Libre opinion: Que sommes-nous devenus, nous les professeurs?
Claude G. Genest - Dr 3e cycle, Professeur d'université, Université du Québec à Trois-Rivières et membre du Conseil d'administration de l'UQTR
7 janvier 2003
L'autre soir Yvon Deschamps était interviewé, il mentionnait de quelle façon les gens s'entraidaient, il y a encore 30 ans. Il mentionnait la dérive individualiste actuelle. Or, le professeur d'université a longtemps été considéré comme le savant, celui qui sait, ou l'intellectuel, celui qui réfléchit profondément sur un aspect de la connaissance. Au cours de cette dernière décennie, il me semble qu'il s'est vu relégué, voire confiné, à la fonction de chercheur de subventions, d'argent pour la recherche, davantage qu'à la réflexion, voire la méditation, des fondements et des nouveautés de sa science.
Il en serait venu à mettre en place une production de la connaissance qui se manifeste, le plus souvent, par une kyrielle d'articles qui, placés dans un certain ordre et conçus au bon moment, lui permettront d'aller chercher à nouveau des subventions, pour réaliser d'autres articles, et ainsi de suite.
Cela fait des semaines bien occupées. Il ne faut pas se surprendre si une enquête récente sur l'activité des professeurs dénotait que ce corps d'emploi travaillait en moyenne 46,5 heures par semaine et plus du tiers des professeurs travaillaient plus de 60 heures-semaine.
Dans cet aire de l'informatisation où la machine devait alléger les tâches, n'en serions-nous pas arrivés à servir la machine plutôt que de nous en servir. En effet, la grosse machine des organismes subventionnaires a ses exigences, ses dates de tombée, etc. Sans l'accréditation de certain de ces organismes, il est difficile de «performer» ailleurs. La plus grosse machine, celle de notre employeur, l'administration, mais aussi notre assemblée départementale (nos collègues exigeants) en demande davantage.
La plus grosse machine, notre gouvernement, veut encore plus de performance de ses employés, et peut-être, me semble-t-il, veut mieux garder occupés les professeurs d'universités habitués à jongler avec les idées, que de les voir remettre les politiques gouvernementales en question. Ainsi, en les gardant occupés avec des subventions qui leur sont devenues graduellement nécessaires, ils «ne mordent pas la main qui les nourrit». La société demeure alors exempte de controverse. La société va donc bien. Pour parodier la chanson «Tout va très bien, Madame la marquise!».
Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où les intellectuels n'avaient pas besoin d'argent pour réfléchir, ils publiaient moins, un seul titre de livre renfermait leur pensée sur un sujet. Il ne leur était pas nécessaire de publier plusieurs articles contenant souvent 90 % de l'article précédent ou de modifier un peu le titre pour en faire un nouveau et inonder le marché en l'alourdissant. L'essentiel de leur travail résidait dans la préparation de futurs penseurs en vue d'améliorer l'état de la société.
Libre aux politiciens d'écouter les penseurs, dont certains d'entre eux fonçaient sur des commissions parlementaires et agissaient directement sur les décisions. Actuellement, les kyrielles d'articles sont comme de multiples papiers sablés (toile d'émeri) qui polissent le beau caillou de la connaissance, belle boule ronde, comme une boule de pétanque, mais qui tourne sur elle-même sans agir sur le bien-être de notre société. Plus c'est poli, moins ça frotte.
Les intellectuels sont occupés, ils ne dérangent pas les décideurs en place, pendant que des systèmes comme la santé, l'éducation, l'environnement s'affaissent en silence. Les savants et intellectuels sont trop occupés à leur recherche.
À ce rythme infernal, le professeur n'a presque plus de vie de famille. Prenez une revue dans votre domaine, regardez les auteurs prolifiques, ils sont souvent seuls (célibataires ou divorcés). Quelle est la dernière fois où vous avez eu une activité de détente réelle comme de jouer au golf ou aux quilles avec des amis? Au fait, avez-vous des amis réels dans votre département, alors que tous vont piger dans la même assiette au beurre qui se rétrécit chaque année? À quand remonte la dernière fois où vous les avez reçus à souper à la maison?
Pourtant, auparavant cela se faisait. Des tables animées se créaient, des savants et intellectuels discutaient ferme et les débats se poursuivaient. À quand remonte le dernier débat dans le monde universitaire?
La réflexion, voire la méditation, débouchant sur des interventions sur la société (l'expliquer, la comprendre, l'améliorer...) était le lot des universitaires. Qu'est devenue la société depuis que nous la délaissons pour la «production scientifique»? Certaines universités exigent que le professeur aille chercher plus que son salaire en subventions. Pourquoi ne pas se lancer dans les affaires à ce compte-là? Le professeur n'aurait pas d'enseignement à donner, et partout, il aurait plus de temps pour rechercher les subventions. Ne serait-on pas en train d'évacuer la mission de former la relève? Jusqu'où allons-nous plonger dans l'absurde? Allons-nous nous réveiller de ce cauchemar? Je rêvais que les professeurs étaient des machines à production que l'on jette après usage plus ou moins court. Dans mon rêve, la personne consommait des professeurs comme des bûches dans un foyer.
