L'Iran, l'Irak et les élections américaines
Le résultat des primaires de la Pennsylvanie n'a pas encore déterminé qui, de Barack Obama ou de Hillary Clinton, fera face au candidat républicain John McCain. Ces trois candidats ont évidemment des positions divergentes en ce qui concerne les enjeux relatifs au Moyen-Orient. Là où John McCain prône le maintien des forces armées en Irak, les démocrates optent pour un retour rapide des boys.
Sur le dossier iranien, Clinton s'est toutefois montrée plus dure que son homologue démocrate pour se rapprocher de la position républicaine en déclarant que «les États-Unis doivent être prêts à détruire [l'Iran] en cas d'attaque contre Israël». Barack Obama parle plutôt d'une «réponse appropriée». Reste à savoir si Téhéran peut avoir son mot à dire dans ces élections.
Un précédent historique
La question mérite d'autant plus d'être posée que l'Iran se targue depuis longtemps d'avoir influencé la «superpuissance américaine». Lors de la révolution iranienne, en 1979, un groupe de jeunes étudiants prirent d'assaut l'ambassade des États-Unis et gardèrent en otages 52 Américains pendant 444 jours. Par ce geste, le nouveau gouvernement révolutionnaire à Téhéran réussit à nuire de manière inégalée au président américain Jimmy Carter. La diffusion incessante d'images de citoyens américains aux yeux bandés marqua toute une génération aux États-Unis. Les échecs diplomatiques et militaires de Carter pour les faire libérer ouvrirent la voie à l'élection de son opposant Ronald Reagan.
Aujourd'hui, la présence américaine en Irak doit composer avec l'influence de l'Iran dans la région. Téhéran entretient des liens étroits avec les différents mouvements chiites irakiens, aussi bien le Conseil suprême islamique irakien (CSII), qui représente le gouvernement, que l'Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr.
Même si son influence reste limitée, l'Iran reste fort de fonds et d'armement susceptibles d'intéresser les acteurs locaux en faveur d'une déstabilisation. Une guerre civile poussée à son paroxysme et faisant un nombre accru de victimes américaines pourrait «casser» le discours de John McCain et influencer par la même occasion la décision des électeurs. Faut-il pour autant supposer que l'Iran souhaite un départ rapide des Américains?
Obama, favori de Téhéran?
Une première lecture amènerait à placer Obama en tant que candidat favori des Iraniens. Il propose un dialogue direct avec Téhéran en vue d'une normalisation des relations. L'Iran a beaucoup à gagner dans une ouverture politique avec Washington: assurances sécuritaires, gains économiques et diplomatiques, rôle de stabilisateur. Cependant, une normalisation trop rapide irait à l'encontre de son idéologie. Bien que ses intérêts pragmatiques aient toujours constitué une priorité, la République islamique reste un régime postrévolutionnaire dont l'identité s'est construite par opposition aux États-Unis et au régime précédent, à savoir la monarchie du chah.
De plus, la majorité des hauts fonctionnaires du régime qui ont obtenu leur poste grâce à la révolution de 1979 ne sont pas enclins à favoriser un changement de situation. Certaines factions du gouvernement sont plus disposées à vouloir dialoguer avec Washington, mais un changement de la politique étrangère iranienne entraînerait inévitablement des réformes structurelles considérables au sein du régime, susceptible de provoquer une très forte opposition.
Enfin, de manière générale, les Iraniens placent très peu d'espoir dans un changement de perspective avec la Maison-Blanche. Plusieurs possibilités se sont déjà présentées lorsque le démocrate Bill Clinton et le réformateur Mohammad Khatami étaient au pouvoir. Toutefois, la forte pression idéologique du pouvoir iranien, ajoutée aux divisions internes, a bloqué toutes les tentatives de normalisation. Ce précédent semble avoir contribué à tuer chez les Iraniens tout espoir de remédier à cette situation très tendue.
La position iranienne en Irak
Même si cela paraît difficile à croire, l'Iran aspire à la même finalité en Irak que les États-Unis en privilégiant l'option démocratique à travers un référendum. Pour les mollahs iraniens, le raisonnement se fait en trois étapes. Premièrement, le système «un vote égale une voix» donnerait inévitablement le pouvoir à leurs «frères» chiites, qui représentent la grande majorité de la population du pays (60 %).
Ensuite, avec les chiites au pouvoir à Bagdad, principalement par l'entremise du CSII, et dans une moindre mesure avec le mouvement de Moqtada al-Sadr, l'Iran disposerait d'un poids accru dans la politique irakienne. En dernier lieu, la dimension ethnico-religieuse de l'Irak (Kurdes-Arabes et sunnites-chiites) pousse la théocratie iranienne à favoriser un Irak démocratique.
Ce type de gouvernement présente deux avantages. D'un côté, un Irak cherchant constamment le consensus à travers ses différents éléments nationaux serait par conséquent moins dangereux qu'une autocratie sunnite. De l'autre, un voisin démocratique empêcherait les velléités sécessionnistes kurdes ou arabes de s'étendre à certaines régions à risque en territoire iranien.
