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Haltérophilie - La petite qui lève gros

Jean Dion   12 juillet 2008 
Dans moins d'un mois, les XXIXes Jeux olympiques d'été se mettront en branle à Pékin. D'ici là, tous les samedis, nous présentons le portrait d'un athlète québécois qui y participera. De l'haltérophilie au triathlon, de la natation au canoë-kayak, des parcours originaux, des personnalités déterminées, des espoirs minutieusement entretenus. Aujourd'hui: Marilou Dozois-Prévost, 22 ans, haltérophile.

On chercherait un autre mot qu'on n'en trouverait pas: pétiller. Les yeux de Marilou Dozois-Prévost pétillent. En fait, sa personne au complet pétille. «J'ai hâte, dit-elle. J'ai tellement hâte.»

On serait fébrile pour moins. Samedi 9 août au matin à Pékin, les cérémonies d'ouverture des Jeux de la XXIXe olympiade d'été à peine bouclées, Marilou montera sur l'estrade. En sachant parfaitement ce qu'elle est capable d'accomplir. On ne décroche pas une médaille d'argent aux Jeux du Commonwealth, comme elle l'a fait en 2006, en tournant les coins rond. Là, bien sûr, ce sera une autre paire de rondelles de fonte. La Chine, la Turquie, la Thaïlande, l'Indonésie ne font pas partie du Commonwealth, et elles ont l'habitude de produire les meilleures haltérophiles du monde. Mais peu importe. On est toujours seul sur l'estrade, face à soi. «Mon but, dit-elle, a toujours été de me rendre au plus haut niveau possible. Le mien.»

Lorsqu'on la voit pour la première fois, on ne gagerait même pas sa dernière chemise que Marilou Dozois-Prévost pratique le «métier» de leveuse de poids. Plutôt dans le genre petit format, la jeune dame: 5 pieds 3, 105 livres. Plus facile à imaginer en gymnastique, qu'elle aurait d'ailleurs sûrement pratiquée si l'haltérophilie ne lui avait fait un clin d'oeil imparable lorsqu'elle entrait à peine dans l'adolescence. Elle concourt d'ailleurs dans la catégorie la plus légère, les moins de 48 kilos. Mais il ne s'agit que d'un écran de fumée: elle revendique 77 kilos à l'arraché et 93 kilos à l'épaulé-jeté à son tableau de chasse. Hisser à bout de bras le double de son propre poids? Bof, question de technique et d'entraînement, dit-elle en riant.

Et puisqu'il est question de rire, le plus drôle, c'est qu'elle est venue à l'haltérophilie par hasard. Elle avait 13 ans, en 1999, fréquentait l'école secondaire, «et je m'ennuyais pendant les heures de dîner». Une amie l'invite à venir tester cette discipline, encore perçue comme marginale, à tel point qu'elle ne fait pas encore partie du programme olympique chez les femmes (elle y entrera l'année suivante à Sydney). «J'étais un peu délinquante, un peu "tomboy", se souvient Marilou. Je suis allée essayer ça.» Et ç'a été le coup de foudre. Un entraîneur a rapidement noté son talent pour la chose et lui a dit que dans trois ou quatre ans, en y mettant l'effort nécessaire, elle pourrait songer à la compétition de haut calibre, peut-être même internationale.

Trois ou quatre ans? En 2001, moins de 24 mois plus tard, Marilou Dozois-Prévost participait au championnat du monde junior... et était partie pour la gloire.

Une gloire, signale-t-elle, aussi conditionnée par la chance. Par exemple, si elle est qualifiée pour Pékin, c'est qu'une Mexicaine, située devant elle au classement mondial, s'est fait pincer pour dopage. Mais elle considère que son ticket olympique lui revient de plein droit. «Je suis la meilleure au Canada dans ma catégorie, déclare-t-elle. Et le Canada est l'un des pays qui ont les normes les plus sévères au monde. Je mérite d'aller aux Jeux.» Du reste, le Canada enverra cinq haltérophiles en Chine, dont trois femmes, un précédent. «L'haltérophilie féminine est en pleine expansion chez nous, même si c'est un sport qui doit combattre encore beaucoup de préjugés.»

