Patrick Roy, héritier d'une longue tradition
Gordon Sawyer - Ex-animateur et reporter sportif
29 mars 2008
À titre d'animateur et reporter affecté aux matches du Canadien, j'ai bien connu Patrick Roy, le joueur. Une seule chose importait pour lui: la victoire. L'homme n'y pouvait rien; tributaire d'un tempérament impétueux, sa nature intrinsèque lui commandait de dominer ses adversaires, peu importe l'effort ou les sacrifices que cela impliquait.
Ce trait de personnalité lui permit de vaincre un adversaire beaucoup plus puissant à maintes reprises, aidant ainsi le Canadien et l'Avalanche, des équipes qu'il traînait parfois sur ses épaules malgré la présence de joueurs-vedettes, à remporter plusieurs coupes Stanley. Gagneur acharné et mauvais perdant, Roy est l'archétype de l'homme de hockey bien de chez nous, pour lequel un seul et unique objectif doit primer: la victoire à tout prix.
Ce qu'on oublie, c'est que cette facette précise du comportement de Roy dans le feu de l'action découle directement d'une longue tradition, perpétuée non seulement par le talent, mais également par le tempérament impétueux de nombre d'hommes de hockey d'exception, qu'ils fussent joueurs ou entraîneurs. Ce comportement, caractérisé par l'agressivité, le recours à la force et parfois l'excès, est étroitement lié aux origines du hockey sur glace, qui résulte lui-même de la fusion de deux disciplines parmi les plus robustes qui soient: le hurling irlandais et la crosse, où contacts et plaquages multiples débouchent inexorablement sur la bagarre entre adversaires.
En effet, contrairement à la croyance populaire, le hockey tel que nous le connaissons n'a pas vu le jour sur les terrains de l'auguste université McGill mais bien sur les berges attenantes à Griffintown, ghetto irlandais et quartier le plus dur de l'époque au Canada, où ouvriers irlandais récemment immigrés et Mohawks affairés à la construction du pont Victoria se mesuraient les uns aux autres une fois leur journée de travail terminée.
L'enjeu: la fierté associée à la victoire, laquelle rejaillissait forcément sur la communauté victorieuse. Les bagarres étaient fréquentes, et il était impensable de reculer face à un adversaire prêt à se battre, alors qu'une telle couardise aurait entraîné une mise à l'index immédiate. Mais ces rixes, loin de créer de l'animosité, produisirent l'effet contraire; une fois le match complété, les belligérants avaient l'obligation de fraterniser, le plus souvent autour d'une table dans une taverne du ghetto. La naissance du hockey contribua ainsi à façonner une longue amitié entre Irlandais d'origine et Mohawks du Québec, laquelle est encore omniprésente aujourd'hui, plus de 150 ans après l'inauguration du premier pont de Montréal.
Un soir de 1995
C'est précisément ce principe de fierté accolé à la victoire à tout prix qui est à l'origine des multiples controverses ayant entouré Patrick Roy au cours de sa carrière. Humilié par Mario Tremblay un soir de 1995 face à Detroit, le gardien servit dans les faits de bouc émissaire à l'une des pires décisions administratives dans l'histoire du Canadien: le congédiement-surprise de Serge Savard au profit d'une équipe de direction recrue et par conséquent inapte à prendre les rênes d'une équipe condamnée par l'histoire à la victoire à tout prix.
Pris en grippe par Tremblay dès son arrivée, Roy, fort de la conquête de deux coupes Stanley et considéré par plusieurs comme le meilleur gardien de son époque, voire de l'histoire, ne pouvait tout simplement tolérer pareil traitement de la part d'un entraîneur recrue, ce dernier ayant dû être rappelé à l'ordre rapidement par son patron, Réjean Houle. Ce ne fut pas fait, et c'est ce qui explique la réaction de Roy en plein match face à Detroit: comprenant que l'équipe n'irait nulle part avec une bande de dirigeants recrues qui se protégeaient les uns les autres, Roy s'adressa directement au responsable principal de cette situation, Ronald Corey, à qui il déclara avoir disputé son dernier match à Montréal.
Échangé au Colorado en catastrophe, Roy procura une première coupe Stanley à l'Avalanche, avant de se retrouver au centre d'une autre controverse avec un coach recrue, Bob Hartley. Ne voulant pas subir une deuxième fois les contrecoups de l'inexpérience d'un jeune entraîneur, Roy, insatisfait d'une décision de celui-ci et craignant pour le bien de l'équipe, démolit l'équipement vidéo de Hartley à coups de bâton. Plutôt que de paniquer, Pierre Lacroix, grand patron de l'Avalanche, qui connaissait bien le tempérament impétueux de son joueur-vedette pour lui avoir servi d'agent par le passé, se servit habilement de celui-ci pour fouetter ses troupes en temps opportun. Le Colorado remporta ainsi une deuxième coupe Stanley en 2001.
Quant aux événements survenus à Saguenay, rappelons-nous un passé pas très lointain où Michel Bergeron, Rodrigue Lemoyne et Ron Racette firent de la LHJMQ une sorte de foire à gladiateurs des temps modernes, alors que Trois-Rivières, Sorel et Shawinigan se livraient une lutte sans merci ponctuée de fréquentes bagarres générales et de gestes disgracieux posés par les entraîneurs... au grand plaisir de la foule. L'enjeu: la victoire à tout prix, garante d'un prestige immédiat pour la communauté victorieuse, à l'image de nos concitoyens irlandais et mohawks du milieu du XIXe siècle.
