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À la conquête de la Romaine

Louis-Gilles Francoeur   12 juillet 2008 
jPréparation des repas et du matériel, tests de caméra, entraînement... La fièvre du départ a duré plusieurs semaines pour Nicolas Boisclair (en haut) et Alexis de Gheldere.
jPréparation des repas et du matériel, tests de caméra, entraînement... La fièvre du départ a duré plusieurs semaines pour Nicolas Boisclair (en haut) et Alexis de Gheldere.
Deux jeunes documentaristes se sont lancés hier matin, avec deux militants environnementaux, à l'assaut d'une des dernières grandes rivières sauvages du Québec, la Romaine, sur la Basse-Côte-Nord, sur laquelle Hydro-Québec prépare un mégaprojet hydroélectrique aux dimensions de Manic-5. La folle équipée!
Avec deux canots montés sur une vieille remorque à peu près aussi grosse que leur petite Golf diesel, Nicolas Boisclair et Alexis de Gheldere ont fini après deux jours de route par mettre à l'eau hier matin leur esquif avant de s'enfoncer dans la jungle nordique de la Basse-Côte-Nord pour les 50 prochains jours. Ils sont accompagnés de deux militants de l'Alliance Romaine, Fran Bristow et Steve Leckman.

Mission: pagayer sur 712 kilomètres, au risque de leur vie à certains moments et dans des endroits jamais inventoriés, coupés de tout contact avec le reste du Québec, hormis un lien par satellite en cas d'urgence. Du canot-camping exposant dix. Avec un idéalisme à la hauteur de leur ténacité, les jeunes aventuriers veulent dresser le portrait, caméra à l'épaule, des enjeux balayés sous le tapis de ce mégaprojet hydroélectrique, le seul, pour l'instant, qui soit en planification chez Hydro-Québec d'ici 2020. Bloquer le projet? Ils sont idéalistes, mais ils ne se font pas d'illusions.

Les canots ont été mis à l'eau hier matin sur le réservoir Ossokmanuan, en amont du complexe des chutes Churchill au Labrador. De là, ils se proposent d'atteindre le ruisseau de tête où prend naissance la puissante Romaine, située dans un no man's land qui n'aurait pratiquement pas été exploré jusqu'ici. Radisson et Des Groseillers seraient fiers d'eux.

Nicolas Boisclair n'a pourtant pas l'air d'un casse-cou. Il a à son actif plusieurs descentes de cours d'eau importants, comme la Rupert. Il réalisait jusqu'à tout récemment des tests d'infiltrométrie chez Équiterre dans le cadre des programmes gouvernementaux de subventions destinés à augmenter l'efficacité énergétique des résidences. Il a été le porte-parole de Révérence Rupert, le groupe qui s'est opposé, mais en vain, au détournement des eaux de la Rupert vers les turbines du complexe La Grande à la baie James.

Son partenaire d'aventure, Alexis de Gheldere, est journaliste; il a déjà réalisé de courts documentaires avant de s'occuper jusqu'à tout récemment du site Web de l'ONF.

La fièvre du départ dure depuis des semaines. Pendant des dizaines d'heures, les deux compères de leur côté et les deux militants de l'Alliance Romaine de l'autre ont déshydraté les repas des 50 prochaines journées de brousse. C'est en pensant aux risques et aux imprévus en situation d'isolement total qu'ils ont passé en revue, testé et compressé dans des sacs imperméables tout le matériel de camping, de survie et de secourisme dont ils vont dépendre. Ils ont aussi consacré beaucoup de soin à vérifier et à imperméabiliser la caméra digitale à haute définition ainsi que les cassettes-mémoire avec lesquelles ils veulent «filmer cette rivière pour la postérité, créer un document d'archives historique qui nous dira dans 50 ans d'où on vient, ce qu'on possédait, et pour qu'on puisse avoir le souvenir de ce qu'était cette rivière avant qu'elle ne soit transformée en une enfilade de quatre lacs pour produire de l'électricité», précise Alexis.

Nos deux aventuriers seront rejoints à la tête de la Romaine dans 15 jours par trois autres militants de l'Alliance Romaine, un groupe qui ne veut pas faire un documentaire mais une «descente de protestation» contre le harnachement de cette rivière, dont Hydro-Québec entend tirer 1550 MW de puissance et 8 TWh d'énergie avec quatre centrales hydroélectriques. Le projet coûtera 6,5 milliards et les centrales seront mises en service entre 2014 et 2020.

