Libre-Opinion: Des mythes à détruire
Éric Cornellier - Enseignant au primaire
21 février 2008
Dans la foulée des préparatifs précédant le Forum sur la démocratie scolaire convoqué par la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, nous avons entendu toutes sortes de propositions visant à accroître l'intérêt de la population à l'égard de la gouvernance de l'éducation. Il est cependant déplorable de constater que deux mythes particulièrement pernicieux semblent faire consensus, et ce, tant dans la population en général que chez les commentateurs chevronnés.
Il s'agit de la valeur essentiellement positive accordée à la décentralisation et la prétendue compétence des parents à faire les bons choix en matière de gouvernance scolaire. Sans la nécessaire remise en question de ces deux mythes, il y a fort à parier que les propositions de renouvellement qui émergeront du Forum seront pour le moins décevantes et inopportunes.
Sans qu'on sache trop pourquoi, la décentralisation semble, aux yeux de nos contemporains, parée de toutes les vertus possibles. Par opposition, toute allusion à une centralisation accrue d'un système de gouvernance quelconque semble, dans le pire des cas, évoquer la résurgence des démons de l'autoritarisme ou, à tout le moins, la paralysie et l'inefficacité des interventions qui en découlent. Pourtant, une telle conception des choses ne résiste pas à une réflexion qui dépasse les opinions préconçues.
Un des objectifs fondamentaux de tout système d'éducation public est de former des citoyens éclairés et responsables. De l'atteinte de cet objectif dépend l'avenir démocratique des sociétés humaines. Car il n'est de démocratie possible sans une capacité minimale des citoyens qui la composent de prendre part aux affaires de la cité. Ce savoir-faire — ou cette compétence, si on ose un terme privilégié par le Programme de formation de l'école québécoise — prend racine et tire sa légitimité dans le contexte organisationnel des sociétés occidentales qui est le nôtre ainsi que d'une appartenance à une communauté politique nationale.
C'est pourquoi il convient, en toute logique, que les décisions d'importance et les choix fondamentaux qui façonnent notre système éducatif émanent du palier gouvernemental qui représente l'ensemble de la communauté nationale.
Nécessaire centralisation
Refuser au système éducatif québécois la nécessaire centralisation de la détermination des fins poursuivies et des moyens collectifs consentis pour garantir l'atteinte de ces fins, c'est refuser d'assumer collectivement, en tant que nation, l'égalité des chances de chacun des élèves sur l'ensemble du territoire québécois. Agir ainsi constituerait rien de moins qu'une démission morale inacceptable en ce qui a trait à la responsabilité éducative de tout État démocratique digne de ce nom.
Ce grand principe d'une nécessaire centralisation ne remet nullement en cause l'importance du rôle des commissions scolaires et une certaine autonomie des établissements scolaires. Cependant, il rappelle avec force qu'une répartition optimale des prérogatives décisionnelles ne saurait rimer exclusivement avec une décentralisation outrancière. Et en ce sens, il démontre l'irresponsabilité des propositions soumises par la Fédération québécoise des directeurs d'école, qui réclame une autonomie presque complète pour chaque établissement scolaire; il invite en outre à accueillir avec prudence la proposition d'autonomie accrue pour les commissions scolaires avancée par l'ancien ministre de l'Éducation Paul Gérin-Lajoie.
Pouvoir des parents
Le deuxième mythe qu'il importe de déboulonner a trait à la compétence des parents en matière éducative et au pouvoir qu'il convient de leur conférer. Pour bien comprendre ce qui est en jeu ici, il faut remonter aux principes philosophiques à l'origine de l'instruction publique et de son caractère obligatoire.
À partir du moment où un État constitué instaure un système public d'éducation, c'est qu'il considère que l'éducation familiale et communautaire, bien qu'ayant toujours sa pertinence dans la formation des individus, n'est pas apte en elle-même à assurer une formation suffisante à l'émergence des lumières de l'esprit permettant d'accéder à une véritable liberté citoyenne. Il faut donc en déduire que tout projet d'instruction publique est dans son essence projet de dépassement, projet d'arrachement des contingences familiales — et par le fait même sociales — qui prétendent définir et déterminer le devenir de chaque individu.
