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Le devoir de philo - Les voyages dans les grandes oeuvres forment la jeunesse

9 février 2008 
Prendre un an pour se plonger dans les grands livres de notre civilisation: voilà l'idée qu'a proposée le jeune philosophe Raphaël Arteau McNeil à l'Université Laval qui, emballée, a concocté un «certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale» chapeauté par la faculté de philosophie. La méthode pédagogique est simplissime: lire ces textes d'un couvert à l'autre et en discuter avec d'autres étudiants. Mais elle sous-tend une philosophie de la culture où Homère, Platon, saint Augustin, Shakespeare, Jane Austen, Tocqueville, Darwin, Arendt et les autres deviennent les professeurs.

«Québec, l'héritage de l'Occident pourra-t-il encore passer par toi?», s'inquiétait récemment le politologue et essayiste Marc Chevrier. Y avait-il un peu de ce souci dans l'idée d'un certificat comme celui que vous avez conçu?

Raphaël Arteau McNeil. Certainement. Il ne va plus de soi aujourd'hui, au Québec et ailleurs, que l'éducation passe par la fréquentation des oeuvres qui ont marqué l'Occident et que nous avons reçues en héritage. Cela dépend en grande partie de l'idée que nous nous faisons de l'éducation.

On trouve chez Platon et Xénophon, deux élèves de Socrate, l'idée que l'éducation est comme la chasse. La chasse est une activité qui requiert persévérance et intelligence pour débusquer et capturer les plus belles bêtes. De même, l'éducation est une activité qui requiert persévérance et intelligence pour découvrir et s'approprier les plus belles connaissances, les plus belles vérités.

De nos jours, on conçoit trop souvent l'éducation comme du magasinage: on va s'acheter les «outils» qui nous manquent en vue de notre carrière. Cette perception conduit à une dépréciation des domaines moins directement liés à la carrière et à la profession.

Pour reprendre un bon mot d'un de mes anciens professeurs de philosophie au cégep, Bernard Boulet, les étudiants entrent souvent dans leur cours de philo ou de littérature comme s'ils entraient dans la pièce En attendant Godot, qui commence avec les mots: «Rien à faire». Ils ne voient pas qu'il y a là tout un monde, tout un terrain de chasse rempli du meilleur gibier, un gibier dont la capture fera croître et fortifier leur propre humanité.

Autrement dit, il y a un trésor souvent insoupçonné dans les grands livres; c'est la découverte que j'ai faite lors de mon passage au cégep. Et nous n'avons pas trop d'une vie humaine pour en tirer profit. Comme l'écrivait le philosophe Leo Strauss: «La vie est trop courte pour vivre avec d'autres livres que les livres des plus grands.»

LD. Que voulez-vous dire lorsque vous affirmez que dans ce certificat, «ce sont les livres qui enseignent»?

RAM. Avec Hérodote, l'histoire débute; avec saint Augustin, le christianisme se donne une armature intellectuelle; avec Jean-Jacques Rousseau, le coeur devient un argument; avec Darwin, toutes les espèces se mettent en mouvement. Tous ces moments, tous ces événements sont contenus dans des livres. Il revient à chacun de nous de les ouvrir pour les revivre. Ces livres sont si bien écrits qu'ils ont su transformer l'humanité. Comment ne pas penser que leur lecture transformera l'humain en chacun de nous? C'est donc le contact direct au livre qui est privilégié.

LD. L'enseignement, dans ce certificat, respectera en gros la méthode du groupe de discussion. On lit une partie d'oeuvre, on se rencontre pour en discuter, puis on retourne lire et on se rencontre de nouveau, et ainsi de suite jusqu'au terme du livre. Or un autre professeur de philosophie, Gérald Allard, qui pratique cela depuis longtemps, m'a déjà présenté ce qui se produit: «On travaille le livre et c'est le livre qui nous travaille.»

RAM. Voilà une façon fort élégante d'exprimer ce que vise le certificat. Ces oeuvres nous travaillent, et pas n'importe comment. Ce n'est pas qu'elles nous informent, comme le nuancerait le même Allard, mais elles nous forment.

Pour le dire à la façon de Montaigne: mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. Toute carrière qu'exercera un jeune plus tard requerra expertise et jugement. L'expertise, c'est la spécialisation, c'est ce qu'on va chercher en entrant en médecine ou à la faculté de droit. Sauf que l'expertise seule ne suffit pas. Le bon médecin ou le bon avocat doit être en plus une personne d'aplomb, avec une certaine sagesse face à la vie, qui lui permet de nous éclairer dans les décisions que nous devons prendre.

