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    Le Parti démocrate dans l'oeil du cyclone

    25 avril 2008 |Élisabeth Vallet - Docteure en droit, chercheure à l'observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand à l'UQAM et auteure de l'ouvrage Les Élections présidentielles américaines (PUQ)
    «Yes she can!», scandaient mardi soir — en paraphrasant le slogan électoral d'Obama — les supporters d'Hillary Clinton, forts de ce qu'ils considèrent comme une victoire franche. L'enjeu était de taille. Et plus encore parce que la Pennsylvanie est une des clés de l'accession à la Maison-Blanche: aucun président démocrate depuis Harry Truman, en 1948, n'a remporté la présidence sans cet État.

    Pour autant, les résultats de cette soirée électorale n'ont guère changé la donne: à force de repousser sans cesse le dénouement de ce déchirant face-à-face, on en vient à se demander si la convention démocrate ne sera pas le théâtre d'un drame en trois actes. De mémoire de démocrate, c'est la première fois qu'une investiture combine autant de difficultés: un calendrier électoral compressé, une nomination serrée, deux délégations étatiques interdites de convention. Pourtant, l'enjeu n'est peut-être pas tant la grand-messe de l'été prochain que l'élection générale. Car le spectre de la désastreuse convention de 1968 est encore là pour le rappeler: le parti pourrait s'enliser dans ses querelles intestines et servir la Maison-Blanche aux républicains sur un plateau d'argent.

    Pennsylvanie: match nul?

    Le gain d'une majorité de délégués (81 contre 69, selon une estimation, faute de résultats définitifs) en Pennsylvanie constitue-t-il une véritable victoire pour Hillary Clinton? D'une part, Barack Obama n'a vraiment perdu qu'au regard des sommes astronomiques engouffrées dans la publicité. En effet, il y a de cela seulement quelques semaines, il était relégué à plus de 20 points derrière Hillary Clinton dans les sondages. Sa défaite (de dix points) pourrait donc s'apparenter à une remontée.

    D'autre part, avec neuf primaires à venir, il n'apparaît guère possible que Hillary Clinton renverse ce qui paraît mathématiquement établi, à moins d'une bourde monumentale d'Obama qui le perdrait définitivement. Car pour l'instant, les chiffres sont défavorables à Mme Clinton: Obama a remporté la majorité des délégués de 28 États, Clinton 15. Il a engrangé près de 550 000 voix de plus qu'elle. Il a amassé 237 millions de dollars, et elle, 193 millions. Selon les derniers décomptes, il comptabilise de 128 à 156 délégués de plus.

    Il souligne ses victoires dans des États traditionnellement républicains, arguant de sa capacité à aller chercher l'aile gauche du Parti républicain et les indépendants... Hillary Clinton affirme quant à elle qu'elle a dominé dans des États qui rapporteront le plus grand nombre de grands électeurs en novembre prochain; elle peut se prévaloir de victoires dans des États pivots comme la Pennsylvanie, la Floride et l'Ohio et elle séduit l'Amérique rurale.

    Des divisions à nuancer

    L'équipe de Hillary Clinton met en relief les divisions de l'électorat démocrate, qui semble s'aligner sur des frontières traditionnelles comme l'économie, la religion, l'âge et, dans une certaine mesure, la dimension ethnique. Ainsi, Obama emporte les suffrages des Afro-Américains (à 90 %), des jeunes (motivés par des initiatives comme Rock the Vote) et des personnes à revenus élevés et diplômées tandis que Clinton s'attire ceux des femmes, des Hispaniques, des Blancs des classes populaires et moyennes, des familles à faible revenu et des personnes de plus de 65 ans.

    Le propos est cependant à nuancer. Tout d'abord, et outre le fait que les résultats des primaires ne laissent en rien présager de l'élection générale, entre l'Ohio et la Pennsylvanie, Barack Obama a gagné dix points chez les plus de 65 ans et cinq chez les hommes blancs. Certains sondages, conduits par Edison/Mitofsky, permettent de penser que ces chiffres croîtraient radicalement en novembre.

    Ensuite, l'élitisme présumé de Barack Obama est à discuter. La volonté des candidats de démontrer qu'ils appartiennent aux «États-Unis d'en bas» est un élément récurrent de la vie politique américaine: faire partie de l'élite est à peu près aussi infamant à l'heure actuelle que d'être un libéral (au sens social du terme). En témoigne le charivari autour de la déclaration d'Obama constatant que les habitants défavorisés de la Pennsylvanie se raccrochaient, avec amertume, aux armes et à la religion.

