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Libre-Opinion - La crise alimentaire de la mondialisation

Nirou Eftekhari - Chercheur-économiste indépendant  2 mai 2008 
Quelle que soit la gravité des facteurs qu'on a évoqués afin d'expliquer la flambée récente des prix alimentaires, tels la forte hausse du prix du pétrole, la demande croissante des produits alimentaires en provenance des pays à taux de croissance élevé, les biocarburants qui absorbent désormais une partie de la production agroalimentaire dans les pays riches exportateurs, la faiblesse du dollar américain qui a favorisé les mouvements spéculatifs, la sécheresse et les inondations, etc., c'est dans le modèle et les politiques de développement suivis par de nombreux pays en développement qu'il faut chercher les causes profondes des pénuries alimentaires.

Comme on le sait, celles-ci ont provoqué des émeutes et des contestations violentes dans plusieurs pays qui sont en perte accélérée d'autonomie alimentaire. En Égypte et en Haïti, les heurts et affrontements entre les forces de l'ordre et les insurgés ont fait plusieurs morts.

On estime en général que les prix des denrées alimentaires de base ont doublé au cours des trois dernières années, avec parfois des hausses vertigineuses pour certains produits comme le riz, dont le prix a augmenté de 100 % en seulement quelques jours. Ceci est d'autant plus inacceptable pour les couches sociales appauvries de ces pays que les dépenses en nourriture représentent parfois jusqu'à 75 % des salaires. Selon la Banque mondiale, une trentaine de pays risquent désormais de connaître de graves instabilités politiques et sociales.

Contrairement aux secteurs industriel et minier, où l'offre peut s'adapter plus rapidement à la demande, le processus d'ajustement est plus lent dans le secteur agricole en raison de ses rigidités structurelles et inhérentes. La pénurie actuelle de produits alimentaires pourrait donc se prolonger avec des conséquences graves et tragiques pour des populations entières si des efforts considérables ne sont pas déployés afin de pallier une situation jugée explosive dans certains pays.

Retour de la famine

Le spectre de la famine, qu'on croyait chassé à jamais, réapparaît ainsi. En effet, au cours des 30 dernières années, la disponibilité des produits alimentaires à des prix relativement stables et la concurrence des pays riches exportateurs pour se débarrasser de leurs surplus à coups de subventions illicites ont entretenu l'illusion que le monde avait définitivement vaincu ce fléau aussi vieux que l'humanité.

La famine était plutôt considérée comme un phénomène localement limité aux pays en prise avec une guerre civile ou victimes de calamités naturelles et de circonstances exceptionnelles.

Par ailleurs, l'industrialisation et la croissance rapides de certains pays en développement qui se sont fortement intégrés au marché mondial pour devenir des exportateurs majeurs sur la scène internationale, appelés également des économies émergentes (la Chine, l'Inde, le Brésil, etc.), ont renforcé l'idée selon laquelle les possibilités de développement offertes par le marché mondial étaient illimitées et qu'il suffisait de se spécialiser selon ses avantages comparatifs, ainsi que nous l'enseigne la théorie économique dominante depuis plus de deux siècles, pour sortir du cercle vicieux du sous-développement et de la pauvreté.

Or la crise alimentaire en cours touche surtout les pays qui figurent justement parmi les plus intégrés au marché mondial, au point où ils comptent sur les importations pour nourrir leurs populations, sans épargner les économies émergentes, souvent citées comme exemples de réussite en matière de développement. Cette dépendance alimentaire est dénoncée aujourd'hui, y compris par le chef d'État d'Haïti, le président René Préval, qui a reconnu explicitement que seule la hausse de la production nationale permettra de remédier à la crise actuelle.

En effet, avec l'accession de nombreux pays à l'indépendance au siècle dernier, plusieurs économistes ont mis en garde contre les risques d'une économie tournée vers l'exportation, héritée de l'époque coloniale, et d'une forte dépendance envers les marchés étrangers, surtout dans un domaine aussi vital que l'alimentation de la population.

Économie autocentrée

Sur le plan théorique, ces économistes ont tenté de définir plusieurs stratégies de sortie du sous-développement, par exemple le modèle de substitution aux importations, mis en oeuvre d'abord en Amérique du Sud dans les années 50, ou le modèle dit des «industries industrialisantes» pour l'Algérie au lendemain de sa révolution anticoloniale au cours de la décennie suivante.

Ces stratégies visaient la réalisation d'une économie autocentrée, qui n'est pas du tout synonyme d'autarcie ou de repli sur soi. Dans ses grandes lignes, elle signifie plutôt la création des structures qui permettent à la population de satisfaire ses besoins essentiels par ses propres moyens et en s'appuyant sur ses capacités productives. Elles cherchent donc à substituer l'impératif de l'autonomie interne au diktat de l'accumulation du capital à l'échelle planétaire.

N'est-il pas surprenant qu'une partie importante de la population des pays qui assistent aujourd'hui impuissants à la pénurie de denrées alimentaires soit concentrée dans les milieux ruraux? Au Burkina Faso par exemple, un des pays les plus pauvres du monde, alors que 80 % de la population est formée des paysans et d'éleveurs, le pays importe massivement le riz et le lait que consomment ses habitants, en dépit de grands investissements réalisés dans le secteur agricole, car il est bien plus rentable de cultiver le coton destiné aux marchés d'exportation et d'importer le riz à vil prix. Il en est de même de nombreux autres pays africains qui, après presque un demi-siècle d'indépendance, n'ont toujours pas réussi à diversifier leurs économies et à se soustraire aux fluctuations des marchés externes.

Par ailleurs, pour réduire la dépendance, il ne suffit pas de mettre en place un ensemble de relations purement techniques. Il faudrait également repenser et définir le rôle de l'État, l'agent économique de loin le plus important, ainsi que ses rapports avec la nation. Tant et aussi longtemps que l'État n'est pas l'émanation d'une volonté populaire mais qu'il représente plutôt les intérêts d'une couche privilégiée ou sert de courroie de transmission à un ordre défini à l'étranger, il est impossible de réduire la dépendance.

Le développement et la démocratie vont de pair, comme le prouve l'expérience de maints pays du Tiers-Monde qui, en dépit de ressources naturelles et de moyens financiers considérables, n'ont pas réussi de mettre fin à la précarité de leur situation. Le développement n'est pas une affaire de gros sous que les peuples peuvent s'offrir en se présentant aux foires et sur les marchés internationaux.

Au total, la crise alimentaire relance le débat autour de l'efficacité des plans et des politiques de développement. Ce débat a été vite oublié avec les bouleversements internationaux de ces dernières décennies, qui se sont souvent traduits par le triomphe de la mondialisation offerte comme panacée pour tous les maux dont souffre l'humanité.
 
 
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