Nous avons besoin de spécialistes qui possèdent de la profondeur et du relief, pour la simple raison que nous vivons dans un monde qui n'est pas plat et simple. Comme l'a si bien exprimé Albert Einstein: «Il ne suffit pas d'apprendre à l'homme une spécialité. [...] Sinon, il ressemble davantage, avec ses connaissances professionnelles, à un chien savant qu'à une créature harmonieusement développée.» Et il ajoute: «Il doit apprendre à comprendre les motivations des hommes, leurs chimères et leurs angoisses, pour déterminer son rôle exact vis-à-vis des proches et de la communauté.»

Le pari du certificat est que la fréquentation des grandes oeuvres contribue à former un jugement autonome et instruit. Montaigne, pour revenir à lui, compare l'éducation au miel que produisent les abeilles. Nous offrons l'occasion d'aller butiner chez les plus grands esprits pour produire un miel qui soit bien à soi.

De toute façon, aussi carriéristes que nous puissions être, nous ne sommes pas seulement — nous ne sommes pas principalement — notre carrière. Il faut savoir faire notre métier d'homme, dit le même Montaigne.

Une grande partie de notre bonheur ne se joue pas au bureau mais à l'intérieur de nous-mêmes, dans ces parties mal définies de notre être que nous appelons coeur, âme, esprit. C'est pour cette raison que, par exemple, la lecture de Madame Bovary peut nous faire du bien en nous aidant à comprendre la force de l'imagination, la force du désir amoureux et la bêtise bourgeoise.

Réforme ou cours classique?

LD. Je lis le texte de présentation de votre certificat: autonomie de l'étudiant (tenue d'un «journal personnel d'apprentissage»), «approche pédagogique intégrée», privilège à la discussion et non au cours magistral; au fond, vous appliquez plusieurs principes de cette très controversée réforme de l'éducation!

RAM. C'est fort possible. Nous voulons en effet enrichir l'expérience de s'éduquer par la discussion; on s'entraide à s'éduquer. C'est pourquoi le certificat se compose de cohortes contingentées à 30 étudiants. Au-delà de ce nombre, la discussion n'est plus possible. Peut-être est-ce en ce sens que le certificat rejoint l'esprit de la réforme.

Mais il y aura un corpus de textes. L'habileté à discuter de ses lectures ne remplacera pas la découverte d'un contenu: l'oeuvre elle-même. Car l'oeuvre est en elle-même un enseignement «magistral». Dans les cours, nous voulons faire entendre le discours de l'oeuvre elle-même plus que le discours de l'enseignant sur l'oeuvre.

L'enseignant ne doit pas éclipser l'oeuvre. Son rôle consiste donc à accompagner les étudiants dans leur appropriation de l'oeuvre et à les guider afin de s'assurer aussi qu'ils ne passent pas à côté de l'essentiel. En cela, donc, le certificat prend ses distances avec une réforme qui veut bien souvent éviter de confronter les étudiants à des oeuvres qui ne parlent pas directement à leur quotidien.

Certes, les grandes oeuvres ne sont pas toujours des lectures faciles, mais c'est justement la raison d'être du certificat que j'ai proposé: il veut initier à la lecture et accompagner tout au long de la lecture. On entend souvent dire qu'il faut proposer des livres amusants aux jeunes pour les amener à apprécier la lecture et, de là, à découvrir par eux-mêmes les chefs-d'oeuvre, comme s'il n'y avait qu'un pas entre le dernier roman pour adolescents et Don Quichotte.

Pourtant, personne n'affirmerait qu'en confinant les étudiants au simple apprentissage de la multiplication et de la division, ils en viendraient à aborder par eux-mêmes le calcul d'intégrales et de dérivées. Platon le disait déjà: les belles choses sont difficiles. Et c'est la raison pour laquelle l'éducation existe, tout simplement.

LD. Ici, on dira que votre programme a des relents de cours classique.

RAM. Ah! Aristote dit que lorsque deux partis adverses nous accusent tous les deux d'être dans le camp adverse, c'est peut-être un signe qu'on se trouve dans le juste milieu! Si le certificat peut être associé à la fois à la réforme et au cours classique, c'est peut-être un bon signe, après tout.

