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Réplique à Stephen Shecter - La démonisation de l'opposition à Israël

Michel Tousignant - Professeur titulaire du département de psychologie à l'UQAM  28 janvier 2003 
Dans une lettre publiée dans l'édition du samedi 25 janvier, mon collègue Stephen Schecter se plaignait, avec raison, du traitement reçu de la part d'un groupe d'étudiants grévistes qui, selon ses propos, lui ont interdit l'accès à sa salle de cours tout en scandant des invectives qui le rendaient «complice» d'«Israël, assassin». En tant que collègue, je lui témoigne toute ma sympathie pour avoir souffert d'une situation qui n'a aucune raison d'être, qui engage à une solidarité du corps professoral à son égard et appelle à une protection de l'institution.

Je ne peux par contre endosser les propositions de la suite du texte qui qualifient de propos racistes et d'antisémites des paroles déplacées des étudiants ne méritant pas au sens strict des accusations aussi graves et passibles de poursuites. Je me sens également interpellé pour réagir en me sentant collectivement responsable de cette supposée formation tordue donnée aux étudiants dans les départements des sciences humaines de l'UQAM. Jouissant d'une position familiale privilégiée pour formuler une réponse, étant d'origine catholique avec des enfants juifs, j'en prendrai ici avantage.

En premier lieu, je me sens souvent offusqué et fatigué de ces attaques d'antisémitisme irréfléchies émanant de groupes et de personnes ayant des idées proches du premier ministre Sharon concernant la politique envers les territoires occupés de la Palestine. Traiter Sharon d'assassin peut sembler choquant à certaines oreilles, mais ce n'est pas là de l'antisémitisme au sens propre. On pourrait pour les mêmes raisons accoler le même qualificatif à Robert McNamara, Nixon et peut-être bientôt Bush sans passer pour raciste.

Je vais amener un exemple récent pour montrer comment ces attaques paranos dépassent parfois les bornes. L'automne dernier, Francis Martens, un ami psychanalyste, écrit dans un journal de Bruxelles un article vilipendant la positon israélienne. Aussitôt, un groupe pro Sharon demande au recteur de l'Université de Louvain, à laquelle ce collègue est rattaché, de bien vouloir remettre à sa place son employé importun et antisémite. Le recteur légitime alors les accusations de ce groupe dans une lettre privée dont il fait néanmoins circuler librement quelques photocopies autour de lui. À la suite de quoi, Martens répond en poursuivant son recteur pour diffamation devant les tribunaux.

L'ironie de cette attaque gratuite est que Martens est un fin connaisseur de la Bible et du Talmud, qu'il a une épouse juive, réfugiée à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale, et qu'ils ont eu un fils qui a fait sa Bar Mitzvah.

Il y a d'autres exemples de gens bien-pensants que l'on pourrait difficilement qualifier de racistes ou d'antisémites qui s'attaquent aux politiques d'Israël. Un bon exemple est la campagne du professeur Alexandre Minkowski, pédiatre et ancien député au Parlement français, contre l'emprisonnement d'enfants palestiniens par le gouvernement israélien.

Conservatisme de bon aloi

En deuxième lieu, tous ceux et celles qui pourraient voir un déferlement de fascisme de gauche dans les couloirs des sciences humaines de l'UQAM pourront rapidement se rassurer en venant fréquenter les espaces du département de psychologie, le plus gros de la faculté. Ni les babillards, ni les discours de corridors, ni les enseignements, ni les réunions départementales ne choqueront les oreilles sensibles de mon collègue de sociologie. Il y remarquera plutôt un conservatisme social de bon aloi et peu de débordements pouvant mériter son opprobre.

Schecter s'irrite en terminant d'un discours ambiant raciste parce qu'anti-occidental, antidémocratique et anti-américain. Nous voilà donc maintenant racistes parce qu'osant nous attaquer à la naissance d'un régime de répression qui s'installe à nos portes. Ceux qui voudront en savoir un peu plus sur le sujet liront la note éditoriale de Lewis Lapham parue dans le numéro de février du Harper's Magazine: constitution d'un ministère de l'information comptant 17 000 employés, papier à en-tête utilisant l'oeil de Dieu comme logo et le général Pointdexter, le criminel de l'affaire des contras qui a menti au Congrès américain, pour diriger la circulation. Comme monopole de la démocratie, on a déjà mieux réussi.

Si l'UQAM était située aux États-Unis, il y aurait au prorata une quarantaine d'agents pour scruter nos notes de cours, nos livres empruntés, nos courriels reçus et envoyés.

En conclusion, je suis d'avis, avec Schecter, que nous devons être vigilants contre tout mouvement qui risque de déborder dans l'antisémitisme et, j'ajouterai, autant que dans l'anti-islamisme. Il existe de réels signes d'inquiétude dans la montée de l'extrême droite au cours des dernières années tant en Europe qu'en Amérique du Nord.

Mais la démonisation de l'autre et le refus de reconnaître sa différence et de la respecter peut justement provoquer ce que l'on voulait éviter au départ. Les professeurs à tous les niveaux d'enseignement ont la responsabilité d'élever le niveau des débats en développant chez les jeunes une pensée rigoureuse et nuancée sachant bien distinguer les enjeux. La brillante plume de mon collègue empruntait malheureusement à la même logique réductrice que celle de ses adversaires et il a raté une belle occasion de les ramener à un peu plus de raison.

Précision

Le texte que nous avons publié en page Idées dans l'édition de samedi, signé par Stephen Shecter, laissait entendre que, parmi les étudiants ayant empêché l'auteur, professeur à l'UQAM, d'entrer dans sa salle de cours, se trouvaient des étudiants inscrits audit cours. Or, ce n'était pas le cas.
 
 
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