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Salut La Punaise!

Lettre d'un enseignant à un ex-élève qui s'est suicidé

Denis Larouche - Enseignant au primaire, ex-directeur d'école, ex-crapaud  4 février 2003 
Il y a deux ou trois automnes, tu étais venu ramasser des roches et nettoyer mon étable après la classe et aussi un samedi, toi et deux ou trois «crapauds» — tu sais, ce genre d'élèves pour qui l'indiscipline relève du grand art et pour qui les «petites violences verbales ou physiques» sont la base même du savoir-vivre... C'était peut-être un printemps, aussi... Cette fois-là, vous étiez doués pour le calcul de vos heures de travail et des sous.

En moyenne, dans chaque classe, on peut dénombrer deux ou trois «crapauds». Je le sais: j'enseigne depuis 25 ans. On s'en occupe, devoir oblige, et plans individualisés d'intervention également (lire: paperasse et temps perdu quand le suivi ne suit pas). Et on est même payé pour ça — trop selon plusieurs. Sans parler des vacances et des congés. Au moins trois mois en tout — beaucoup trop, diront certains.

Enseigner, c'est le plus beau métier du monde. Tu le savais, La Punaise?

Tu étais un futur «décrocheur». Tu t'en doutais sans doute ou tu en rêvais déjà? Les enseignants que tu as connus le devinaient, eux aussi.

Tu ne ramasseras plus jamais de roches dans les labours en racontant des histoires à dormir debout. Les mauvais coups avec les copains, c'est fini aussi. Tout comme tes sourires éblouissants ou les étoiles qui s'allumaient dans tes yeux quand tu venais de comprendre une parcelle de la beauté du monde, notre vraie paie à nous, les enseignants.

Tu ne seras pas un décrocheur, tout le monde le sait maintenant, surtout ceux qui t'ont détaché de la corde le long de laquelle tu as disparu comme Houdini — tu sais, ce fakir américain qui avait le don de se libérer de ses liens.

Mais moi, tu viens de me ligoter à l'horreur, La Punaise. Moi et tous ceux qui te connaissaient et qui t'aimaient chacun à leur façon et du mieux qu'ils le pouvaient quand tu les laissais faire...

Enseigner, c'est le plus beau métier du monde, dit-on. Même si on consacre 50 % de nos efforts aux «batraciens» de ton espèce chaque jour.

Des «codes 12» (les crapauds), j'en ai au moins deux ou trois «officiels» dans la classe que l'on m'a confiée cette année, et deux ou trois autres dont le statut est moins défini. Un degré double, une 5 et 6, comme c'est de plus en plus la norme, finances obligent.

Les plus chanceux d'entre eux rencontrent le psychologue 30 minutes une fois tous les neuf jours, si je me souviens bien — tu sais, ces discussions que tu avais parfois toi aussi avec un adulte qui t'écoutait.

Depuis quelques mois, je rencontre moi aussi des adultes qui m'écoutent parler de mes problèmes: je suis en arrêt de travail, une dépression paraît-il, mêlée à quelque chose qu'on appelle honteusement un «burn-out». On ne se guérit pas toujours tout seul...

Ce nouveau deuil, La Punaise, je n'en avais pas vraiment besoin: j'en ai déjà trois à digérer, dont celui d'un autre élève qui, lui aussi, n'avait pas été capable de se faire entendre.

En 25 ans, tu as été le seul élève à m'avoir fait le coup de la punaise sur ma chaise. Je me rappelle très bien: j'ai dû sortir de la classe pour respirer un peu, c'était ça ou je te jetais par la fenêtre.

Et puis on a rigolé ensemble en ramassant des pierres... Ça fait lourd tout ça, aussi massif que les gros surplus budgétaires de la Commission scolaire et aussi pesant que les primes au rendement de ceux qui y décident des priorités. En attendant, tout légers, des éducateurs spécialisés justement dans les troubles que tu as connus demandent, avec les orthopédagogues, autre chose que des fractions de tâche qu'on leur offre, finances obligent.

La prochaine fois que je t'écrirai, je te parlerai du mot «imputabilité», un mot très à la mode. Je te causerai aussi de la «gestion du bien-paraître» ou de la pédagogie du Ritalin, beaucoup moins onéreuse celle-là...

Tu sais que plusieurs élèves se cherchent encore une oreille à qui se confier. Ce sera difficile, il y a une crise à gérer et à faire oublier aussi: la tienne. Les psychologues seront appelés au secours, des rencontres seront ainsi remises ou annulées.

En termes d'actualité, tu fais partie des «dommages collatéraux» dont on ne parlera plus bientôt...

D'ici ma prochaine lettre, les enseignants continueront de danser ce que j'ai appelé, il y a près de 10 ans, «le quadrille des homards», une histoire d'eau bouillante dans laquelle ils sont plongés et où ils doivent faire plus avec moins: ça s'appelle l'efficience en termes de gestion. Ils suivront aussi des formations sur la réforme de l'éducation et on insistera beaucoup pour qu'ils se perfectionnent en «gestion de classe», le remède miracle et économique aux cas de comportements. Certains enseignants auront aussi le temps d'avaler une ou deux Prozac — moi, c'est du Celexa , un genre de Ritalin pour adulte.

Salut La Punaise!

P.S.: L'an passé, il a fallu quatre adultes pour maintenir un élève en crise. Ce sont finalement deux agents de la Sûreté du Québec qui sont venus le chercher. Il était en classe depuis trois mois et il commençait à sourire et à saluer. Il devait peser quelque chose comme 30 kg, juste un peu plus que les roches que tu transportais dans mon champ — et quelque part aussi dans ton âme... À ma connaissance, à part une lettre, aucun suivi sur ce dernier cas.
 
 
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