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La forêt autrement

20 janvier 2003 
Le chanteur Richard Desjardins aura enfin réussi à émouvoir le gouvernement: il y aura une évaluation publique et indépendante du régime forestier au Québec. Dès la diffusion de L'Erreur boréale, en 1999, Québec aurait dû déclencher une étude crédible sur la manière dont nous exploitons, à des fins économiques, le plus important écosystème québécois. Il lui aura fallu plus de trois ans pour mesurer le scepticisme et l'inquiétude de la population. Mais ne boudons pas notre plaisir. Il n'est pas trop tard pour bien faire.

Nous ne serions guère avancés, par contre, si cette «enquête» était limitée à une vérification de l'application des normes en vigueur. Ce n'est pas tout de savoir si les industriels du bois et du papier respectent la loi. Car la loi elle-même est contestée dans ses fondements.

Au fil des politiques gouvernementales, la forêt a progressivement été remise en dépôt à quelques grandes industries qui se voient octroyer des contrats d'approvisionnement et d'aménagement forestier (CAAF). Ces industries procurent quelque 100 000 emplois directs au Québec. Environ 250 villages en dépendent pour leur survie.

À cause de l'importance économique de ce secteur, il est bien évident que l'on ne va pas cesser demain de récolter le bois et d'en faire le commerce, sous forme de deux par quatre et de rouleaux de papier. Surtout que la forêt repousse! Mais Desjardins et Monderie ont contesté l'efficacité des méthodes de récolte employées pour assurer la pérennité de la ressource. C'est un premier sujet d'examen: le rendement attendu de la forêt est-il trop élevé?

Mais l'avenir de la forêt ne peut pas être considéré uniquement sous cet angle. La loi actuelle favorise certaines filières économiques au détriment d'autres qui pourraient être lucratives à long terme, plus innovatrices et plus compatibles avec la vie des populations rurales.

L'ébénisterie fine est une filière en émergence qui utilise du bois de feuillus. Or, au Québec, la forêt est reboisée presque exclusivement de résineux. Les forêts de feuillus, situées principalement sur les terres privées le long de l'Outaouais et dans la plaine du Saint-Laurent, sont dans un tel état que l'industrie québécoise du meuble achète 80 % de son bois à l'extérieur de nos frontières.

Les industriels a qui est confié notre bien commun ne sont pas incités par la loi à aménager la forêt en fonction de tous les potentiels d'une telle ressource. Comme le disent les gens de Solidarité rurale Québec, l'organisation présidée par Jacques Proulx, il faudrait un peu plus écouter la forêt qui pousse, pas seulement celle qui tombe.

Le Québec compte 1300 usines de bois de sciage et une soixantaine de papeterie. Mais déjà, d'autres utilisateurs de la forêt en tirent profit sans abattre un seul arbre: on compte 84 ZEC pour la chasse et la pêche, 700 pourvoiries, 2400 aires de trappe et 36 000 baux de villégiature. Or ces acteurs forestiers n'ont qu'un rôle marginal à jouer dans les plans de développement de la forêt québécoise. Tôt ou tard, il faudra bien considérer l'importance de ces acteurs dans la planification, y compris les nations autochtones.

D'autres filières ne doivent pas être négligées. On dit que les forêts canadiennes comptent environ 500 produits non ligneux que nous pourrions mieux exploiter: du ginseng, des plantes médicinales, le sirop d'érable, les petits fruits, les champignons sauvages et bien d'autres choses. La compagnie québécoise Bioxel Pharma retire de l'if du Canada des taxanes utilisées dans la fabrication de médicaments pour le traitement de cancers. Le Québec abrite l'une des plus importantes réserves de ce petit conifère sauvage au monde.

La flore est sous-utilisée. Nous pourrions, en exploitant la forêt debout, prendre une place beaucoup plus importante sur les marchés de la parfumerie, de la fabrication d'arômes, d'additifs, d'extraits végétaux ou d'huiles essentielles. Seulement aux États-Unis, la valeur de ce secteur a triplé depuis 1985 pour atteindre 4,4 milliards de dollars en 1999, selon des chiffres fournis par Solidarité rurale Québec.

Certes, nous ne cesserons pas demain de couper des arbres. Mais l'autorité à laquelle sera confiée l'étude indépendante du régime forestier devrait aussi avoir pour mandat de documenter l'ensemble des potentiels de notre forêt et les meilleures façons d'en faire une gestion intégrée, arrimée avec un projet de développement régional global.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca
 
 
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