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L'expérience fondamentale... de qui ?

Marie-Andrée Jacob - Keele, Grande-Bretagne, le 20 juillet 2008  23 juillet 2008 
J'ai lu avec intérêt la lettre de Jean-Pierre Proulx «L'Ordre du Canada au Dr Morgentaler — Un débat qui manque de tolérance» publiée dans Le Devoir du 19 juillet 2008. Un paragraphe de cette lettre, celui portant sur le statut du foetus, m'a fait sursauter. M. Proulx nous parle du «sens commun» et de «l'expérience fondamentale» et «profonde» de la femme en début de grossesse. La femme «sitôt enceinte, volontairement ou non» aurait «immédiatement la conscience claire» qu'elle porte en elle est un être différent d'elle. Quels propos audacieux provenant d'un individu qui n'a jamais été, ne sera jamais, et ne pourrait jamais être enceint, de surcroît! Eh bien non, il n'y a pas d'«expérience fondamentale» qui accompagnerait le début de la grossesse, à part peut-être dans la sphère théorique et religieuse d'où semblent émerger les énoncés solennels de M. Proulx.

Pour ma part, je donnerai naissance à un enfant bientôt. J'ai hâte, et je désire ce petit être plus que tout. Mais «sitôt enceinte», il n'y avait rien dans ma vie qui s'apparentait à ce sens commun ou à cette expérience profonde dont la lettre de M. Proulx traite avec tant d'assurance. Tout au long de la grossesse, les femmes peuvent se sentir heureuses et en parfaite harmonie avec elles-mêmes, tout comme elles peuvent se sentir envahies par un parasite, découragées, enragées, perdues. La remarquable et insondable complexité de la chose humaine est là, dans cet éventail hétéroclite d'expériences. Malheureusement, ce sont des déclamations comme celles de la lettre de M. Proulx sur «la femme enceinte» au sens générique qui brouillent les pistes lorsqu'il est question d'avortement, et qui nous empêchent, encore aujourd'hui, de prendre véritablement au sérieux la liberté (même lorsque protégée par la loi) de toutes les femmes de disposer de leur corps.
 
 
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