En somme, la République islamique ne veut pas revivre les huit épouvantables années de guerre (1980-88) qui suivirent l'invasion de Saddam Hussein avec le demi-million de morts que fit cette tragédie. Mieux vaut un Irak pacifique qui n'aurait plus la puissance d'être une menace à la sécurité de Téhéran.
Les États-Unis dans l'équation
Les États-Unis ont principalement concentré leurs efforts politiques en Irak sur le premier ministre chiite Nouri al-Maliki du CSII, le parti officiellement soutenu par l'Iran. En effet, à l'époque de Saddam, les principaux leaders de ce parti ont passé leurs années d'exil en Iran. Ironiquement, l'occupation américaine a favorisé leur retour en Irak pour accéder au pouvoir.
En mars dernier, la visite de deux jours du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à Bagdad illustre parfaitement cette dichotomie entre réalité politique et discours officiel. Ahmadinejad fut en effet accueilli à bras ouverts par le président irakien Nouri al-Maliki, sous le regard mécontent des soldats américains. Washington, tout comme Téhéran, sait très bien que les options en Irak sont limitées. Qu'ils le veuillent ou non, les Américains travaillent indirectement de connivence avec les Iraniens, contredisant ainsi la diabolisation mutuelle entre les deux États.
Voisin pacifique
La situation en Irak permet de prendre la mesure de la contradiction inhérente à la République islamique. Lorsque celle-ci doit faire un choix entre son idéologie et la défense de ses intérêts, elle privilégie toujours la deuxième option. La volonté de voir les troupes américaines quitter Bagdad est réelle, et un premier scénario pousserait à croire que Téhéran ferait tout pour contrevenir aux desseins américains dans ce pays. Mais le risque d'une déstabilisation profonde de l'Irak, qui entraînerait une partition ethno-confessionnelle susceptible de s'étendre jusqu'aux différentes communautés iraniennes, amène au final le régime des mollahs à appuyer les mêmes forces chiites que les Américains.
Les dirigeants iraniens préfèrent un voisin pacifique et savent très bien que le maintien des forces américaines est pour le moment dans leur intérêt. Cette politique n'aidera pas Barack Obama, pourtant le seul candidat à prôner un dialogue sans conditions préalables avec Téhéran. Elle jouera plutôt le jeu du sénateur McCain, le seul des trois candidats à être ouvertement en faveur du maintien des troupes. Dans tous les cas, le départ de Bush de la Maison-Blanche offrira de nouvelles perspectives aux acteurs de la région.
Sur le dossier iranien, Clinton s'est toutefois montrée plus dure que son homologue démocrate pour se rapprocher de la position républicaine en déclarant que «les États-Unis doivent être prêts à détruire [l'Iran] en cas d'attaque contre Israël». Barack Obama parle plutôt d'une «réponse appropriée». Reste à savoir si Téhéran peut avoir son mot à dire dans ces élections.
Un précédent historique
La question mérite d'autant plus d'être posée que l'Iran se targue depuis longtemps d'avoir influencé la «superpuissance américaine». Lors de la révolution iranienne, en 1979, un groupe de jeunes étudiants prirent d'assaut l'ambassade des États-Unis et gardèrent en otages 52 Américains pendant 444 jours. Par ce geste, le nouveau gouvernement révolutionnaire à Téhéran réussit à nuire de manière inégalée au président américain Jimmy Carter. La diffusion incessante d'images de citoyens américains aux yeux bandés marqua toute une génération aux États-Unis. Les échecs diplomatiques et militaires de Carter pour les faire libérer ouvrirent la voie à l'élection de son opposant Ronald Reagan.
Aujourd'hui, la présence américaine en Irak doit composer avec l'influence de l'Iran dans la région. Téhéran entretient des liens étroits avec les différents mouvements chiites irakiens, aussi bien le Conseil suprême islamique irakien (CSII), qui représente le gouvernement, que l'Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr.
Même si son influence reste limitée, l'Iran reste fort de fonds et d'armement susceptibles d'intéresser les acteurs locaux en faveur d'une déstabilisation. Une guerre civile poussée à son paroxysme et faisant un nombre accru de victimes américaines pourrait «casser» le discours de John McCain et influencer par la même occasion la décision des électeurs. Faut-il pour autant supposer que l'Iran souhaite un départ rapide des Américains?
Obama, favori de Téhéran?
Une première lecture amènerait à placer Obama en tant que candidat favori des Iraniens. Il propose un dialogue direct avec Téhéran en vue d'une normalisation des relations. L'Iran a beaucoup à gagner dans une ouverture politique avec Washington: assurances sécuritaires, gains économiques et diplomatiques, rôle de stabilisateur. Cependant, une normalisation trop rapide irait à l'encontre de son idéologie. Bien que ses intérêts pragmatiques aient toujours constitué une priorité, la République islamique reste un régime postrévolutionnaire dont l'identité s'est construite par opposition aux États-Unis et au régime précédent, à savoir la monarchie du chah.
