Le socialisme pour les riches
Sébastien Guilbault - Économiste et ex-contrôleur d'une société d'État Le 30 juin 2008
29 juillet 2008
Le mois d'août marquera le premier anniversaire de l'éclatement d'une crise financière sans précédent aux États-Unis. Cette crise allait avoir des ramifications sur toutes les places financières de la planète, ainsi que sur le quotidien de millions de familles américaines. Celles-ci, attirées par un accès trop facile au crédit hypothécaire, se sont endettées démesurément avant que la chute des valeurs immobilières et la hausse des taux hypothécaires ne les poussent vers la précarité financière.
Les établissements financiers ne sont pas en reste. Eux aussi, poussés par l'appât du gain, se sont montrés peu rigoureux dans l'octroi de prêts hypothécaires et dans la gestion de leur risque financier. Ces établissements se sont retrouvés dans une situation financière désastreuse et, encore aujourd'hui, affichent des résultats financiers décevants, leurs actions se transigent à des creux historiques et elles peinent à rebâtir leur bilan grandement fragilisé.
Contribuables à la rescousse
Sous prétexte de préserver les vertus du système financier, les gouvernements sont donc intervenus. Voici quelques exemples de leurs opérations de secours.
- En février 2008, la banque anglaise Northern Rock a été nationalisée par le gouvernement du Royaume-Uni à la suite de problèmes de liquidité ayant émané de la crise des prêts hypothécaires à haut risque aux États-Unis. Aucun acheteur privé ne s'était manifesté pour s'en porter acquéreur.
- En mars 2008, après les déboires de la banque d'affaires américaine Bear Stearns, une banque concurrente, JPMorgan Chase, s'en porte acquéreur. La Réserve fédérale américaine octroie un prêt d'urgence d'un mois à Bear Stearns afin de prévenir l'insolvabilité de la firme. Plus important encore, la Réserve fédérale concède un prêt à JPMorgan garantissant les actifs de plus ou moins bonne qualité de Bear Stearns jusqu'à concurrence de 30 milliards de dollars.
- Récemment, Fannie Mae et Freddie Mac, deux sociétés par actions créées par le gouvernement américain afin de favoriser l'accession à la propriété, ont montré des signes de fragilité et leurs actions ont dégringolé en Bourse. Le gouvernement planche actuellement sur un plan de redressement qui pourrait coûter 25 milliards de dollars aux contribuables américains, selon les estimations du Congressional Budget Office. Ces sociétés ne bénéficiaient (du moins, jusqu'à tout récemment) d'aucune garantie explicite de la part du gouvernement.
Questions morales
Cette situation soulève des questions d'ordre moral. Au-delà de la nécessité de maintenir un système financier sain dont les bénéfices collectifs sont indéniables, doit-on secourir les établissements financiers voués à la faillite lorsque celle-ci résulte de leurs propres cupidité et incompétence?
Le cas de Fannie Mae et Freddie Mac est particulièrement probant. Ces sociétés ont été sous les feux de la rampe à maintes reprises lors des dernières années, en raison de leurs pratiques comptables discutables ainsi que de leur gestion déficiente des risques de marché. De plus, les prospectus d'investissement de chacune de ces sociétés ne révèlent, à qui veut bien prendre quelques minutes pour les lire, absolument aucune garantie gouvernementale. Qui plus est, les actionnaires de ces sociétés (tout comme ceux de Bear Stearns et Northern Rock, d'ailleurs) sont pour la plupart des investisseurs professionnels et sophistiqués, que l'on peut présumer être bien informés.
Sauvetage garanti
Or tout recours à une aide gouvernementale afin de sortir ces sociétés du pétrin se révèle, en fin de compte, n'être qu'un transfert de richesse des contribuables vers ces professionnels de l'investissement (dont certains se trouvent à être des gouvernements étrangers qui sont d'importants actionnaires de ces deux sociétés immobilières). La ligne est mince entre l'objectif de maintenir des marchés financiers efficaces et un système bancaire solide, d'une part, et la responsabilisation des acteurs économiques, d'autre part.
Il ne faut pas perdre de vue l'essence même du capitalisme, qui voulait récompenser la compétence, la rigueur et le bon jugement. À vouloir, à tout prix, prévenir les faillites des établissements ou les infortunes des investisseurs, on en vient à développer ce que les économistes définissent comme le risque moral (moral hazard, en anglais).