La bonne conduite de toute éducation publique bien comprise exige donc, sur le plan politique, un grand courage, duquel n'est pas absent une certaine violence psychologique qui vient secouer le sentimentalisme familial, qui n'hésite pas à affirmer que la seule légitimité en matière de choix éducatifs publics provient de l'État qui parle au nom de tous les citoyens.
Certes, les parents, en tant que citoyens, ont droit d'avoir voix au chapitre, mais en tant que parents, il ne devraient pas être investis de pouvoirs supplémentaires. Évidemment, une telle restriction, qui, avouons-le, constituerait une révolution par rapport à la situation qui prévaut actuellement dans les écoles du Québec, ne remettrait nullement en cause le droit des parents d'être informés adéquatement et de contribuer au bon cheminement scolaire de leurs enfants.
Clarifier les rôles
La clarification du rôle des parents et du pouvoir qu'ils sont en droit d'exercer sur l'institution scolaire aurait l'immense avantage de détruire cette conception pernicieuse qui fait des parents des clients que l'école se doit de satisfaire. Cette logique consumériste qui tend à s'installer dans les écoles du Québec va à l'encontre du bien commun et finit par desservir l'intérêt de l'élève. Et ce, sans compter toute la problématique du parent qui n'arrive pas toujours à prendre la distance nécessaire pour juger de la pertinence des moyens mis en oeuvre pour soutenir son enfant dans ses apprentissages et qui, par ses interventions intempestives, nuit au bon fonctionnement de l'école.
Ces considérations m'amènent donc à exprimer mon profond désaccord avec la proposition du professeur Jean-Pierre Proulx qui «estime qu'il pourrait être bénéfique d'envisager une "démocratie des usagers", où des commissaires seraient élus par un collège électoral formé de parents» (Le Devoir, les 16 et 17 février 2008).
Bien que sa proposition prévoie que des représentants de la communauté pourraient se greffer à ce collège, une telle façon de procéder refléterait la fausse image d'une école qui appartient d'abord aux parents. Or, plus que jamais, il faut réaffirmer que l'école publique se doit d'être au service du bien commun et qu'en conséquence nous sommes tous responsables de veiller à ce que sa gouvernance soit à la hauteur de l'idéal démocratique qui l'a vu naître.
Il s'agit de la valeur essentiellement positive accordée à la décentralisation et la prétendue compétence des parents à faire les bons choix en matière de gouvernance scolaire. Sans la nécessaire remise en question de ces deux mythes, il y a fort à parier que les propositions de renouvellement qui émergeront du Forum seront pour le moins décevantes et inopportunes.
Sans qu'on sache trop pourquoi, la décentralisation semble, aux yeux de nos contemporains, parée de toutes les vertus possibles. Par opposition, toute allusion à une centralisation accrue d'un système de gouvernance quelconque semble, dans le pire des cas, évoquer la résurgence des démons de l'autoritarisme ou, à tout le moins, la paralysie et l'inefficacité des interventions qui en découlent. Pourtant, une telle conception des choses ne résiste pas à une réflexion qui dépasse les opinions préconçues.
Un des objectifs fondamentaux de tout système d'éducation public est de former des citoyens éclairés et responsables. De l'atteinte de cet objectif dépend l'avenir démocratique des sociétés humaines. Car il n'est de démocratie possible sans une capacité minimale des citoyens qui la composent de prendre part aux affaires de la cité. Ce savoir-faire — ou cette compétence, si on ose un terme privilégié par le Programme de formation de l'école québécoise — prend racine et tire sa légitimité dans le contexte organisationnel des sociétés occidentales qui est le nôtre ainsi que d'une appartenance à une communauté politique nationale.
C'est pourquoi il convient, en toute logique, que les décisions d'importance et les choix fondamentaux qui façonnent notre système éducatif émanent du palier gouvernemental qui représente l'ensemble de la communauté nationale.