Le résumé de l'étude d'impacts de la société d'État confirme que la rivière disparaîtra pratiquement du paysage de la Basse-Côte-Nord: «La création des réservoirs transformera la presque totalité du paysage fluvial de la Romaine en paysage lacustre.» Mais, selon Hydro-Québec, «la disparition de la Grande Chute, située au kilomètre 52,5, à l'emplacement du barrage de la Romaine-1, constitue le seul impact notable sur le paysage». Ce que les deux compères veulent notamment aller vérifier de visu.

La rivière perdue

Le défi des quatre canoteurs est majeur. Les 16 chutes et les 119 rapides, connus ou non, de la Romaine vont leur imposer une prudence extrême de tous les instants dans un lieu très isolé. Mais c'est le parcours du départ qui les inquiète le plus.

Il n'existe en effet aucune route pour atteindre le ruisseau d'où tire son origine la Romaine, qu'ils ont repéré sur les cartes. Comme les explorateurs il y a plusieurs siècles, ils vont passer d'un bassin versant à l'autre en partant du bassin des chutes Churchill pour remonter la rivière Attikonak. Ils se donnent trois jours pour remonter l'Attikonak sur 112 kilomètres de parcours relativement tranquille en ayant recours à une technique autochtone ancestrale, la longue «pole», ou perche, qu'on manoeuvre debout dans le canot en bordure de la rive. Les compères se sont d'ailleurs exercés dans les rapides de Lachine avant de partir. Ensuite, les deux canots vont emprunter un des affluents de l'Attikonak, une «rivière perdue», sans nom, située sur la ligne des eaux entre les bassins de la Churchill et de la Romaine.

Nos aventuriers de la rivière perdue consacreront ensuite 12 jours à ce parcours de 100 kilomètres en territoire inconnu, ce qui les confrontera à 26 rapides jamais évalués, qu'ils devront remonter en cordelle ou en portages.

«Mais la plus grande inconnue du voyage, et peut-être la plus difficile physiquement, est au bout de cette rivière: nous serons alors à environ quatre kilomètres de la source de la Romaine, raconte Nicolas. Toutefois, on ne sait pas si, entre la rivière sans nom et la Romaine, nous ferons face à des marais qu'il faudra traverser dans la boue jusqu'aux hanches en poussant le canot ou à une très dense forêt d'épinettes qu'il faudra bûcher avant de la portager avec tout le matériel. Nous n'en savons rien et il faudra nous adapter à une difficulté pour l'instant impossible à mesurer. Et il ne faudra pas se tromper de ruisseau car c'est dans le même secteur que se trouvent aussi d'autres ruisseaux qui mènent à d'autres grandes rivières de la région.»

Enfin la Romaine

La première section de la rivière Romaine, qu'ils vont descendre avec Steve Leckman et Fran Bristow, comprend 26 rapides répartis sur 120 kilomètres, dont le niveau de difficulté n'apparaît sur aucune carte de la Fédération québécoise de canot et de kayak, un de leurs commanditaires.

«On fait équipe avec Steve Leckman et Fran Bristow parce que, lorsqu'on s'attaque à des cours d'eau puissants et peu connus, comme la Romaine, on ne peut pas prendre le risque de descendre seuls dans un milieu aussi isolé, précise Nicolas. Fran Bristow a déjà fait la descente de la Romaine l'an dernier avec un groupe d'une quinzaine de personnes, mais en partant de plus bas. La plupart de ceux qui s'attaquent à la Romaine partent d'ailleurs du lac Brûlé, le lac le plus en amont du cours d'eau, où les hydravions peuvent amerrir. C'est là que se terminera notre première étape. Après, il nous restera alors 380 kilomètres à naviguer sur un parcours connu de quelques initiés et qui devient de plus en plus puissant. Nous devrons franchir plusieurs rapides en cordelle s'ils sont trop dangereux et portager des chutes souvent énormes avant d'aboutir enfin devant l'entrée du parc de l'Archipel-de-Mingan, sur le golfe, le 27 août. Sains et saufs, nous l'espérons.»