    Pourtant, aucun des candidats en lice n'appartient à la classe moyenne: sans même évoquer leurs revenus annuels, John McCain est fils et petit-fils de plusieurs amiraux à quatre étoiles, Obama a été formé à l'école de droit de l'université Harvard et Clinton à l'école de droit de l'université Yale. On est donc très loin de la classe moyenne. Quant à l'argument de la division raciale, il est, en l'état, peu probant, car il se superpose à d'autres enjeux (sociaux, économiques, idéologiques) qui faussent sa lecture.

    Enfin, l'inconnue de novembre est le taux de participation. Si on se fie aux inscriptions croissantes sur les listes électorales, à la mobilisation des partisans démocrates et à la mobilisation inégalée des électeurs afro-américains qui pourrait consacrer le retour du Sud aux côtés du parti de l'âne, le paysage électoral pourrait être très différent de ce qu'on a connu jusqu'alors.

    Des manoeuvres dilatoires risquées

    Il y a toutefois un risque à trop attendre. Bien sûr, selon un sondage New York Times-CBS mené début avril, 81 % des Américains pensent que le pays va à vau-l'eau et, selon le Pew Research Center, le nombre de mécontents n'a jamais été aussi élevé en 20 ans: John McCain subit le handicap d'un parti mal aimé. Il rame à contre-courant, notamment sur l'Irak. Il reconnaît ne pas être au point sur les questions économiques alors que 41 % des Américains placent ces enjeux au sommet de leurs préoccupations. Il serait le plus vieux président à entrer pour la première fois à la Maison-Blanche. Il a recueilli trois fois moins d'argent que ses concurrents potentiels. Et il travaille à se distinguer du Parti républicain tout en en ménageant les composantes, à commencer par la droite chrétienne, à laquelle il s'est opposé en 2004 en clouant au pilori Jerry Falwell et Pat Robertson.

    Pourtant, dans certains sondages, McCain mène face aux deux candidats démocrates, et tout particulièrement face à Hillary Clinton. Son étiquette de «modéré» séduit, notamment les conservateurs du Parti démocrate, qui en représentent la composante la plus volatile. De surcroît, John McCain pourrait bénéficier du soutien des partisans du candidat démocrate défait: selon l'institut Gallup, 30 % des fidèles de Hillary Clinton et 20 % de ceux d'Obama prévoient voter pour le candidat républicain si leur champion ne remporte pas l'investiture.

    Dès lors McCain saura tirer grand bénéfice du fait que les démocrates continuent à s'entredéchirer, dans un climat de plus en plus délétère. Les atermoiements du parti de l'âne pourraient peut-être bien jeter les «déçus du Parti démocrate» dans les bras du candidat républicain.

    Le spectre de l'élection générale

    En attendant, l'Indiana constitue la prochaine grande étape dans la mesure où son profil démographique est très proche de celui des États pivots (Ohio, Michigan, Floride, Wisconsin) et où cet État est parfois considéré comme un cas-test pour l'élection de novembre prochain. Il sera le théâtre d'une bataille qui devrait permettre à Hillary Clinton de justifier son maintien dans la course ou à Barack Obama d'y mettre un terme en prouvant aux super-délégués qu'il est capable de conquérir les cols bleus d'un État voisin du sien.

    En effet, puisqu'elle ne peut pas s'appuyer sur les chiffres, il ne reste à Hillary Clinton qu'à progressivement instiller, dans l'esprit des 795 super-délégués, un doute quant à la capacité d'Obama à gagner en novembre prochain. Elle le fera avec d'autant plus de détermination que, après avoir flirté avec la faillite, sa campagne retrouve un peu de lustre: à la suite de sa quasi-victoire en Pennsylvanie, elle a recueilli 500 000 $ dans l'heure qui a suivi l'annonce des résultats et trois millions de dollars dans la nuit de mardi à mercredi.

    Elle devra également obtenir que les super-délégués du Michigan et de la Floride soient autorisés à voter à la convention, en démontrant que ce serait un pari risqué pour le Parti démocrate de faire fi des votes de ces deux États clés et de fâcher irrémédiablement plus de 2,3 millions d'électeurs. Il ne reste donc plus qu'à déterminer qui, de la psychologie ou des mathématiques, remportera l'investiture.












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