Nécessaire centralisation
Refuser au système éducatif québécois la nécessaire centralisation de la détermination des fins poursuivies et des moyens collectifs consentis pour garantir l'atteinte de ces fins, c'est refuser d'assumer collectivement, en tant que nation, l'égalité des chances de chacun des élèves sur l'ensemble du territoire québécois. Agir ainsi constituerait rien de moins qu'une démission morale inacceptable en ce qui a trait à la responsabilité éducative de tout État démocratique digne de ce nom.
Ce grand principe d'une nécessaire centralisation ne remet nullement en cause l'importance du rôle des commissions scolaires et une certaine autonomie des établissements scolaires. Cependant, il rappelle avec force qu'une répartition optimale des prérogatives décisionnelles ne saurait rimer exclusivement avec une décentralisation outrancière. Et en ce sens, il démontre l'irresponsabilité des propositions soumises par la Fédération québécoise des directeurs d'école, qui réclame une autonomie presque complète pour chaque établissement scolaire; il invite en outre à accueillir avec prudence la proposition d'autonomie accrue pour les commissions scolaires avancée par l'ancien ministre de l'Éducation Paul Gérin-Lajoie.
Pouvoir des parents
Le deuxième mythe qu'il importe de déboulonner a trait à la compétence des parents en matière éducative et au pouvoir qu'il convient de leur conférer. Pour bien comprendre ce qui est en jeu ici, il faut remonter aux principes philosophiques à l'origine de l'instruction publique et de son caractère obligatoire.
À partir du moment où un État constitué instaure un système public d'éducation, c'est qu'il considère que l'éducation familiale et communautaire, bien qu'ayant toujours sa pertinence dans la formation des individus, n'est pas apte en elle-même à assurer une formation suffisante à l'émergence des lumières de l'esprit permettant d'accéder à une véritable liberté citoyenne. Il faut donc en déduire que tout projet d'instruction publique est dans son essence projet de dépassement, projet d'arrachement des contingences familiales — et par le fait même sociales — qui prétendent définir et déterminer le devenir de chaque individu.
La bonne conduite de toute éducation publique bien comprise exige donc, sur le plan politique, un grand courage, duquel n'est pas absent une certaine violence psychologique qui vient secouer le sentimentalisme familial, qui n'hésite pas à affirmer que la seule légitimité en matière de choix éducatifs publics provient de l'État qui parle au nom de tous les citoyens.
Certes, les parents, en tant que citoyens, ont droit d'avoir voix au chapitre, mais en tant que parents, il ne devraient pas être investis de pouvoirs supplémentaires. Évidemment, une telle restriction, qui, avouons-le, constituerait une révolution par rapport à la situation qui prévaut actuellement dans les écoles du Québec, ne remettrait nullement en cause le droit des parents d'être informés adéquatement et de contribuer au bon cheminement scolaire de leurs enfants.
Clarifier les rôles
La clarification du rôle des parents et du pouvoir qu'ils sont en droit d'exercer sur l'institution scolaire aurait l'immense avantage de détruire cette conception pernicieuse qui fait des parents des clients que l'école se doit de satisfaire. Cette logique consumériste qui tend à s'installer dans les écoles du Québec va à l'encontre du bien commun et finit par desservir l'intérêt de l'élève. Et ce, sans compter toute la problématique du parent qui n'arrive pas toujours à prendre la distance nécessaire pour juger de la pertinence des moyens mis en oeuvre pour soutenir son enfant dans ses apprentissages et qui, par ses interventions intempestives, nuit au bon fonctionnement de l'école.
Ces considérations m'amènent donc à exprimer mon profond désaccord avec la proposition du professeur Jean-Pierre Proulx qui «estime qu'il pourrait être bénéfique d'envisager une "démocratie des usagers", où des commissaires seraient élus par un collège électoral formé de parents» (Le Devoir, les 16 et 17 février 2008).
Bien que sa proposition prévoie que des représentants de la communauté pourraient se greffer à ce collège, une telle façon de procéder refléterait la fausse image d'une école qui appartient d'abord aux parents. Or, plus que jamais, il faut réaffirmer que l'école publique se doit d'être au service du bien commun et qu'en conséquence nous sommes tous responsables de veiller à ce que sa gouvernance soit à la hauteur de l'idéal démocratique qui l'a vu naître.
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