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La NFL, ou le triomphe du socialisme d'entreprise

Jean Dion   25 janvier 2003 
Si, comme quelques centaines de millions d'être humains, vous regardez la XXXVIIe reprise du Super Bowl demain, vous n'y verrez pas de dynastie établie, ni même en formation. Vous y verrez plutôt les deux meilleures équipes du moment, celles qui ont le mieux su, en 2002, se dépatouiller dans un système qui ne laisse personne s'enfuir avec la caisse et donne chances égales à tout le monde.

Les Raiders d'Oakland n'ont pas pris part au match ultime depuis janvier 1984. En face d'eux, les Buccaneers de Tampa Bay en seront à leur première présence, plus d'un quart de siècle après leur naissance. Les neuf derniers Super Bowls, y compris celui qui s'en vient, auront vu 14 équipes différentes en découdre. Seuls Saint Louis, la Nouvelle-Angleterre, Green Bay et Denver s'y sont rendus deux fois. Et seuls les Broncos l'ont gagné deux fois, menés par John Elway au pinacle de sa carrière. Celui qui aurait prédit en rafale, ces trois dernières années, des victoires des Rams, des Ravens et des Patriots serait aujourd'hui extrêmement riche, mais il n'existe pas.

Comparez maintenant cela à la situation qui prévaut au baseball, au basketball et au hockey, où l'impression de voir toujours les mêmes en fin de parcours achève de gruger l'intérêt.

Au football américain, la dynastie, c'est la Ligue nationale elle-même, qui trône dans le coeur et dans le portefeuille des amateurs et des médias depuis si longtemps qu'on ne sait plus trop quand ç'a commencé. La force, c'est l'équilibre. La méthode, c'est le partage des ressources, qui témoigne du fait qu'on a compris qu'un circuit sportif est une entreprise en concurrence avec les autres formes de divertissement, non une trentaine d'entreprises qui s'entre-déchirent et n'ont de cesse avant d'avoir envoyé l'adversaire-partenaire au plancher.

Dans la NFL, 63 % des revenus — 4,8 milliards $US cette année — sont redistribués également à l'ensemble des clubs; c'est deux fois plus que dans la NBA, trois fois plus qu'au baseball majeur et sept fois plus que dans la LNH. «Nous sommes 32 gros richards républicains qui votons socialiste», disait récemment, sourire en coin, le propriétaire des Ravens de Baltimore, Art Modell. Certes, on est loin de Saint-Simon ou de Proudhon et de l'émancipation des masses laborieuses, mais ce «socialisme» fonctionne. À tel point qu'il s'impose maintenant comme Modell, pardon, comme modèle pour tous les sports professionnels, quoiqu'il exige une rigueur et une discipline qui font largement défaut ailleurs. (Les propriétaires d'équipes de la NFL sont tous des individus, la ligue interdisant la propriété par une entreprise afin d'éviter le détournement de l'exploitation d'un club vers des intérêts tiers.)

En plus d'être formidable, l'époque est propice au socialisme sauce NFL. Les ennuis (lire: démêlés criminels) connus par les joueurs à l'extérieur du terrain, récurrents ces dernières années, se sont faits plutôt rares et mineurs cette saison, et ils ont été relégués à l'arrière-plan par l'intensité de la compétition. Les courses aux séries éliminatoires sont enlevantes, et les surprises, innombrables. Les petits marchés, même infinitésimaux comme Green Bay, jouent à armes comparables avec les gros. Toutes les équipes font des profits. Les stades sont bondés.

La ligue a encore trois ans à écouler à son plantureux contrat de télédiffusion, d'une valeur de 18 milliards $US en huit ans. Après un bref recul, les cotes d'écoute télévisuelle sont de nouveau en hausse. En 1999, les propriétaires ont autorisé la NFL à émettre des obligations en Bourse, ce qui génère des revenus permettant aux équipes d'emprunter à bas taux d'intérêt pour la construction ou la rénovation de stades sans l'injection de fonds publics, de plus en plus décriée par les contribuables américains. La paix règne dans les relations de travail: aucun conflit ayant entraîné un arrêt des activités ne s'est produit depuis 15 ans, et un plafond et un plancher salariaux ont été institués, favorisant le resserrement du classement mais n'empêchant pas les vedettes, au moyen de bonis de toutes sortes, d'être grassement rémunérées.