Du cours classique, nous empruntons l'idée qu'il existe un corpus de textes incontournables qu'un être humain possédant une éducation digne de ce nom se doit d'avoir lus. Sauf que le cours classique était réservé à une élite et, bien souvent, l'enseignement du professeur éclipsait l'enseignement de l'oeuvre elle-même.

Si on veut établir la généalogie du certificat, il faut plutôt se tourner vers les Great Books Programs que j'ai découverts quand j'étais au doctorat au Boston College. Certains collègues de classe me racontaient qu'au St John's College, où ils étaient passés, la devise est: «Where great books are the teachers.»

Plusieurs grandes universités américaines, comme St John's, offrent aujourd'hui un Great Books Program. Au Québec, il y a bien sûr le Liberal Arts College de l'université Concordia, mais il n'existe rien de tel en français. Or, personnellement, au sortir du cégep, j'aurais été le premier à vouloir m'inscrire à un de ces programmes.

À mon retour au Québec, j'ai donc proposé à l'Université Laval de lancer un certificat qui, tout en s'inspirant des Great Books Programs, aurait sa propre originalité. Ce sera sans doute le premier de ce genre, en français, en Amérique du Nord.

C'est la raison pour laquelle je préférerais parler de ce que les Anglo-Saxons appellent liberal education plutôt que d'un cours classique ou de compétences transversales. L'éducation libérale vise la bonne vie en initiant aux belles choses comme la littérature, l'histoire, les sciences et la philosophie. L'éducation est dite libérale en un second sens aussi, car c'est une éducation qui rend libre, c'est-à-dire qui libère des préjugés propres à son époque et à son milieu.

Ces terrifiants «DWEM»!

LD. Vous savez que depuis les années 80, des auteurs dénoncent le fait que dans les corpus classiques, il n'y avait que des «DWEM», des Dead White European Males. Que leur répondriez-vous?

RAM. Ces critiques dénoncent bien sûr l'idée de s'éduquer par les grands livres, alléguant qu'ils sont non seulement vieux et désuets mais aussi racistes, eurocentristes et sexistes. Ils voudraient que nos démocraties libérales se libèrent de ces vieilleries pour épouser aujourd'hui le progrès dans la reconnaissance de toutes les cultures et de toutes les personnes.

Cependant, la célébration de notre époque comme la seule qui se soit défaite de tous les préjugés possibles et imaginables et comme la seule qui soit ouverte à toutes les formes d'altérité possibles et imaginables entraîne son propre préjugé et sa propre fermeture.

Un auteur comme Allan Bloom a très bien décrit ce phénomène. Notre orgueil pour notre propre époque a produit un «chauvinisme du présent», pour reprendre l'expression qu'Alain Finkielkraut utilisait dans ces mêmes pages il n'y a pas si longtemps, ce qui crée une fermeture d'esprit envers tout ce qui fut dit et écrit dans le passé.

La plus triste conséquence de ce préjugé est la ferme conviction que nous n'avons rien à apprendre de tous ces «vieux livres poussiéreux», qu'il n'y a là rien de grand, de vrai ou de beau, et que rien ne peut justifier de transmettre un tel héritage.

Pourtant, chaque année, des étudiants continuent à faire l'étonnante découverte que ces vieilles oeuvres, loin de véhiculer des propos racistes et sexistes qu'on leur prête, atteignent des sommets d'humanité. Ces jeunes font ainsi l'expérience que les vieilles oeuvres sont une nourriture vivifiante pour l'âme et éclairent le présent.

Vous savez que chaque année, certains étudiants prennent une année sabbatique pour voyager. Je me dis: pourquoi ne viendraient-ils pas une année voyager dans les grandes oeuvres? Dans ce voyage par les livres (qui, en passant, est offert à tous: au collégien diplômé autant qu'au retraité), on se découvre, on apprend à mieux connaître ses intérêts, tout en pénétrant la grande culture occidentale, ce qui peut ensuite être mis à profit dans sa formation professionnelle.

Raphaël Arteau McNeil termine une thèse de doctorat sur Platon au Boston College. Il enseigne la philosophie au Collège François-Xavier-Garneau. On peut s'informer sur le certificat dont il est responsable à l'adresse www.fp.ulaval.ca, rubrique «Nouvelles».

- Vos suggestions et commentaires sont les bienvenus: arobitaille@ledevoir.com.






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