Avant de songer à faire (une fois de plus) de Patrick Roy un bouc émissaire, il faut nous rappeler qu'il n'est que le digne héritier d'une longue tradition de gagneurs acharnés associée à notre sport national, perpétuée depuis toujours par un nombre impressionnant d'hommes de hockey tous plus impétueux les uns que les autres. Parmi ceux-ci, un certain Maurice Richard, dont l'impétuosité légendaire contribua à forger cette tradition, fierté de tout un peuple.
Ce trait de personnalité lui permit de vaincre un adversaire beaucoup plus puissant à maintes reprises, aidant ainsi le Canadien et l'Avalanche, des équipes qu'il traînait parfois sur ses épaules malgré la présence de joueurs-vedettes, à remporter plusieurs coupes Stanley. Gagneur acharné et mauvais perdant, Roy est l'archétype de l'homme de hockey bien de chez nous, pour lequel un seul et unique objectif doit primer: la victoire à tout prix.
Ce qu'on oublie, c'est que cette facette précise du comportement de Roy dans le feu de l'action découle directement d'une longue tradition, perpétuée non seulement par le talent, mais également par le tempérament impétueux de nombre d'hommes de hockey d'exception, qu'ils fussent joueurs ou entraîneurs. Ce comportement, caractérisé par l'agressivité, le recours à la force et parfois l'excès, est étroitement lié aux origines du hockey sur glace, qui résulte lui-même de la fusion de deux disciplines parmi les plus robustes qui soient: le hurling irlandais et la crosse, où contacts et plaquages multiples débouchent inexorablement sur la bagarre entre adversaires.
En effet, contrairement à la croyance populaire, le hockey tel que nous le connaissons n'a pas vu le jour sur les terrains de l'auguste université McGill mais bien sur les berges attenantes à Griffintown, ghetto irlandais et quartier le plus dur de l'époque au Canada, où ouvriers irlandais récemment immigrés et Mohawks affairés à la construction du pont Victoria se mesuraient les uns aux autres une fois leur journée de travail terminée.
L'enjeu: la fierté associée à la victoire, laquelle rejaillissait forcément sur la communauté victorieuse. Les bagarres étaient fréquentes, et il était impensable de reculer face à un adversaire prêt à se battre, alors qu'une telle couardise aurait entraîné une mise à l'index immédiate. Mais ces rixes, loin de créer de l'animosité, produisirent l'effet contraire; une fois le match complété, les belligérants avaient l'obligation de fraterniser, le plus souvent autour d'une table dans une taverne du ghetto. La naissance du hockey contribua ainsi à façonner une longue amitié entre Irlandais d'origine et Mohawks du Québec, laquelle est encore omniprésente aujourd'hui, plus de 150 ans après l'inauguration du premier pont de Montréal.
Un soir de 1995
C'est précisément ce principe de fierté accolé à la victoire à tout prix qui est à l'origine des multiples controverses ayant entouré Patrick Roy au cours de sa carrière. Humilié par Mario Tremblay un soir de 1995 face à Detroit, le gardien servit dans les faits de bouc émissaire à l'une des pires décisions administratives dans l'histoire du Canadien: le congédiement-surprise de Serge Savard au profit d'une équipe de direction recrue et par conséquent inapte à prendre les rênes d'une équipe condamnée par l'histoire à la victoire à tout prix.
Pris en grippe par Tremblay dès son arrivée, Roy, fort de la conquête de deux coupes Stanley et considéré par plusieurs comme le meilleur gardien de son époque, voire de l'histoire, ne pouvait tout simplement tolérer pareil traitement de la part d'un entraîneur recrue, ce dernier ayant dû être rappelé à l'ordre rapidement par son patron, Réjean Houle. Ce ne fut pas fait, et c'est ce qui explique la réaction de Roy en plein match face à Detroit: comprenant que l'équipe n'irait nulle part avec une bande de dirigeants recrues qui se protégeaient les uns les autres, Roy s'adressa directement au responsable principal de cette situation, Ronald Corey, à qui il déclara avoir disputé son dernier match à Montréal.
Échangé au Colorado en catastrophe, Roy procura une première coupe Stanley à l'Avalanche, avant de se retrouver au centre d'une autre controverse avec un coach recrue, Bob Hartley. Ne voulant pas subir une deuxième fois les contrecoups de l'inexpérience d'un jeune entraîneur, Roy, insatisfait d'une décision de celui-ci et craignant pour le bien de l'équipe, démolit l'équipement vidéo de Hartley à coups de bâton. Plutôt que de paniquer, Pierre Lacroix, grand patron de l'Avalanche, qui connaissait bien le tempérament impétueux de son joueur-vedette pour lui avoir servi d'agent par le passé, se servit habilement de celui-ci pour fouetter ses troupes en temps opportun. Le Colorado remporta ainsi une deuxième coupe Stanley en 2001.
Quant aux événements survenus à Saguenay, rappelons-nous un passé pas très lointain où Michel Bergeron, Rodrigue Lemoyne et Ron Racette firent de la LHJMQ une sorte de foire à gladiateurs des temps modernes, alors que Trois-Rivières, Sorel et Shawinigan se livraient une lutte sans merci ponctuée de fréquentes bagarres générales et de gestes disgracieux posés par les entraîneurs... au grand plaisir de la foule. L'enjeu: la victoire à tout prix, garante d'un prestige immédiat pour la communauté victorieuse, à l'image de nos concitoyens irlandais et mohawks du milieu du XIXe siècle.
Avant de songer à faire (une fois de plus) de Patrick Roy un bouc émissaire, il faut nous rappeler qu'il n'est que le digne héritier d'une longue tradition de gagneurs acharnés associée à notre sport national, perpétuée depuis toujours par un nombre impressionnant d'hommes de hockey tous plus impétueux les uns que les autres. Parmi ceux-ci, un certain Maurice Richard, dont l'impétuosité légendaire contribua à forger cette tradition, fierté de tout un peuple.
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