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Une foi qui a de la boue sur les pieds

22 mars 2008 
En juin prochain aura lieu à Québec un vaste congrès eucharistique international. Il est loin de faire l'unanimité. Plusieurs y trouvent une occasion importante de restaurer l'ancien imaginaire religieux; d'autres y voient plutôt un alibi pour retarder les transformations qui s'imposent. Certains groupes, pour leur part, ont décidé de prendre la parole et de montrer que beaucoup de croyants sont ailleurs. Le réseau des Journées sociales du Québec en est un bon exemple.

Un certain nombre de nos parents et de nos amis d'origine catholique ont rejeté le joug d'une religion aliénante, et nous partageons depuis longtemps leur démarche. D'autres ont approfondi la responsabilité inhérente à une conscience adulte et cherchent avidement des lieux de discernement spirituel qui font trop souvent défaut. La plupart d'entre nous partagent aussi la précarité de milliers de personnes qui cherchent d'autres façons de vivre que celles que tentent de nous imposer les chantres d'une économie qui se pense toute-puissante.

Sans tenir compte des étiquettes, nous avons choisi de marcher ensemble pour nous apprendre mutuellement de nouvelles façons de vivre et d'espérer. Peu à peu, nos efforts dessinent une alliance têtue avec un peuple qui cherche à vivre dans un nouveau contexte international, qui connaît la fragilité et l'ouverture à de multiples cultures, qui souffre d'être ballotté par des courants économiques qu'il ne maîtrise pas et qui, pourtant, fait montre d'une créativité certaine dans tous les domaines.

Chrétiens en réseau

Nous sommes ainsi plusieurs centaines de personnes à participer aux Journées sociales du Québec. Celles-ci constituent un vaste réseautage de chrétiens qui vivent et travaillent dans les multiples régions du Québec. On y trouve des membres de groupes communautaires, des syndiqués, des responsables de pastorale, des universitaires, des prêtres, des religieuses et des personnes sans affiliation, intéressées par les échanges proposés.

Depuis plus de 12 ans, nous réfléchissons ensemble dans nos régions, puis lors des colloques bisannuels, à des enjeux sociaux qui traversent l'ensemble du Québec. L'insistance sur les pratiques en cours a permis de développer entre nous une conscience commune de certaines réalités qui travaillent l'ensemble des régions et de collaborer par la suite avec les multiples groupes et regroupements qui tissent des réseaux de résistance et d'innovation.

L'été dernier, notre participation au Forum social québécois, à Montréal, nous a permis de vérifier combien nos préoccupations recoupaient celles de milliers d'autres Québécois. Il y a là des convergences qui sécrètent une espérance commune.

Cette participation nous a aussi permis de confirmer la nécessité d'avoir des lieux de discernement spirituel communautaire où nous pouvons partager nos découvertes ainsi que le sens qu'elles contribuent à tisser.



Des découvertes

Une des convictions qui se dégagent le plus fortement de toutes ces années demeure la suivante: les chrétiens n'ont pas de lieu social dont ils seraient les seuls propriétaires, si bien que le programme de ceux qui luttent pour plus de dignité et de justice doit devenir leur propre programme de croyants. C'est là leur chemin et la terre où il leur faut semer dans la confiance d'une moisson qui ne leur appartient pas. C'est là que la présence qui les accompagne les prie et les interpelle. Reconnaître qu'il y a là une désappropriation de son lieu propre et de ses projets d'avenir est incontournable.

Si elle n'est pas facile, elle comporte cependant sa propre lumière: marcher ensemble, tout en respectant ses découvertes et celles de l'autre, permet souvent à la gratuité de s'infiltrer, si bien que la main qui donne n'est plus au-dessus de la main qui reçoit. Découvrir que nous sommes engagés, ensemble, dans un même itinéraire, où chacun donne et reçoit, ne peut que creuser cette condition de nomade qui nous est commune.

Pour dire la même chose autrement, si un don sans limites nous est offert, il s'expérimente ici en chemin, avec les gens dont nous n'avons jamais fini de découvrir le visage. Comme l'inconnu qui a croisé les disciples désabusés qui s'en retournaient à Emmaüs après la mort du Galiléen, l'autre demeure un monde à découvrir, car il réveille souvent la part méconnue de notre mystère commun.

La personne qui n'est pas à la table collective demeure pour sa part la question permanente qui met en cause l'organisation du repas et la distribution des richesses qui s'y trouvent. S'il est donc une découverte partagée par beaucoup de participants aux Journées sociales du Québec, c'est peut-être cette admiration devant notre histoire humaine qui est lourde d'une présence qui nous précède et nous accompagne, ce frémissement d'un souffle qui finit par soulever cette lourde pâte humaine que nous sommes et à en faire du pain qui se partage. Nous n'avons pas de plan en poche pour l'avenir mais nous luttons, avec les personnes qui croient et avec celles qui doutent, pour que notre avenir demeure ouvert pour tout le monde.

Une relecture

Soulignons que ces convictions trouvent leurs racines dans la pratique de Jésus, le Nazaréen, qui n'accepte pas que les traditions des Pères et les rites prennent toute la place. Contrairement aux responsables religieux de son temps, il ne jauge pas les personnes d'après les normes religieuses en vigueur mais les invite à prendre conscience de cette dignité fondamentale qu'elles possèdent et qui se fonde sur un amour sans limites qui leur est offert.

Comme témoin de cet amour, il a dénoncé les rites et l'institution du Temple en prenant toujours le parti de l'exclu et nous a laissé, à la Cène, dans l'image d'un repas, l'anticipation de l'avenir visé, où le pouvoir serait devenu un service et où tout le monde serait à table en train de partager les biens de la terre et de l'esprit. Ses prises de position lui ont valu le sort que l'on sait, mais ses amis ont reconnu qu'il était toujours vivant au milieu d'eux et qu'il leur donnait son souffle pour se remettre sans cesse debout — ce que signifie ressusciter — et s'entraider à faire de même les uns avec les autres. Car seul l'amour qui donne le goût de renaître est digne de foi.

Chose certaine, c'est pour témoigner de cette foi dans un avenir humain qui, chez nous, doit demeurer ouvert que nous prenons la parole. Cette foi a de la terre sur les pieds, et il est bon qu'il en soit ainsi.






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