Bien sûr, il y a des critiques et des problèmes. La NFL est extrêmement dépendante de la télé — plus de la moitié de ses revenus —, mais certains réseaux qui ont vu grand perdent de l'argent avec le football; la prochaine négociation sera donc serrée au plus haut point. Il n'y a pas d'équipe à Los Angeles, le deuxième marché en importance des États-Unis, un facteur crucial dans un plan de marketing. Le risque de saturation est élevé. Les restrictions salariales forcent une augmentation du mouvement des joueurs, surtout des vétérans, ce qui déplaît à plusieurs amateurs et nuit au sentiment d'appartenance.

Certains affirment que ce que la ligue appelle «parité» n'est en réalité qu'un nivellement par le bas, ainsi que le démontreraient les trois derniers championnats, remportés par trois quarts-arrière venus de nulle part et en passe d'y retourner, Kurt Warner (Saint Louis), Trent Dilfer (Baltimore) et Tom Brady (Nouvelle-Angleterre). En plus, l'absence d'équipes phares, de dynasties susceptibles de passer à l'histoire, ferait en sorte de détourner des gens qui, du sport, apprécient le caractère mythique. Pendant les séries, l'arbitrage déficient lors de jeux déterminants, mis en lumière par le recours à une technologie haute performance, a soulevé des protestations.

Mais ceux-là sont minoritaires, et la planche à billets continue de tourner à temps plein. Et, question de ne rien gâcher, au terme d'une saison débridée aux rebondissements épiques, l'affrontement qui aura lieu demain soir sur le terrain du Qualcomm Stadium de San Diego — retombées économiques estimées pour la ville: 400 millions $US — tombe littéralement du ciel.

Dans le coin noir, les Raiders d'Oakland, favoris par quatre points. Les éternels mauvais garçons de la NFL, dont on dit du grand patron, Al Davis, que la mafia refuserait son adhésion parce qu'elle aurait peur de lui. Depuis plus de 40 ans, Davis est à couteaux tirés avec la direction de la ligue, lui qui a déménagé deux fois son équipe, l'expédiant à L.A. puis la ramenant à Oakland, et qui poursuit actuellement la ligue devant les tribunaux pour faire valoir sa prétention qu'il détient les droits territoriaux sur Los Angeles. Les Raiders, ce sont les partisans les plus mongols de l'univers. Mais c'est aussi, menée par Rich Gannon, 37 ans, joueur par excellence en 2002, la meilleure attaque de la NFL, spectaculairement axée sur la passe, la passe et encore la passe.

Dans le coin rouge, les Buccaneers de Tampa Bay. Jadis risée de la planète, les Bucs ont, menée par le très énorme Warren Sapp, la meilleure défensive de la ligue. Mais la particularité de l'affrontement tient à leur entraîneur-chef, Jon Gruden. Surnommé «Chucky» en raison de sa ressemblance avec la poupée des films d'horreur, Gruden est le maître du faciès expressif sur les lignes de côté et le poster boy de la NFL, blond aux yeux bleus style Californie, nommé parmi les 50 plus belles personnes au monde par le magazine People. Mais il est surtout le coach à la réputation de génie que les Bucs ont arraché l'an dernier aux... Raiders, moyennant quatre choix au repêchage (dont deux de premier tour) et huit millions $US comptant. Il paraît que Gruden ne voulait plus travailler avec... Al Davis, qui a tendance à prendre beaucoup de place.

Alors, l'attaque, qui remplit les stades, ou la défense, réputée gagner les championnats? Le rouge ou le noir? Un pile ou face, quelqu'un? Remarquez, que ce soit pile ou face, rouge ou noir, on connaît déjà les vrais gagnants: la Ligue nationale de football. Et le socialisme.






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