'amant placé dans le box des accusés: «Dans le contexte de commerce amoureux dont vous m'avez fait part, il apparaît également que vous avez été trompée, comme femme mais aussi en votre qualité de consommatrice. (Et elle cite l'article L.213-11 du Code de la consommation.) Reste à caractériser votre préjudice. Temps perdu? Atteinte à l'ego? Don de soi à une "fausse qualité"?»
J'opterais pour: perte de jouissance doublée de faux et usage de faux.
Joli fantasme que tout ça, mais si le tribunal de l'Amour existait vraiment, nous serions tous coupables et non coupables à la fois.
L'important n'est pas de gagner, mais de participer...
Joblog - Lila dit ça
Le choix n’a pas été très difficile entre l’exercice masturbatoire du «Cas Roberge», ces éternels ados/trentenaires que tous les ambivalents/je-voudrais-être-un-homme vont prendre pour modèles, et le film de Ziad Doueri mettant en vedette deux vrais ados qui découvrent l’amour et ses premiers émois. Le réalisateur a transposé à l’écran le merveilleux roman érotique de Chimo (auteur inconnu), Lila dit ça, paru il y a bientôt dix ans et que j’avais adoré.
Lila parle cru, parle dru et parle cul. Chimo en est amoureux et il écoute avec fascination les délires érotiques de la jeune fille de 16 ans. Le jeune Arabe de la banlieue de Marseille est déchiré entre son ancienne vie, celle des ploucs et petits malfrats qu’il côtoie, et Lila, la lumière.
«T’es déjà foutu. Pourquoi essayer? Pourquoi aller ailleurs? J’ai pensé que j’aurais l’air moins minable en restant dans le coin avec tous les minables. Ça me sidère, combien de fois j’ai foutu en l’air des opportunités. Je sens que la vie me passe à côté», explique Chimo.
Bourré de talent, littéraire notamment, le jeune musulman sabote sa vie, jusqu’à ce que sa muse l’inspire et le happe. «Elle me parle avec une voix à faire croire à des miracles. Pour une fois, j’ai quelque chose qui est autre chose.»
Un conte érotique, mi-slam des banlieues, mi poésie urbaine, grâce à la narration tirée du roman éponyme, le film nous laisse de fortes impressions. Même lourdement hypothéqué, l’amour en sort victorieux entre la loi des ruelles sales et transversales et une sensualité exacerbée. Ah oui! Et Paris Match parle de la jeune Lila (Vahina Giocante) comme d’une nouvelle Brigitte Bardot… Au Cinéma du Parc, dès aujourd’hui.
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