Les raisons d'une défection
Ce sont les électeurs du Témiscamingue qui, en bout de course, décideront si Pierre Brien a bien fait de quitter le Bloc québécois, de bouder le Parti québécois et de rejoindre l'Action démocratique du Québec. Il reste que le débat entourant les motifs évoqués pour justifier sa défection peut servir à tous les citoyens qui exerceront leur droit de vote aux prochaines élections. Il est donc utile.
Le bloquiste démissionnaire affirme être attiré par l'ADQ à cause des «nouveaux débats» provoqués par ce parti depuis quelques mois au Québec. Il est vrai que la montée de Mario Dumont dans la faveur populaire a forcé les deux autres partis à sortir de leur torpeur intellectuelle. Il est vrai que l'ADQ a suscité de vives réactions dans les milieux progressistes. Mais les débats auxquels ce parti convie la population ne sont pas «nouveaux».
Les discussions sur la taille de l'État, sur l'efficacité des services publics ou sur le rôle du secteur privé dans le système de soins de santé sont de vieux sujets qui font l'objet d'une tension permanente. Ces thèmes ont occupé le coeur de la joute électorale au cours des dernières décennies. C'est en misant sur la réduction du rôle de l'État que Robert Bourassa a repris le pouvoir en 1985. Ces sujets ont fait l'objet de délibérations et de consensus à l'occasion du Sommet socioéconomique de 1996, sous Lucien Bouchard.
Aujourd'hui, Mario Dumont et ceux qui se joignent à lui, de Marcel Dutil à Mario Cotton, de Pierre Bourque à Pierre Brien, volent le discours qui était celui de Jean Charest aux élections de 1998: remise en question du modèle québécois, contestation de la lourdeur de l'appareil administratif, promotion des partenariats privé-public, liberté de choix pour les individus et mise au rancart de la question constitutionnelle.
Qu'y a-t-il de «neuf» dans le projet adéquiste qui justifierait la défection de Pierre Brien? En 1998, celui-ci était coprésident, avec Guy Chevrette, du comité électoral du Parti québécois. Brien était en somme responsable de coordonner les actions d'appui du Bloc au PQ. Il combattait les libéraux de Jean Charest, qui, il y a cinq ans, proposaient la même orientation que l'ADQ aujourd'hui.
Pierre Brien évoque une deuxième raison pour changer de famille politique: l'impossibilité de réaliser la souveraineté à court et à moyen terme. Beaucoup de souverainistes tirent la même conclusion que lui à ce sujet. Ce n'est pas pour rien qu'une forte proportion de souverainistes affirment ne pas vouloir de référendum au cours d'un prochain mandat électoral. Ils savent qu'il serait perdu.
Mais Brien fait un drôle de politicien lorsqu'il affirme que ce ne sont pas les hommes politiques, quels qu'ils soient, qui feront la souveraineté. Celle-ci sera réalisée «le jour où les citoyens vont décider de la faire». Cette remarque est complètement absurde et révèle une vision soit candide, soit hypocrite de la politique. Pour qu'une population décide, démocratiquement, de faire quelque chose, il faut qu'un chef et un parti la convainquent de le faire, la conduisent sur le chemin de ce projet et lui donnent l'occasion de se prononcer sur la question.
Il n'y aurait pas eu de thatchérisme sans Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, pas de «révolution du bon sens» (sic!) en Ontario sans Mike Harris. Pas de référendum en 1980 sans René Lévesque et pas de deuxième chance en 1995 sans la détermination de Jacques Parizeau. Pas de libre-échange non plus sans Brian Mulroney. Dire qu'un projet aussi grand que celui de faire un pays se fera tout seul, sous la poussée d'une population de moins en moins politisée, c'est soit ne rien comprendre, soit rire du monde.
Brien fait aussi un drôle de souverainiste lorsqu'il distingue comme deux choses différentes «faire progresser la souveraineté» et «faire progresser le Québec». À quoi cela servirait-il d'être souverainiste si ce n'était pas dans le but de faire progresser le Québec? À rien. L'un ne va pas sans l'autre. Faire progresser la souveraineté, c'est faire progresser le Québec. Y a-t-il d'autres façons de faire progresser le Québec? Sans doute. Mais l'un n'est pas exclusif à l'autre. L'opposition établie par Pierre Brien entre les deux est un argument contre la souveraineté. S'en est-il rendu compte?
Il reste une chose qui devrait cependant faire réfléchir le Parti québécois. L'une des raisons qui poussent Pierre Brien loin du PQ, c'est la proposition de tenir un référendum d'ici 1000 jours. «Je n'y crois pas», dit-il. Moi non plus, je n'y crois pas. Et plusieurs ministres du gouvernement Landry n'y croient pas davantage.
Le Parti québécois a failli à la tâche, depuis 1995, de définir une nouvelle approche de la souveraineté. Brien a fait partie des jeunes du Bloc qui, après une tournée du Québec, il y a trois ou quatre ans, ont réalisé que le discours souverainiste actuel, avec son obsession référendaire et sa hargne contre le Canada, n'avait aucune prégnance sur les jeunes générations.