Il en résulte des comportements imprudents, alimentés plus ou moins consciemment par l'idée que si les choses tournent au vinaigre, le gouvernement n'aura d'autre possibilité que de se porter au secours des fautifs, tout cela étant justifié par le fait que les coûts collectifs d'une crise potentielle seraient trop importants. Certains appellent cela le «socialisme pour les riches».
Les établissements financiers ne sont pas en reste. Eux aussi, poussés par l'appât du gain, se sont montrés peu rigoureux dans l'octroi de prêts hypothécaires et dans la gestion de leur risque financier. Ces établissements se sont retrouvés dans une situation financière désastreuse et, encore aujourd'hui, affichent des résultats financiers décevants, leurs actions se transigent à des creux historiques et elles peinent à rebâtir leur bilan grandement fragilisé.
Contribuables à la rescousse
Sous prétexte de préserver les vertus du système financier, les gouvernements sont donc intervenus. Voici quelques exemples de leurs opérations de secours.
- En février 2008, la banque anglaise Northern Rock a été nationalisée par le gouvernement du Royaume-Uni à la suite de problèmes de liquidité ayant émané de la crise des prêts hypothécaires à haut risque aux États-Unis. Aucun acheteur privé ne s'était manifesté pour s'en porter acquéreur.
- En mars 2008, après les déboires de la banque d'affaires américaine Bear Stearns, une banque concurrente, JPMorgan Chase, s'en porte acquéreur. La Réserve fédérale américaine octroie un prêt d'urgence d'un mois à Bear Stearns afin de prévenir l'insolvabilité de la firme. Plus important encore, la Réserve fédérale concède un prêt à JPMorgan garantissant les actifs de plus ou moins bonne qualité de Bear Stearns jusqu'à concurrence de 30 milliards de dollars.
- Récemment, Fannie Mae et Freddie Mac, deux sociétés par actions créées par le gouvernement américain afin de favoriser l'accession à la propriété, ont montré des signes de fragilité et leurs actions ont dégringolé en Bourse. Le gouvernement planche actuellement sur un plan de redressement qui pourrait coûter 25 milliards de dollars aux contribuables américains, selon les estimations du Congressional Budget Office. Ces sociétés ne bénéficiaient (du moins, jusqu'à tout récemment) d'aucune garantie explicite de la part du gouvernement.
Questions morales
Cette situation soulève des questions d'ordre moral. Au-delà de la nécessité de maintenir un système financier sain dont les bénéfices collectifs sont indéniables, doit-on secourir les établissements financiers voués à la faillite lorsque celle-ci résulte de leurs propres cupidité et incompétence?
Le cas de Fannie Mae et Freddie Mac est particulièrement probant. Ces sociétés ont été sous les feux de la rampe à maintes reprises lors des dernières années, en raison de leurs pratiques comptables discutables ainsi que de leur gestion déficiente des risques de marché. De plus, les prospectus d'investissement de chacune de ces sociétés ne révèlent, à qui veut bien prendre quelques minutes pour les lire, absolument aucune garantie gouvernementale. Qui plus est, les actionnaires de ces sociétés (tout comme ceux de Bear Stearns et Northern Rock, d'ailleurs) sont pour la plupart des investisseurs professionnels et sophistiqués, que l'on peut présumer être bien informés.
Sauvetage garanti
Or tout recours à une aide gouvernementale afin de sortir ces sociétés du pétrin se révèle, en fin de compte, n'être qu'un transfert de richesse des contribuables vers ces professionnels de l'investissement (dont certains se trouvent à être des gouvernements étrangers qui sont d'importants actionnaires de ces deux sociétés immobilières). La ligne est mince entre l'objectif de maintenir des marchés financiers efficaces et un système bancaire solide, d'une part, et la responsabilisation des acteurs économiques, d'autre part.
Il ne faut pas perdre de vue l'essence même du capitalisme, qui voulait récompenser la compétence, la rigueur et le bon jugement. À vouloir, à tout prix, prévenir les faillites des établissements ou les infortunes des investisseurs, on en vient à développer ce que les économistes définissent comme le risque moral (moral hazard, en anglais).
Il en résulte des comportements imprudents, alimentés plus ou moins consciemment par l'idée que si les choses tournent au vinaigre, le gouvernement n'aura d'autre possibilité que de se porter au secours des fautifs, tout cela étant justifié par le fait que les coûts collectifs d'une crise potentielle seraient trop importants. Certains appellent cela le «socialisme pour les riches».
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