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Un transfuge

13 janvier 2003 
On l'attendait au Parti québécois. Il doit, en principe, annoncer ce matin, dans une brasserie de Ville-Marie, son adhésion à l'Action démocratique du Québec. Le député bloquiste de Témiscamingue, Pierre Brien, serait candidat adéquiste contre le ministre Rémy Trudel aux prochaines élections provinciales.

Les changements d'allégeance ne sont pas un crime en politique. Chez les électeurs, ils sont monnaie courante. Depuis les années 1970, les spécialistes de la sociologie électorale ont constaté la volatilité et l'imprévisibilité de plus en plus grande du vote dans la plupart des démocraties. Les électeurs sont devenus plus stratèges, se comportent davantage comme des consommateurs et changent plus volontiers de camp d'une élection à l'autre. Ils se reconnaissent de moins en moins dans les idéologies. Et l'allégeance partisane ne se transmet plus de génération en génération comme jadis, lorsqu'on était rouge ou bleu, de père en fils.

Il arrive aussi que des hommes et des femmes politiques changent de famille partisane en cours de route. Les exemples abondent. Ils n'ont pas tous le même poids. Le passage de Lucien Bouchard du Parti conservateur fédéral au Parti québécois ne se compare pas avec l'arrivée de Liza Frulla sur les banquettes du Parti libéral du Canada, par exemple. La décision de M. Bouchard a marqué une rupture radicale dans la continuité historique et a créé un mouvement.

La décision de Pierre Brien attire l'attention parce que celui-ci a occupé, malgré son jeune âge, diverses fonctions d'une certaine importance au sein du Bloc et du mouvement souverainiste. Il a été responsable du dossier constitutionnel pour le Bloc, membre de comités de stratégie conjoints avec le Parti québécois et membre d'un groupe de travail sur le renouvellement du projet souverainiste. Whip de son parti aux Communes, il avait plusieurs fers au feu et la confiance de Gilles Duceppe dont Brien fut l'un des partisans lors de la course au leadership de 1997.

La défection du député de Témiscamingue ne semble pas devoir provoquer une hémorragie. En outre, sur quel fait important, quel changement radical de politique voudrait-il fonder ce virage?

Il n'incarne pas à lui seul un mouvement générationnel. Un autre jeune ancien bloquiste, Stéphan Tremblay, vient d'être élu sous la bannière du Parti québécois dans Lac-Saint-Jean. Il ne peut pas soutenir que le Bloc est devenu inutile, ce parti vient de remporter deux sièges aux élections partielles de décembre dernier. Il ne peut pas non plus affirmer que la souveraineté n'est plus pertinente. Les derniers sondages lui donnent encore plus de 40 % d'appui.

Serait-il en désaccord avec les plus récentes politiques du Parti québécois? Si oui lesquelles: la loi anti-pauvreté, la politique de l'eau, le combat contre le déséquilibre fiscal, les décisions issues du sommet des régions?

À moins que, après avoir vu son ami Michel Bellhumeur quitter le Bloc pour se faire battre par l'adéquiste Sylvie Lespérance dans Joliette, en juin, Brien se soit converti à l'ADQ par opportunisme. En août, les députés du Bloc ont décidé d'atténuer leurs critiques de l'ADQ pour ne pas déplaire à leurs électeurs attirés par Mario Dumont...

Donnons-lui tout de même le bénéfice du doute. Selon des dépêches publiées à cette époque, Brien aurait confié à ses collègues qu'il se sentait déjà plus proche de l'ADQ que du Parti québécois. Aujourd'hui, il devra bien nous expliquer en quoi. Est-il séduit par le taux unique d'imposition, la médecine à deux vitesses, deux politiques alliancistes combattues par le Bloc à Ottawa, ou par les bons d'éducation?

Ou est-ce par le programme constitutionnel virtuel de l'ADQ? Que pense M. Brien du discours de Toronto, celui où Mario Dumont a affirmé qu'il fallait «tourner la page» sur le dossier constitutionnel?

À l'aube de la campagne référendaire de 1995, Brien avait vivement critiqué la position constitutionnelle des libéraux de Daniel Johnson: «il veut nous ramener dans un débat qui va duré cinq ou dix ans et qui ne donnera aucun résultat, disait-il. Si on est vraiment une société distincte, qu'on y croit, il va falloir l'assumer».

Cinq à dix ans, c'était trop long pour Pierre Brien. C'est pourtant la durée du moratoire proposé par son nouveau chef.

Au début de l'année 2000, lorsque Jean-François Lisée avait publié sa proposition de «sortie de secours», Brien avait été l'un des rares élus à appuyer l'idée de tenir un référendum sur les pouvoirs que le Québec voudrait rapatrier d'Ottawa. Il voyait dans cette suggestion la possibilité de «rallier les fédéralistes québécois» avec le gouvernement péquiste et de forcer le Canada anglais à tenir compte de la position exprimée par une majorité de Québécois. Alors âgé de 29 ans, il se disait «plus patient» que les vétérans du mouvement souverainiste. Aujourd'hui, Lisée lui-même affirme que sa proposition est devenue caduque, inapplicable.

Les changements d'allégeance ne sont pas un crime en politique. Mais ceux qui négocient ce genre de virage doivent avoir de bonnes raisons pour le faire. Un fait historique nouveau, un changement radical de politique doit le motiver. En l'absence de raison sérieuse, pourquoi, plus tard, croirait-on cet homme lorsqu'il nous dira que les politiques qu'il défend sont essentielles, vitales pour notre avenir?

Aujourd'hui, Brien doit nous dire pourquoi il rompt avec une famille politique et adhère à une autre qui est aux antipodes de celle qui l'a mis au monde.

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca.






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