On ne peut pas être heureux tout le temps
Entre les marches populaires contre la guerre en Irak et les soubresauts de la vie politique québécoise, mon intérêt a été retenu, depuis dimanche, par la mort d'une femme, décédée à l'âge de 86 ans des suites non pas d'une longue maladie, comme le veut le cliché, mais d'une banale chute à la sortie d'un théâtre.
Je n'ai jamais rencontré Françoise Giroud, la grande dame du journalisme français. Mais j'ai l'impression de lui devoir beaucoup, et en particulier d'avoir nourri une certaine sérénité par rapport au métier que j'ai pratiqué toute ma vie et au rôle que l'on doit jouer au sein d'une société.
En me replongeant dans quelques-uns de ses livres, depuis dimanche, j'ai retrouvé ce qui, chez elle, me stimulait. C'est l'importance qu'elle accorde à la transmission. À ce qu'on donne aux autres et à ce qu'on reçoit de ceux que l'on côtoie et qui nous «font». Toute la vie se joue dans ce mécanisme. De Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), le fondateur de L'Express, duquel elle fut follement amoureuse, elle a pu dire qu'il l'avait «inventée». Il y a, dans la vie, des gens qui nous ont «donné de la force». Un jour, JJSS lui a dit: «Allez-y... et n'ayez pas peur.» Et elle prit la direction du journal.
En relisant Françoise Giroud, en particulier ce beau et simple livre de souvenirs publié en 1990, Leçons particulières (Fayard), j'ai pensé aux mots de notre chanoine Jacques Grand'Maison qui, se demandant de quoi les jeunes ont besoin aujourd'hui, répond ceci: ils ont besoin d'adultes responsables, capables de se tenir debout et de transmettre un exemple, une tradition, un savoir, une valeur.
«On ne vit pas vieux, écrit-elle, sans savoir que ce ne sont pas les gens intelligents qui manquent, ce sont les gens courageux.» Chaque génération comporte sa part de surdoués qui ont la capacité de changer les choses. À ses yeux, ceux d'aujourd'hui semblaient «davantage occupés d'argent, voir de notoriété littéraire». Ils «ne frémissent plus du même désir d'agir sur les choses. En tout cas, ils ne paraissent pas en prendre les moyens».
D'abord identifiée à la gauche, elle fut secrétaire d'État à la condition féminine puis ministre de la Culture dans un gouvernement de droite, celui de Giscard. Elle fuyait les dogmatismes. Féministe à sa manière, sans en vouloir aux hommes. Socialiste à sa façon, en fuyant les thèses de la dictature du prolétariat. Elle n'était jamais plus heureuse que dans l'exercice de la liberté.
«Je suis d'heureuse humeur aujourd'hui parce que j'ai écrit un article provocateur où j'ai été jusqu'au bout de ma liberté», écrit-elle dans On ne peut pas être heureux tout le temps, un récit de sa vie publié chez Fayard en 2001.
Françoise Giroud, qui publiait encore ses chroniques sur la télévision dans Le Nouvel Observateur, m'a appris à réconcilier le journalisme et l'engagement. Bien qu'elle eût goûté à «la comédie du pouvoir», elle s'est rendu compte après coup de la limite qu'elle aurait dû s'imposer: «J'étais réformiste. Je croyais qu'il faut lutter sans cesse pour plus de justice, pour plus d'équité, pour d'autres conditions de vie et de travail», relate-t-elle. Mais en ajoutant: «J'étais incontrôlable, donc inadaptée à la vie politique.»
Le directeur du Nouvel Obs, Jean Daniel, a écrit à son sujet que, toute sa vie, elle a cherché à connaître le Tout-Paris et à côtoyer les puissants, et ce, pour une raison toute simple. Elle voulait trouver comment les autres ont fait. Comment s'y sont-ils pris? Comment se sont-ils débrouillés? Comment se sont-ils évadés de leur prison? Comment ont-ils fait sauter les obstacles que la vie avait dressés devant eux? Jouvet, Mauriac, Lacan, Malraux, Indira Gandhi, Eisenhower, Mendès-France, Mitterrand, Allégret, Camus, Sartre. Elle les a tous connus. Et, de chacun, elle a gardé quelque chose qu'elle a ensuite su transmettre aux autres.