Il en serait venu à mettre en place une production de la connaissance qui se manifeste, le plus souvent, par une kyrielle d'articles qui, placés dans un certain ordre et conçus au bon moment, lui permettront d'aller chercher à nouveau des subventions, pour réaliser d'autres articles, et ainsi de suite.
Cela fait des semaines bien occupées. Il ne faut pas se surprendre si une enquête récente sur l'activité des professeurs dénotait que ce corps d'emploi travaillait en moyenne 46,5 heures par semaine et plus du tiers des professeurs travaillaient plus de 60 heures-semaine.
Dans cet aire de l'informatisation où la machine devait alléger les tâches, n'en serions-nous pas arrivés à servir la machine plutôt que de nous en servir. En effet, la grosse machine des organismes subventionnaires a ses exigences, ses dates de tombée, etc. Sans l'accréditation de certain de ces organismes, il est difficile de «performer» ailleurs. La plus grosse machine, celle de notre employeur, l'administration, mais aussi notre assemblée départementale (nos collègues exigeants) en demande davantage.
La plus grosse machine, notre gouvernement, veut encore plus de performance de ses employés, et peut-être, me semble-t-il, veut mieux garder occupés les professeurs d'universités habitués à jongler avec les idées, que de les voir remettre les politiques gouvernementales en question. Ainsi, en les gardant occupés avec des subventions qui leur sont devenues graduellement nécessaires, ils «ne mordent pas la main qui les nourrit». La société demeure alors exempte de controverse. La société va donc bien. Pour parodier la chanson «Tout va très bien, Madame la marquise!».
Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Il fut un temps où les intellectuels n'avaient pas besoin d'argent pour réfléchir, ils publiaient moins, un seul titre de livre renfermait leur pensée sur un sujet. Il ne leur était pas nécessaire de publier plusieurs articles contenant souvent 90 % de l'article précédent ou de modifier un peu le titre pour en faire un nouveau et inonder le marché en l'alourdissant. L'essentiel de leur travail résidait dans la préparation de futurs penseurs en vue d'améliorer l'état de la société.
Libre aux politiciens d'écouter les penseurs, dont certains d'entre eux fonçaient sur des commissions parlementaires et agissaient directement sur les décisions. Actuellement, les kyrielles d'articles sont comme de multiples papiers sablés (toile d'émeri) qui polissent le beau caillou de la connaissance, belle boule ronde, comme une boule de pétanque, mais qui tourne sur elle-même sans agir sur le bien-être de notre société. Plus c'est poli, moins ça frotte.
Les intellectuels sont occupés, ils ne dérangent pas les décideurs en place, pendant que des systèmes comme la santé, l'éducation, l'environnement s'affaissent en silence. Les savants et intellectuels sont trop occupés à leur recherche.
À ce rythme infernal, le professeur n'a presque plus de vie de famille. Prenez une revue dans votre domaine, regardez les auteurs prolifiques, ils sont souvent seuls (célibataires ou divorcés). Quelle est la dernière fois où vous avez eu une activité de détente réelle comme de jouer au golf ou aux quilles avec des amis? Au fait, avez-vous des amis réels dans votre département, alors que tous vont piger dans la même assiette au beurre qui se rétrécit chaque année? À quand remonte la dernière fois où vous les avez reçus à souper à la maison?
Pourtant, auparavant cela se faisait. Des tables animées se créaient, des savants et intellectuels discutaient ferme et les débats se poursuivaient. À quand remonte le dernier débat dans le monde universitaire?
La réflexion, voire la méditation, débouchant sur des interventions sur la société (l'expliquer, la comprendre, l'améliorer...) était le lot des universitaires. Qu'est devenue la société depuis que nous la délaissons pour la «production scientifique»? Certaines universités exigent que le professeur aille chercher plus que son salaire en subventions. Pourquoi ne pas se lancer dans les affaires à ce compte-là? Le professeur n'aurait pas d'enseignement à donner, et partout, il aurait plus de temps pour rechercher les subventions. Ne serait-on pas en train d'évacuer la mission de former la relève? Jusqu'où allons-nous plonger dans l'absurde? Allons-nous nous réveiller de ce cauchemar? Je rêvais que les professeurs étaient des machines à production que l'on jette après usage plus ou moins court. Dans mon rêve, la personne consommait des professeurs comme des bûches dans un foyer.
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