De plus, la majorité des hauts fonctionnaires du régime qui ont obtenu leur poste grâce à la révolution de 1979 ne sont pas enclins à favoriser un changement de situation. Certaines factions du gouvernement sont plus disposées à vouloir dialoguer avec Washington, mais un changement de la politique étrangère iranienne entraînerait inévitablement des réformes structurelles considérables au sein du régime, susceptible de provoquer une très forte opposition.
Enfin, de manière générale, les Iraniens placent très peu d'espoir dans un changement de perspective avec la Maison-Blanche. Plusieurs possibilités se sont déjà présentées lorsque le démocrate Bill Clinton et le réformateur Mohammad Khatami étaient au pouvoir. Toutefois, la forte pression idéologique du pouvoir iranien, ajoutée aux divisions internes, a bloqué toutes les tentatives de normalisation. Ce précédent semble avoir contribué à tuer chez les Iraniens tout espoir de remédier à cette situation très tendue.
La position iranienne en Irak
Même si cela paraît difficile à croire, l'Iran aspire à la même finalité en Irak que les États-Unis en privilégiant l'option démocratique à travers un référendum. Pour les mollahs iraniens, le raisonnement se fait en trois étapes. Premièrement, le système «un vote égale une voix» donnerait inévitablement le pouvoir à leurs «frères» chiites, qui représentent la grande majorité de la population du pays (60 %).
Ensuite, avec les chiites au pouvoir à Bagdad, principalement par l'entremise du CSII, et dans une moindre mesure avec le mouvement de Moqtada al-Sadr, l'Iran disposerait d'un poids accru dans la politique irakienne. En dernier lieu, la dimension ethnico-religieuse de l'Irak (Kurdes-Arabes et sunnites-chiites) pousse la théocratie iranienne à favoriser un Irak démocratique.
Ce type de gouvernement présente deux avantages. D'un côté, un Irak cherchant constamment le consensus à travers ses différents éléments nationaux serait par conséquent moins dangereux qu'une autocratie sunnite. De l'autre, un voisin démocratique empêcherait les velléités sécessionnistes kurdes ou arabes de s'étendre à certaines régions à risque en territoire iranien.
En somme, la République islamique ne veut pas revivre les huit épouvantables années de guerre (1980-88) qui suivirent l'invasion de Saddam Hussein avec le demi-million de morts que fit cette tragédie. Mieux vaut un Irak pacifique qui n'aurait plus la puissance d'être une menace à la sécurité de Téhéran.
Les États-Unis dans l'équation
Les États-Unis ont principalement concentré leurs efforts politiques en Irak sur le premier ministre chiite Nouri al-Maliki du CSII, le parti officiellement soutenu par l'Iran. En effet, à l'époque de Saddam, les principaux leaders de ce parti ont passé leurs années d'exil en Iran. Ironiquement, l'occupation américaine a favorisé leur retour en Irak pour accéder au pouvoir.
En mars dernier, la visite de deux jours du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à Bagdad illustre parfaitement cette dichotomie entre réalité politique et discours officiel. Ahmadinejad fut en effet accueilli à bras ouverts par le président irakien Nouri al-Maliki, sous le regard mécontent des soldats américains. Washington, tout comme Téhéran, sait très bien que les options en Irak sont limitées. Qu'ils le veuillent ou non, les Américains travaillent indirectement de connivence avec les Iraniens, contredisant ainsi la diabolisation mutuelle entre les deux États.
Voisin pacifique
La situation en Irak permet de prendre la mesure de la contradiction inhérente à la République islamique. Lorsque celle-ci doit faire un choix entre son idéologie et la défense de ses intérêts, elle privilégie toujours la deuxième option. La volonté de voir les troupes américaines quitter Bagdad est réelle, et un premier scénario pousserait à croire que Téhéran ferait tout pour contrevenir aux desseins américains dans ce pays. Mais le risque d'une déstabilisation profonde de l'Irak, qui entraînerait une partition ethno-confessionnelle susceptible de s'étendre jusqu'aux différentes communautés iraniennes, amène au final le régime des mollahs à appuyer les mêmes forces chiites que les Américains.
Les dirigeants iraniens préfèrent un voisin pacifique et savent très bien que le maintien des forces américaines est pour le moment dans leur intérêt. Cette politique n'aidera pas Barack Obama, pourtant le seul candidat à prôner un dialogue sans conditions préalables avec Téhéran. Elle jouera plutôt le jeu du sénateur McCain, le seul des trois candidats à être ouvertement en faveur du maintien des troupes. Dans tous les cas, le départ de Bush de la Maison-Blanche offrira de nouvelles perspectives aux acteurs de la région.
Haut de la page