Merci, Mme Giroud.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
Je n'ai jamais rencontré Françoise Giroud, la grande dame du journalisme français. Mais j'ai l'impression de lui devoir beaucoup, et en particulier d'avoir nourri une certaine sérénité par rapport au métier que j'ai pratiqué toute ma vie et au rôle que l'on doit jouer au sein d'une société.
En me replongeant dans quelques-uns de ses livres, depuis dimanche, j'ai retrouvé ce qui, chez elle, me stimulait. C'est l'importance qu'elle accorde à la transmission. À ce qu'on donne aux autres et à ce qu'on reçoit de ceux que l'on côtoie et qui nous «font». Toute la vie se joue dans ce mécanisme. De Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS), le fondateur de L'Express, duquel elle fut follement amoureuse, elle a pu dire qu'il l'avait «inventée». Il y a, dans la vie, des gens qui nous ont «donné de la force». Un jour, JJSS lui a dit: «Allez-y... et n'ayez pas peur.» Et elle prit la direction du journal.
En relisant Françoise Giroud, en particulier ce beau et simple livre de souvenirs publié en 1990, Leçons particulières (Fayard), j'ai pensé aux mots de notre chanoine Jacques Grand'Maison qui, se demandant de quoi les jeunes ont besoin aujourd'hui, répond ceci: ils ont besoin d'adultes responsables, capables de se tenir debout et de transmettre un exemple, une tradition, un savoir, une valeur.
«On ne vit pas vieux, écrit-elle, sans savoir que ce ne sont pas les gens intelligents qui manquent, ce sont les gens courageux.» Chaque génération comporte sa part de surdoués qui ont la capacité de changer les choses. À ses yeux, ceux d'aujourd'hui semblaient «davantage occupés d'argent, voir de notoriété littéraire». Ils «ne frémissent plus du même désir d'agir sur les choses. En tout cas, ils ne paraissent pas en prendre les moyens».
D'abord identifiée à la gauche, elle fut secrétaire d'État à la condition féminine puis ministre de la Culture dans un gouvernement de droite, celui de Giscard. Elle fuyait les dogmatismes. Féministe à sa manière, sans en vouloir aux hommes. Socialiste à sa façon, en fuyant les thèses de la dictature du prolétariat. Elle n'était jamais plus heureuse que dans l'exercice de la liberté.
«Je suis d'heureuse humeur aujourd'hui parce que j'ai écrit un article provocateur où j'ai été jusqu'au bout de ma liberté», écrit-elle dans On ne peut pas être heureux tout le temps, un récit de sa vie publié chez Fayard en 2001.
Françoise Giroud, qui publiait encore ses chroniques sur la télévision dans Le Nouvel Observateur, m'a appris à réconcilier le journalisme et l'engagement. Bien qu'elle eût goûté à «la comédie du pouvoir», elle s'est rendu compte après coup de la limite qu'elle aurait dû s'imposer: «J'étais réformiste. Je croyais qu'il faut lutter sans cesse pour plus de justice, pour plus d'équité, pour d'autres conditions de vie et de travail», relate-t-elle. Mais en ajoutant: «J'étais incontrôlable, donc inadaptée à la vie politique.»
Le directeur du Nouvel Obs, Jean Daniel, a écrit à son sujet que, toute sa vie, elle a cherché à connaître le Tout-Paris et à côtoyer les puissants, et ce, pour une raison toute simple. Elle voulait trouver comment les autres ont fait. Comment s'y sont-ils pris? Comment se sont-ils débrouillés? Comment se sont-ils évadés de leur prison? Comment ont-ils fait sauter les obstacles que la vie avait dressés devant eux? Jouvet, Mauriac, Lacan, Malraux, Indira Gandhi, Eisenhower, Mendès-France, Mitterrand, Allégret, Camus, Sartre. Elle les a tous connus. Et, de chacun, elle a gardé quelque chose qu'elle a ensuite su transmettre aux autres.
Merci, Mme Giroud.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
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