Parmi ces idées reçues, on retrouve, bien sûr, l'image de l'armoire à glace au sexe incertain qui soulève une tonne en forçant à peine. Marilou n'a qu'à montrer son «frame», pour reprendre sa propre expression, pour prouver le contraire, mais elle veut aussi parler de son sport, mal connu, pour lui rendre ce qui lui revient. «Quand je dis aux gens que je suis haltérophile, inévitablement ils me demandent: "Combien tu "benches"?" Il y a de la confusion entre l'haltérophilie, le powerlifting, le culturisme. Plusieurs personnes sont étonnées d'apprendre que la force brute, ça ne compte que pour environ 30 % des atouts en haltérophilie. Le reste, c'est de l'agilité, de la puissance, de la flexibilité, de la coordination. L'athlète le plus musclé du monde n'arrivera à rien s'il n'a pas la technique appropriée.» Et cela se développe, se pratique, ne s'obtient qu'au prix de centaines et de centaines d'heures d'entraînement. «Moi-même, quand j'ai commencé, j'ai vite constaté que ce n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais», note-t-elle.

Et de fait, la précision du mouvement est cruciale. Ordinairement, quand on regarde une compétition à la télévision, on voit toujours les haltérophiles de face. Une tout autre perspective s'offre lorsque j'ai l'occasion d'observer Marilou s'exercer de profil. Chaque fois qu'elle soulève la barre, elle se projette tellement vers l'arrière que je suis persuadé qu'elle va tomber à la renverse. Mais non. Elle a trouvé la position exacte, au millimètre près, qui lui permet de lever le maximum sans pourtant perdre l'équilibre. Elle raconte que c'est fréquemment ce qui arrive aux néophytes: ils tombent, ou alors compensent en ne se penchant pas suffisamment et lèvent en conséquence moins. Le truc, c'est de trouver le juste milieu, et seule la persévérance et une extrême minutie permettent d'y arriver.

Membre du club d'haltérophilie de Pointe-aux-Trembles, Marilou Dozois-Prévost est entraînée par son copain Simon Demers-Marcil, lui-même un ancien haltérophile qui a déjà pris part aux championnats canadiens. Lui n'aura pas la chance de faire le voyage à Pékin et restera vissé à son téléviseur le soir du 8 août, mais l'athlète sera accompagnée de quelques membres de sa famille. Elle n'en ressentira pas de nervosité particulière. «La tension, je la ressentais avant d'être qualifiée, dit-elle. Quand j'ai appris que j'allais aux Jeux, une grosse, grosse pression est tombée. J'ai éprouvé une fierté que je n'avais jamais, jamais ressentie. Maintenant, j'ai simplement l'objectif de faire de mon mieux.» Une place dans les 10 premières serait pour elle un accomplissement. Mais l'aventure ne sera pas pour autant terminée: elle n'aura que 26 ans, l'âge où bien des athlètes atteignent leur sommet, en 2012, quand la caravane olympique se produira à Londres.

«Je compte continuer, mais en même temps, 2012, c'est tellement loin», dit-elle. Il y a l'interminable routine. Il y a les bobos: au moment où on se rencontre, elle souffre de l'aine, du coude et du dos. «Mais ce n'est pas typique de l'haltérophilie. C'est typique de moi.» Il y a aussi les études: elle amorcera un baccalauréat en psychologie en septembre et aimerait travailler soit en milieu scolaire, soit auprès des personnes âgées. «Je veux aider les gens, explique-t-elle. Mais quoi qu'il arrivera dans le domaine sportif, je veux seulement être fière de ce que j'aurai accompli.»

Cela tout en sachant pertinemment ce que plusieurs racontent au sujet de sa discipline: tous dopés, les leveurs de fonte. Ils sont nombreux, après tout, ceux qui se sont fait prendre. «Ils sont une petite minorité, déplore-t-elle, qui salissent tous les autres. On ne peut pas juger ce qui se fait dans les autres pays en matière de contrôle. Mais la surveillance mondiale se durcit, et il est de plus en plus difficile de tricher. On est sur la bonne voie. En tout cas, ce que je sais, et ce dont je suis contente, c'est que le Canada est très sévère envers ses athlètes. N'importe qui peut débarquer chez moi n'importe quand, à n'importe quelle heure, pour me faire passer un test. Nous sommes propres, et si d'autres ne le sont pas, ça ne doit jamais m'empêcher de réaliser le rêve olympique.»

Ce samedi 9 août, le rêve sera formidablement condensé: trois arrachés, trois épaulés-jetés, et les Jeux de Pékin seront terminés pour Marilou Dozois-Prévost. Mais la brièveté du moment n'aura d'égale que son intensité. «J'ai hâte, répète-t-elle. J'ai tellement hâte.» Cela dit, bien sûr, en pétillant.






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