«Il se pourrait qu'on rencontre des pêcheurs, des trappeurs et probablement aussi des gens d'Hydro-Québec pendant notre descente de la Romaine», ajoute de son côté Alexis, qui va faire office de caméraman.

«On va en profiter pour leur parler et écouter ce qu'ils ont à dire sur le projet hydroélectrique. Nous, on est là pour écouter et faire comprendre. Les études d'impacts, c'est très théorique. Il n'y a pas 50 personnes dans tout le Québec qui vont lire les milliers de pages de cet énorme document, qui demeure pratiquement secret parce que totalement indigeste. Nous, on veut montrer ce qu'il contient et les questions que le dossier soulève, mais avec la caméra, ainsi qu'avec les gens qu'on va rencontrer, tout en créant un document d'archives qu'on espère le plus vivant possible.»

Les deux aventuriers espèrent en tirer un documentaire «pendant que la rivière existe encore». Mais pour l'instant, le projet est à l'état embryonnaire aux Productions du Cheval blanc, qui cherchent un diffuseur. Nicolas et Alexis ont financé leur expédition avec leur propre argent, y compris l'achat de cellules photovoltaïques et de la caméra digitale, pour laquelle ils ont fabriqué un «dry suit» pour les jours de pluie et les dessalements toujours possibles... Ils bénéficient aussi de commandites modestes de la Fondation Rivières, du fabricant des magnifiques canots québécois de marque Esquif, de La Cordée et du Café Rico de Montréal, un tenant du commerce équitable. Un site Internet (chercherlecourant@gmail.com) permettra de suivre leur équipée sporadiquement ainsi que des chroniques sur LCN.

«On ne se conte pas d'histoires»

Si le documentaire dont rêvent les deux aventuriers de la rivière perdue se matérialise, ils retourneront plus tard sur la Basse-Côte-Nord pour analyser l'importance de ces projets sur le plan économique, qui transforment souvent une région en modifiant jusqu'à ses structures sociales par la transformation des ressources de base.

Le défi qu'ils se donnent n'est pas seulement de dénoncer, disent-ils, mais de comprendre et d'expliquer, de montrer et de faire ressortir des aspects méconnus, de dégager les enjeux, plaisants ou pas.

«On ne se conte pas d'histoires, convient Alexis. Le projet a toutes les chances de se réaliser car, chaque fois qu'Hydro-Québec propose, Québec dispose. Si la tendance se maintient...»

Nicolas, qui a vécu comme opposant la saga de la Rupert, un projet avalisé par les commissions d'arbitrage environnemental malgré les réserves des écologistes et des communautés autochtones touchées, s'insurge un peu plus contre ce genre d'autorisation accordée pratiquement à l'avance par un gouvernement qui empoche les milliards tirés de ces projets par l'entremise de sa propre société d'État.

«C'est très inconfortable, cette situation de conflit d'intérêts, raconte le jeune canoteur, parce qu'en même temps que tu veux chercher à illustrer la révolution énergétique dans laquelle on entre — la géothermie au Manitoba, l'éolien en Espagne et en Allemagne, le solaire en France — ici, tout se passe comme s'il n'y avait que l'hydroélectricité, comme si on n'avait aucun autre choix. Je n'ai jamais compris pourquoi c'est comme ça, pourquoi ça ne change pas vraiment. Nous, on voudrait essayer de le comprendre.»

De quoi réfléchir amplement, en somme, pendant ces 712 kilomètres d'efforts, de moustiques, de paysages d'eaux frémissantes, parfois violentes mais toujours différentes et fascinantes.






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Vos réactions

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  • Paul Bélanger
    Abonné
    samedi 12 juillet 2008 03h58
    La Romaine
    « J'ai fait la Romaine deux fois en canot dans les années 80. C'est une des plus belles rivières du Québec. Une des deux fois , nous étions accompagnés d'un photographe professionnel spécialisé dans le région nordique.

    Ce qu'on oublie aussi est le fait que cette rivière a été le territoire actif pendant plus d'un millénaire des opulationsd autochtones et qu'il conserve ici et là plusieurs réminiscences. L'hydro-Québec doit être attentif à ce patrimoine.

    Le sera-t-il?

