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Groucho Marielle et Jean-Pierre Marx

Fabien Deglise   14 juin 2008 
«Si vous continuez de publier des informations calomnieuses à mon sujet, je vais me voir dans l'obligation d'annuler mon abonnement à votre magazine.» Dans les années 40, un célèbre humoriste new-yorkais sort sa plume et tire. Il donne l'impression d'avoir l'épiderme un peu sensible, mais il maîtrise surtout l'autodérision et les mots dont la tonalité peuvent encore aujourd'hui faire sourire.

Il a aussi un nom que l'éditeur visé par cette missive lapidaire n'a certainement pas oublié: Groucho Marx, le plus frappant des Marx Brothers, cette formation comique d'une autre époque qui a déridé le monde dans les décennies 20, 30 et 40.

On le savait moustachu, accro aux cigares et adepte d'un humour grinçant et surréaliste. Plus de 30 ans après sa mort, l'homme derrière Monkey Business, The Cocoanuts et Animal Crakers, films qui l'ont amené au sommet de la gloire avec ses quatre frangins, doit, cet été à Montréal, se rappeler à notre bon souvenir dans un des rôles les plus méconnus de sa prolifique carrière: celui d'un fieffé épistolier que l'acteur français Jean-Pierre Marielle a décidé, depuis l'été dernier, de servir sur planches. Avec son «copain du conservatoire», dit-il, et spécialiste des rôles de soutien, Pierre Vernier, mais aussi avec Patrice Leconte (Les Bronzés, La Veuve de Saint-Pierre... ), qui signe la mise en scène de cette amusante rencontre théâtrale avec les délires manuscrits — ou dictés à une secrétaire — d'un drôle d'écrivain.

«Mon producteur préféré était à la maison pour dîner l'autre soir, écrit Groucho à son frère Chico en mars 1942, et chaque année, il mange de plus en plus fort. Son absorption d'un poulet et de quelques épis de maïs (une terrible erreur que je réalise maintenant) pouvait être entendue à des kilomètres à la ronde.»

Cinglant et cruel pour ledit producteur, le commentaire désobligeant va certainement occuper une place de choix dans Correspondance de Groucho Marx — c'est le titre du spectacle —, qui prend l'affiche le 7 juillet prochain dans le cadre du Festival Juste pour rire et pour «la première fois à l'étranger», après avoir été livré «plus d'une centaine de fois» sur la scène du Théâtre de l'Atelier à Paris. «Vous me voyez d'ailleurs ravi que ce soit au Québec que l'on fasse cette première exportation», lance à l'autre bout du fil Jean-Pierre Marielle, joint cette semaine par téléphone en Italie, où il a décidé de s'offrir quelques jours de vacances en famille... avant de traverser l'Atlantique peu après pour renouer avec son rôle de lecteur de l'absurde.

Une relation passionnelle

Entre Marielle, le Bourguignon un brin bourru, l'indépendantiste breton malicieux et ambigu de Que la fête commence (1975), et Groucho Marx, le farfelu burlesque et plutôt hermétique, le mariage n'est, à première vue, pas évident. Et pourtant...

«J'ai toujours été fasciné par ce personnage, explique le septuagénaire avec une voix reconnaissable entre cent. Quand j'étais jeune comédien au conservatoire, avec mon ami Belmondo [Jean-Paul de son prénom], nous allions souvent dans les cinémas de la rive gauche [à Paris], comme le Champollion, qui jouaient les films des Marx Brothers. On adorait leur côté surréaliste, leur insolence, mais aussi la révolte sourde qui traverse leurs textes. On était tellement conquis que, lorsque nous avons passé notre concours du conservatoire, moi comme médecin dans un Molière et Belmondo comme Scapin, nous sommes entrés sur scène en marchant comme Groucho.»

Venant de ce monument du cinéma français, célèbre pour la diversité de ses rôles mais aussi pour la parcimonie de ses confidences, ce bout de mémoire est amusant à attraper au vol. Il démontre aussi qu'avec cette imitation d'une démarche excessive, il y a longtemps, l'acteur allait finalement devenir, quelques décennies plus tard, la personne idéale pour marcher dans les pas de ce fils de tailleur juif de New York.

«C'est Patrice Leconte, un autre fanatique des Marx Brothers, qui a eu cette idée, poursuit Marielle. Mais il n'a pas eu beaucoup d'effort à faire pour me vendre ce projet.»

Et pour cause. Depuis des années, le réalisateur des Grands Ducs, de Ridicule ou du Mari de la coiffeuse rêvait en effet de mettre en scène le contenu d'un livre, The Groucho Letters: Letter from and to Groucho (Simon & Schuster), qui sur plus de 300 pages regroupe l'étonnante correspondance de ce drôle d'oiseau qui a passé le plus clair de sa carrière en noir et blanc.

Débridées et délirantes, les lettres assemblées dans ce bouquin s'adressent à ses frères, Chico, Harpo, Gummo et Zeppo, à des bonzes de Hollywood ou de Broadway, à son fils Arthur, à des hommes d'affaires influents ou à des anonymes. Toutes expriment un certain goût pour l'absurde, pour l'insolence, et une grande envie de choquer. Ce qui n'est pas pour déplaire à Marielle, un acteur qui a «une fraîcheur qui lui permet de dire des horreurs sans jamais être vulgaire», a dit un jour de lui un autre réalisateur, Claude Miller.

Ceci explique sans doute cela, mais aussi peut-être le succès de cette production, montée pour la première fois l'an dernier dans le cadre du Festival de la correspondance de Grignan, en France, et dont le contenu, estime Marielle, même s'il vient d'un autre temps, n'a jamais été aussi actuel. «Ces lettres véhiculent un humour dévastateur universel et inusable qui plaît beaucoup à la jeunesse d'aujourd'hui, dit-il. C'est étonnant de voir que c'est un humour décalé, un peu anarchiste sur les bords et bourré de vacherie, qui est toujours en avance sur d'autres formes d'humour contemporain.»

Avec tous ces attributs, croit Marielle, ces lettres seraient d'ailleurs un remède idéal pour faire face aux choses «profondément énervantes de notre époque». «Les Marx Brothers se sont toujours inscrits contre l'ordre établi et les conventions», dit le Jacques Saunière du Da Vinci Code et le monsieur de Sainte-Colombe de Tous les matins du monde. «Et dans un contexte où le cynisme se porte bien, les artistes doivent encourager ce genre de comportement.»

À compter du 7 juillet et pour six soirs de suite, Marielle, Vernier et Leconte vont sans doute s'atteler à cette tâche, sur les planches du théâtre Jean-Duceppe. Ce que Groucho Marx, d'ailleurs, n'aurait pas forcément apprécié.

Quand, il y a quelques années, un éditeur lui a écrit pour lui proposer de réunir sa correspondance dans un bouquin, le comique ne s'est pas montré très chaud à l'idée. «Votre lettre a été reçue et immédiatement brûlée. Je préfère ne pas avoir d'étrangers qui viennent fouiller dans ma correspondance. J'aimerais discuter de ça en détails, mais ma secrétaire a un rendez-vous dans cinq minutes — avec moi.»






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