jeudi 26 novembre 2009 Dernière mise à jour 14h40


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Libre opinion: La planète est-elle encore gouvernable?

20 janvier 2003 
Dans ce début de 2003, l'intensification des turbulences internationales nous mène à poser une question fondamentale: La planète Terre est elle encore gouvernable? Les cinq dernières années ont été marquées par des secousses sismiques sociétales qui ont sérieusement ébranlé l'ordre mondial. Sur le plan économique la chute des indices boursiers, la révolte contre la mondialisation sauvage et les scandales Enron et Worldcom, etc., remettent en question la viabilité du modèle ultralibéral américain.

Sur le plan géopolitique, les attentats du 11 septembre 2001, suivis des événements plus récents de Bali, Mombasa, Moscou et Tchétchénie contribuent à intensifier un sentiment quasi universel d'insécurité. La possibilité de guerres conventionnelles en Irak et en Corée ne fait qu'amplifier ce grand désarroi. Enfin, la menace de changement climatique et les expériences de clonage humain non réglementées contribuent à semer le doute et les incertitudes au sujet d'un avenir que l'on n'arrive plus à maîtriser.

Que font les «autorités» du monde devant ces graves menaces? Pendant que Rome brûle, on joue au violon. Au niveau officiel (G 8, OTAN, ONU, Banque mondiale), on multiplie les conférences et on réagit mollement de façon fragmentée et sans aucun plan directeur. Il est de plus en plus évident «qu'il n'y pas de pilote dans l'avion» (ou si George W. Bush est censé être aux commandes, plusieurs le jugent très mauvais pilote ou même pilote suicide). Au niveau informel la «société civile» (c'est-à-dire les citoyens du monde qui s'auto-organisent en ONG spontanées) multiplie elle aussi ses rencontres, discute de ces problèmes, mais sans offrir des solutions qui rencontrent le critère du réalisme et de la faisabilité. Beaucoup de réunions très peu de résultats. Comment remettre la maîtrise de la mondialisation sur la voie de solutions réalistes? Une nouvelle stratégie d'ensemble en trois points nous semble tout à fait nécessaire.

Premièrement il est urgent d'effectuer ce que l'on appelle en anglais «connecting the dots» c'est à dire faire ressortir les liaisons stratégiques entre problématiques sectorielles: lier le terrorisme à l'injustice (réelle ou imaginée) lier l'économie à l'environnement et à la technologie, la gouvernance d'entreprise à la gouvernance publique etc. La fragmentation actuelle de la problématique mondiale passe sous silence ces interdépendances et mène à des solutions proposées qui sont essentiellement sectorielles et le plus souvent inapplicables.

On discute changement de climat à Johannesburg, libre échange à Doha, finances à Washington, sécurité à l'OTAN mais il n'existe aucun forum de synthèse, formel ou informel, pour recenser les interdépendances. Il est urgent de créer des lieux de discussion et de décision interdisciplinaires et vraiment stratégiques plutôt que purement tactiques.

Pour un véritable débat d'idées

Deuxièmement, il faut remplacer le dialogue de sourds par un véritable débat d'idées qui oppose protagonistes et antagonistes dans une recherche saine de solutions acceptables. L'establishment planétaire défend la mondialisation ultralibérale. Les contestataires lui opposent ou bien un localisme régional, ethnique ou national, ou bien une «autre mondialisation» plus éthique, plus conviviale et plus humaine. Cependant les thèses, pour et contre, n'en sont qu'à leurs balbutiements et on dépasse rarement les voeux pieux de part et d'autre.

Il faut au contraire approfondir des scénarios de remplacement et se livrer à une prospective à moyen terme pour voir où va le monde dans chacun de ces scénarios. Il faut réunir les habitués de Davos et ceux de Porto Allegre sous un même toit non pas pour un échange d'insultes mais pour une dialectique intellectuelle autour d'une problématique unifiée.

Troisièmement, on doit s'interroger sur la structure même de l'ordre mondial contemporain et sur sa robustesse face aux défis émergents du XXIe siècle. Notre système de gouvernance actuelle est basé sur le Traité de Westphalie de 1648 qui a mis fin aux guerres de religion en Europe et a consacré le principe de souveraineté nationale comme pierre angulaire de la régulation mondiale.

Il confie la gestion de notre planète à la superposition de 200 souverainetés nationales (dont 190 font partie du système des Nations unies). L'ordre westphalien est encore nominalement en vigueur mais est de plus en plus secoué par le raz de marée de la mondialisation.

En effet, il y a au moins deux tendances lourdes qui le rendent de moins en moins performant. La première provient d'une disjonction croissante entre les systèmes d'autorité en place et les défis qu'ils doivent relever. La souveraineté westphalienne s'exerce sur un territoire géographique limité. Le gouvernement français légifère sur le territoire français (le gouvernement indien sur l'Inde, etc.) alors que la plupart des grands défis sont aujourd'hui mondiaux. On ne peut plus réguler au niveau de l'État nation ni les crises financières, ni le changement climatique, ni la gestion d'Internet ni la lutte antiterroriste. Seules les actions concertées et mondiales ont une chance de réussir. Or, en dehors des Nations unies, (elles-mêmes une institution westphalienne en danger de marginalisation pour inefficacité et laxisme) il n'y a pas d'organisations intergouvernementales réellement régulatrices avec pouvoirs de sanctions.

Ce vide au niveau mondial est aujourd'hui accentué par un unilatéralisme américain qui devient lui même déstabilisateur et ne peut représenter un modèle de gouvernance mondiale viable.

La seconde tendance lourde qui secoue le système des souverainetés superposées est l'essor des acteurs non étatiques (multinationales, sectes, réseaux terroristes, mafias et dans une moindre mesure ONG) qui volent la vedette aux gouvernements nationaux, beaucoup plus faibles qu'auparavant. On sait que les grandes multinationales ont un pouvoir de dépenser qui dépasse de loin celui de la grande majorité des 200 états-nation. En l'an 2000 si on faisait le compte des grands acteurs économiques de ce monde, on trouverait dans le palmarès des premiers 100, 49 États-nation et 51 entreprises. Cet inventaire ne tient pas compte de tous les autres acteurs non étatiques secrets comme les mafias, les sectes, les réseaux terroristes, etc., qui exercent leur influence d'une façon à la fois puissante et invisible. Seule une action concertée et multilatérale des gouvernements souverains qui seraient prêts à déléguer une partie de cette souveraineté à des structures multilatérales réformées pourrait répondre efficacement à ce défi.

Un grand ménage est nécessaire dans la structure même de la gouvernance mondiale. Il ne s'agit pas de repeindre le dernier étage de l'édifice, mais de revoir ses fondations chancelantes qui risquent de plonger le monde dans le chaos.

Ce grand ménage ne se fera pas du jour au lendemain, mais il faut l'entamer rapidement. Dans ce contexte, le Canada et le Québec peuvent jouer un rôle de leadership important. Quand j'étais en poste comme ambassadeur canadien à l'OCDE j'ai été frappé par l'excellente image du pays, et son statut de modèle d'innovation sociale. Des initiatives émanant du Canada pour proposer de nouvelles formes de multilatéralisme comme solution au chaos ou au seul unilatéralisme américain seraient fort bienvenues. Il incombe à nos chefs de saisir cette occasion pour aider à mettre de l'ordre dans cette planète qui risque de s'en aller à la dérive alors qu'objectivement tout est en place pour répandre la paix et la prospérité.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009