Des péquistes diront que Brien évoque son opposition à l'obsession référendaire comme un prétexte sans fondement. Peu importe, cela lui donne une raison défendable d'aller voir ailleurs. Aurait-il pu militer de l'intérieur pour faire changer la politique péquiste? Peut-être a-t-il jugé la tâche insurmontable.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
Le bloquiste démissionnaire affirme être attiré par l'ADQ à cause des «nouveaux débats» provoqués par ce parti depuis quelques mois au Québec. Il est vrai que la montée de Mario Dumont dans la faveur populaire a forcé les deux autres partis à sortir de leur torpeur intellectuelle. Il est vrai que l'ADQ a suscité de vives réactions dans les milieux progressistes. Mais les débats auxquels ce parti convie la population ne sont pas «nouveaux».
Les discussions sur la taille de l'État, sur l'efficacité des services publics ou sur le rôle du secteur privé dans le système de soins de santé sont de vieux sujets qui font l'objet d'une tension permanente. Ces thèmes ont occupé le coeur de la joute électorale au cours des dernières décennies. C'est en misant sur la réduction du rôle de l'État que Robert Bourassa a repris le pouvoir en 1985. Ces sujets ont fait l'objet de délibérations et de consensus à l'occasion du Sommet socioéconomique de 1996, sous Lucien Bouchard.
Aujourd'hui, Mario Dumont et ceux qui se joignent à lui, de Marcel Dutil à Mario Cotton, de Pierre Bourque à Pierre Brien, volent le discours qui était celui de Jean Charest aux élections de 1998: remise en question du modèle québécois, contestation de la lourdeur de l'appareil administratif, promotion des partenariats privé-public, liberté de choix pour les individus et mise au rancart de la question constitutionnelle.
Qu'y a-t-il de «neuf» dans le projet adéquiste qui justifierait la défection de Pierre Brien? En 1998, celui-ci était coprésident, avec Guy Chevrette, du comité électoral du Parti québécois. Brien était en somme responsable de coordonner les actions d'appui du Bloc au PQ. Il combattait les libéraux de Jean Charest, qui, il y a cinq ans, proposaient la même orientation que l'ADQ aujourd'hui.
Pierre Brien évoque une deuxième raison pour changer de famille politique: l'impossibilité de réaliser la souveraineté à court et à moyen terme. Beaucoup de souverainistes tirent la même conclusion que lui à ce sujet. Ce n'est pas pour rien qu'une forte proportion de souverainistes affirment ne pas vouloir de référendum au cours d'un prochain mandat électoral. Ils savent qu'il serait perdu.
Mais Brien fait un drôle de politicien lorsqu'il affirme que ce ne sont pas les hommes politiques, quels qu'ils soient, qui feront la souveraineté. Celle-ci sera réalisée «le jour où les citoyens vont décider de la faire». Cette remarque est complètement absurde et révèle une vision soit candide, soit hypocrite de la politique. Pour qu'une population décide, démocratiquement, de faire quelque chose, il faut qu'un chef et un parti la convainquent de le faire, la conduisent sur le chemin de ce projet et lui donnent l'occasion de se prononcer sur la question.
Il n'y aurait pas eu de thatchérisme sans Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, pas de «révolution du bon sens» (sic!) en Ontario sans Mike Harris. Pas de référendum en 1980 sans René Lévesque et pas de deuxième chance en 1995 sans la détermination de Jacques Parizeau. Pas de libre-échange non plus sans Brian Mulroney. Dire qu'un projet aussi grand que celui de faire un pays se fera tout seul, sous la poussée d'une population de moins en moins politisée, c'est soit ne rien comprendre, soit rire du monde.
Brien fait aussi un drôle de souverainiste lorsqu'il distingue comme deux choses différentes «faire progresser la souveraineté» et «faire progresser le Québec». À quoi cela servirait-il d'être souverainiste si ce n'était pas dans le but de faire progresser le Québec? À rien. L'un ne va pas sans l'autre. Faire progresser la souveraineté, c'est faire progresser le Québec. Y a-t-il d'autres façons de faire progresser le Québec? Sans doute. Mais l'un n'est pas exclusif à l'autre. L'opposition établie par Pierre Brien entre les deux est un argument contre la souveraineté. S'en est-il rendu compte?
Il reste une chose qui devrait cependant faire réfléchir le Parti québécois. L'une des raisons qui poussent Pierre Brien loin du PQ, c'est la proposition de tenir un référendum d'ici 1000 jours. «Je n'y crois pas», dit-il. Moi non plus, je n'y crois pas. Et plusieurs ministres du gouvernement Landry n'y croient pas davantage.
Le Parti québécois a failli à la tâche, depuis 1995, de définir une nouvelle approche de la souveraineté. Brien a fait partie des jeunes du Bloc qui, après une tournée du Québec, il y a trois ou quatre ans, ont réalisé que le discours souverainiste actuel, avec son obsession référendaire et sa hargne contre le Canada, n'avait aucune prégnance sur les jeunes générations.
Des péquistes diront que Brien évoque son opposition à l'obsession référendaire comme un prétexte sans fondement. Peu importe, cela lui donne une raison défendable d'aller voir ailleurs. Aurait-il pu militer de l'intérieur pour faire changer la politique péquiste? Peut-être a-t-il jugé la tâche insurmontable.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
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