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    Réponse à Gérard Bouchard - Quelle mémoire pour le Québec?

    18 janvier 2003 |Jacques Beauchemin - Professeur au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal
    Dans les pages du Devoir du 11 janvier dernier, Gérard Bouchard réfute l'interprétation, que j'ai proposée dans L'Histoire en trop, de certains éléments de sa thèse portant sur la nation québécoise. J'aurai l'occasion dans un instant de revenir sur certains de ces éléments de discorde.

    Je crois d'abord nécessaire de mettre en contexte nos divergences.

    Avec ceux d'Yvan Lamonde notamment, les travaux de Bouchard ont contribué à mettre en lumière les déterminants de l'identité québécoise. Grâce à eux, nous apercevons plus clairement aujourd'hui en quoi le passé québécois ne tient pas entièrement dans cette exception radicale qu'aurait constituée le monde canadien-français en Amérique et que le discours des élites a longtemps entretenue. La diversité des influences culturelles, l'appartenance à l'Amérique et un certain patrimoine culturel commun avec d'autres «collectivités neuves» auraient fait du Québec une société à la fois composite sur le plan identitaire et précocement ouverte sur l'extérieur.

    Cependant, pour stimulante qu'elle soit, c'est aussi cette posture qui autorise Bouchard à décentrer l'expérience historique québécoise du parcours canadien-français et qui prépare le terrain à un projet de refondation nationale lui aussi décentré du collectif franco-québécois.

    Le nationalisme québécois à l'épreuve du pluralisme identitaire

    La définition de ce que signifie être Québécois s'est compliquée au cours des années 80 et 90. On a redécouvert le Québec dans sa diversité identitaire, ce qui a eu pour effet de miner la légitimité des revendications nationalistes, que l'on pouvait alors soupçonner de contrevenir aux droits fondamentaux. C'est ainsi qu'il est devenu malaisé de défendre le nationalisme sans avoir l'air de contrevenir à ces droits. C'est dans ce contexte que les tentatives de redéfinition de la nation ont eu tendance à s'affirmer dans une volonté d'ouverture à la diversité.

    Mais il est arrivé que ce désir d'ouverture se soit traduit par la mise en retrait de la mémoire franco-québécoise. J'ai tenté de montrer, dans L'Histoire en trop, que le projet de refondation de la nation que poursuivent certains intellectuels a pour effet d'édulcorer cette mémoire, de banaliser la singularité du parcours historique francophone et de faire taire une certaine volonté de réparation des préjudices de l'histoire.

    Le projet de Gérard Bouchard qui consiste à «ouvrir le cercle de la nation» ne va pas ainsi sans concessions vis-à-vis de la mémoire franco-québécoise. Surmontant artificiellement les difficultés inhérentes à l'aménagement des intérêts identitaires en présence au Québec, Bouchard nous a conviés à l'édification d'une «francophonie nord-américaine».

    Qui s'érigera contre si noble entreprise? Le problème, c'est qu'il est difficile de réaliser ce projet sans sacrifier quelque chose de la singularité identitaire francophone.

    Que suppose, en effet, l'oeuvre de refondation que propose Gérard Bouchard? Une nation québécoise pluraliste et ouverte à la diversité dans laquelle se trouvent aplanies les aspérités de l'histoire francophone et réduite à peu de chose la particularité d'un parcours historique d'exception en Amérique. C'est cette lecture de ses écrits qu'il conteste en me renvoyant à mes erreurs d'interprétation. Je ne pourrai répondre à ses réfutations que par quelques précisions supplémentaires au sujet de cette propension chez lui à neutraliser (sans toutefois les néantiser) les aspects à ses yeux les plus encombrants de la mémoire francophone au profit de sa position.

    Il importe par ailleurs de souligner que l'enjeu le plus important de ce débat se situe bien au delà du désaccord que signale la réplique de Gérard Bouchard: il s'agit de savoir s'il faut ou non continuer à défendre la pérennité de l'aventure franco-québécoise et s'il est encore possible, en contexte pluraliste, de trouver une légitimité à la volonté d'achèvement qui semble encore présente au sein de la conscience historique de cette collectivité.

    Expurger l'histoire francophone

    de ses irritants

    Gérard Bouchard a toujours prétendu que son projet de refondation de la nation québécoise ne fonctionnait pas à «l'ethnicité zéro». Il me reproche alors de lui faire un mauvais procès lorsque je prétends que son projet a pour effet de minimiser l'importance des singularités culturelles franco-québécoises au profit d'un projet tous azimuts d'inclusion de la diversité. Il est vrai que Gérard Bouchard a insisté à plusieurs reprises sur le fait qu'il est possible de conjuguer les dimensions culturelle et civique de la nation. Mais j'ai tenté de montrer que sa défense de «l'ethnicité» n'est pas toujours convaincante.

    Sa thèse, parce qu'elle doit prendre ses distances par rapport à l'héritage mémoriel francophone, a pour effet neutraliser la portée de ses références culturelles. Quand Bouchard se range à l'opinion de ceux qui s'érigent contre le «marquage symbolique qui célèbre la mémoire du chanoine Lionel Groulx» (L'Action nationale, volume LXXXVII, n° 4, page 122) parce que la simple évocation du personnage serait de nature à indisposer ceux qui voient en lui la quintessence de l'ethnicisme canadien-français, il occulte un pan de la mémoire franco-québécoise.