    Paul Bélanger

    Paul Bélanger »

  • Marc Lapointe
    Abonné
    samedi 12 juillet 2008 05h00
    La vierge Romaine
    « Chapeau à ces aventuriers d'aujourd'hui qui vont risquer leur vie pour réaliser ce documentaire. Ce qui rend le projet intéressant, c'est la portion non inventoriée de la rivière au nord du bassin de La Romaine IV. Voir http://www.hydroquebec.com/romaine/index.html. À suivre. »

  • Lionel cormier
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 06h57
    Conquête la Romaine
    « C'est l'impact des travailleurs et la gestion de la faune qui préoccupent l'Ass.et P locale.C'est la grosseur du saumon qui attirait les saumoniers depuis 1890. »

  • Tim Yeatman
    Abonné
    samedi 12 juillet 2008 07h40
    Admirables!
    « Que j'admire ces jeunes qui vont vivre cette saga des temps modernes! Comme j'espère que leur expérience sera partagée avec un grand nombre de personnes!


    L'eau des rivières du Québec coule dans toutes les veines des Québécois: que cette aventure fasse vibrer les souvenirs endormis des débuts du Bas-Canada! Que le sort d'une magnifique rivière sauvage ramène en page Une l'importance des cours d'eau qui nous entourent!


    Johanne Dion
    sur le courriel de mon conjoint
    Richelieu, Qc »

  • laurent Pradiès
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 08h03
    bravo !!!
    « face au cynisme des financiers qui sont pres a detruire tous les espaces naturels pour eclairer la nuit des stationnements vides,face a ces compagnies qui au mepris du vivant veulent sans etat d'ame couvrir la planete de barrages...il faut le courage d'hommes comme vous au moment ou contrairement aux discours de communication personne ne se preoccupe de laisser une planete vivante a nos enfants uniquement pour le plaisir de se gaver au Walt-mart.... »

  • daniel marquis
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 08h35
    une belle aventure pleine de sens ,,,,
    « Merci pour ce reportage concernant une aventure pleine de sens qui a le mérite de remettre en question nos choix énergiques. Espérons que le journal nous tiendra au courant au fur et à mesure de l'épopée ... »

  • Marc Lapointe
    Abonné
    samedi 12 juillet 2008 10h10
    La Romaine à découvrir
    « Chapeau à ces téméraires aventuriers. La Romaine n'est pas un simple cours d'eau. D'une rare beauté et aussi inhospitalière surtout au nord du 50ème parallèle. Pas facile. Avec les photos et les récits, ce projet apportera des données extraordinaires sur ce pays non exploré. Voir HQ http://www.hydroquebec.com/romaine/index.html pour les données d'exploration du projet. À suivre. Bravo à l'équipe.

    http://www.hydroquebec.com/romaine/index.html »

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 11h02
    Pas dans ma cour!
    « Québec a dévasté des centaines de km carrés dans le pays des Cris pour les complexes hydroélectriques de la Baie James et maintenant il s'apprête à faire de même avec le pays des Innus sur la Côte nord. Tout cela parce que les Nord-Américains sont de grands gaspilleurs d'énergie et qu'on veut aussi en exporter aux USA. Çà ne sera pas long qu'ils vont vouloir s'attaquer aux grandes rivières du pays des Inuit comme la Koksoak et les autres. Les impacts sur les peuples et les cultures autochtones sont immenses mais on préfère soit les ignorer, soit essayer de les acheter. Pour le reste, les grandes rivières sauvages du Québec deviendront tout simplement l'objet d'histoires et de légendes du passé alors que nos petits enfants n'y verront que des lacs, des barrages et des centrales électriques. Il est donc très heureux que cette expédition ait lieu et qu'elle documente avant qu'il ne soit trop tard un pays et peut-être une culture qui vont disparaître. »

  • Denis Mccready
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 15h34
    CORRECTION
    « Le site web est: www.chercherlecourant.org et la compagnie de production est Productions du Rapide-Blanc. »

  • Loïc Roussel
    Inscrit
    samedi 12 juillet 2008 20h43
    bonjour
    « merci pour ce beau texte, un peu poétique, qui fait rêver. »

  • Marie-Gabrielle Paquet
    Abonné
    lundi 21 juillet 2008 20h43
    beaucoup de prudence vos vies sont précieuses . J'ai bien hâte
    « au 29 août 2008 pour espérer votre retour. à bientôt marie-gabrielle une géographe des années1960 »

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