    Quand il propose de ne conserver du patrimoine culturel francophone que les aspects «universels», que lui reste-t-il, au bout du compte? «Le droit à la liberté, l'idéal de l'égalité, les principes qui fondent la démocratie» (ibid., page 128). Or ces valeurs politiques sont partagées par toutes les sociétés démocratiques, et on y chercherait en vain l'expression de la singularité culturelle francophone même si elles font évidemment partie du patrimoine politique du Québec.

    La langue doit-elle être défendue? Oui, en tant qu'elle «est un véhicule de communication» de sorte, ajouterais-je, à la délester de la profonde signification qu'elle revêt aux yeux de ceux qui la défendent depuis plus de deux siècles. Gérard Bouchard ne trahit pas pour autant la singularité culturelle francophone. Je dis simplement que cette dernière trouve difficilement sa place dans son modèle.

    Aseptiser la mémoire francophone

    Le travail de l'auteur de La Nation québécoise au futur et au passé n'aurait consisté, soutient-il dans sa réplique, qu'à actualiser les contenus de la mémoire franco-québécoise de manière à lui «donner une plus grande audience». Il s'agirait, autrement dit, de montrer ce que cette «histoire contient d'universel». Mais là encore, que subsiste-t-il d'une mémoire qui, pour ne pas incommoder ceux qui ne se réclament pas d'elle, ferait silence sur ses traumatismes et ses vieux chagrins, ceux d'une histoire de minorisation et d'oppression nationale?

    De nombreux Québécois de souche canadienne-française portent ce rapport à eux-mêmes traversé d'une certaine volonté de réparation de l'histoire. Il ne s'agit certainement pas pour eux de réduire au silence les adversaires d'hier mais tout simplement d'achever un parcours historique qui leur apparaît comme destin.

    Pourquoi faudrait-il taire ce sentiment que partagent nombre de Franco-Québécois et qui s'alimente, il est vrai, d'une vision romantique du pays à faire?

    L'histoire du Québec comme téléologie

    J'ai tenté de montrer que la réécriture de l'histoire que projette Bouchard, de même que le projet de souveraineté qu'il caresse comme conclusion de cette histoire, procède paradoxalement d'une sorte de téléologie ou de sens de la destinée. Si j'ai raison, l'auteur est en contradiction avec sa propre thèse. C'est peut-être pour cela que Gérard Bouchard se démarque ici le plus fermement de la critique que je formule à l'endroit de sa position. Comment pourrait-il, en effet, soutenir le projet d'une francophonie nord-américaine débarrassée des pesanteurs paralysantes du récit victimaire canadien-français et, en même temps, appeler de ses voeux la réalisation, dans la souveraineté, d'un destin francophone trop longtemps entravé? Rien, rétorque-t-il, dans l'ensemble de ses écrits ne témoignerait d'une telle posture. Que faut-il comprendre alors dans cette idée selon laquelle, à l'exception du Québec, toutes les sociétés du Nouveau Monde ont en commun d'avoir caressé l'idéal national à la suite d'une opération de rupture avec la mère patrie, sinon que les sociétés neuves, comme le Québec, sont naturellement appelées à la souveraineté nationale? Quand Bouchard estime que ce n'est qu'«au cours des dernières décennies que le rêve souverainiste s'est réveillé», que signifie l'idée de réveil, sinon que le destin québécois émergerait enfin d'un long assoupissement au terme duquel l'histoire peut enfin reprendre son cours interrompu? Et ce «rêve américain» des Québécois «qui ne s'est jamais réalisé» n'est-il pas celui, pour le Québec, d'une participation pleine et autonome à l'Amérique en tant que nation souveraine? Je ne vois, pour ma part, rien de répréhensible dans cette vision romantique du devenir historique québécois. Mais il me semble que celui qui le défend avec l'éloquence qu'on lui connaît devrait l'assumer jusqu'au bout.

    Trop vertueux?

    Retournant la table enfin, Gérard Bouchard me reproche le caractère trop vertueux de la conclusion de mon livre. Que signifie plus exactement, me demande-t-il, cette invitation au dialogue sur laquelle se referme mon texte? Je crains cette fois que sa critique vise juste. Sans doute ne trouvera-t-on pas dans mon essai de solution politique bien affirmée face au problème qui consiste à concilier des récits identitaires en concurrence, à défendre la pérennité de l'héritage mémoriel francophone dans le respect des Québécois de toutes origines. Mais je ne crois pas moins vertueux l'idéal proposé par Bouchard d'une francophonie nord-américaine fondée sur le refaçonnement de la mémoire franco-québécoise qui puisse la rendre acceptable à ceux qui ne s'y associent pas. Nos positions respectives sont problématiques. Elles témoignent de la difficulté devant laquelle se trouvent les Franco-Québécois de dire «nous» tout en s'ouvrant aux autres Québécois.

    Que puis-je demander à Gérard Bouchard, sinon de reconnaître à son tour que sa proposition n'est pas exempte de difficultés? Quoi qu'il en dise, dans la formulation qu'il en propose, son modèle de nation québécoise ne sait plus exactement quoi faire de la mémoire franco-québécoise.












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