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Interactions entre médicaments et plantes médicinales - Pourquoi noyer de l'information valable dans une confusion de faussetés?

Toute campagne de la peur, qui amalgame brillamment des faits réels et des faussetés flagrantes, n'aide en rien les citoyens

Jean-Yves Dionne - Pharmacien, Chargé de cours en Phytothérapie, Faculté de pharmacie, Université de Montréal  30 décembre 2002 
L'auteur publie cette réplique à la demande de l'Association pharmaceutique homéopathique du Canada

Dans l'article intitulé «Une tisane ou une bombe?» paru le 26 octobre 2002, l'auteure, Mme Isabelle Paré, touche une réalité importante: les interactions entre médicaments et plantes médicinales. Quoique le sujet soit fort pertinent, le ton alarmiste de l'article et la quantité d'informations inexactes qu'on y retrouve nuit à la qualité du message et mine la crédibilité du journal Le Devoir. Probablement parce qu'elle ne connaît que très peu le sujet, l'auteure sème allègrement la confusion en écrivant des faussetés flagrantes.

Par exemple, le kava n'est pas utilisé en homéopathie mais bien en phytothérapie. Ce détail peut sembler anodin mais il est, en réalité, crucial. L'homéopathie utilise des substances diluées maintes fois, ce qui signifie que la quantité de substance active est tellement faible que le risque d'interaction est nul. À ce jour, aucune interaction n'a été rapportée entre les médicaments de synthèse et les produits homéopathiques. La parfaite sécurité de l'homéopathie est très bien établie de par le monde. De plus, la prétendue toxicité hépatique du kava, malgré les dires de Santé Canada, n'a toujours pas été établie. Le décès rapporté est en réalité dû à l'alcoolisme et à une cirrhose du foie diagnostiquée longtemps avant la prise du kava. (Blumenthal M.)

Plus loin, l'auteure mentionne que le Dr Foster s'est penché sur «[É]150 produits, dont les très en vogue remèdes homéopathiques comme le millepertuis et l'échinacée [É]». Encore une fois cette confusion: le millepertuis et l'échinacée sont utilisés en homéopathie mais sous d'autres noms (hypericum et echinacea) et, sous cette forme, ils ne causent pas d'interaction. Je doute fort que le Dr Foster ait fait de grandes déclarations à leur sujet.

La nécessité d'une information

précise et valide

Le cas anecdotique des deux sidéens du Manitoba n'est pas dénué d'intérêt. Cependant, l'auteure omet de mentionner la quantité (deux ou 12 gousses par jour?) et la durée (deux jours ou 12 semaines?) de la consommation d'ail. Cette anecdote met en relief le besoin de recherches et, surtout, la nécessité de donner aux patients une information précise et valide sur leur traitement. À lire l'auteure, on croit qu'il faut plutôt légiférer la vente des aliments comme les gousses d'ail!

L'auteure mentionne également que: «Le millepertuis peut avoir de multiples effets secondaires». Curieusement, les recherches cliniques affirment le contraire. Le millepertuis causerait un maximum de 8 % d'effets indésirables mineurs comparativement à 39 % d'effets secondaires plus sérieux avec les antidépresseurs de synthèse.(Schrader E.) Le millepertuis est très bien toléré et s'avère un outil thérapeutique valable pour lutter contre la dépression légère à modérée. D'ailleurs, le millepertuis est maintenant la première arme de traitement médical contre ce type de dépression en Allemagne.

Évidemment, il est important de consulter un professionnel de la santé avant de prendre du millepertuis puisqu'il peut interagir avec certains médicaments. Il en va de même de l'aspirine, des antihistaminiques, et de nombreux produits, naturels ou non, qui se retrouvent en vente libre sur les tablettes des pharmacies.

L'auteure mentionne encore que l'échinacée peut «[É] faire fluctuer la concentration de certains médicaments dans le sang [É]». Pourtant, selon la documentation scientifique, seulement deux interactions spéculatives (donc possibles mais non rapportées) sont mentionnées. Comme l'échinacée stimule le système immunitaire, elle pourrait théoriquement diminuer l'effet des immunosuppresseurs prescrits lors de greffes. Cette interaction, jamais documentée, est suffisamment sérieuse pour que, de routine, les professionnels de la santé la mentionnent à leurs patients.

Une information

incomplète

L'autre interaction, également théorique, toucherait les anticoagulants. Le Dr Foster a bien publié une étude sur l'interaction in vitro entre certaines plantes médicinales et l'enzyme cytochrome qui métabolise certains médicaments. (Budzinski JW, Foster BC, Vandenhoek S et al.) Mais est-ce que ce qui est vu dans une éprouvette a une correspondance clinique? Il faudrait nuancer le propos. Encore une fois, l'auteure donne une information incomplète dans le but d'alarmer le lecteur.

Selon Mme Paré, «[É] huit onces de jus de pamplemousse peuvent expédier à l'urgence les personnes prenant des médicaments prescrits [É]». Une autre grossière exagération: l'interaction avec le jus de pamplemousse est statistiquement vraie mais cliniquement très rare. Un patient qui commence à prendre de bonnes quantités de jus de pamplemousse alors qu'il n'en prenait pas auparavant pourra voir les concentrations sanguines de certains médicaments diminuer. Les différents auteurs qui se sont penchés sur le sujet mentionnent qu'il faut environ quatre verres par jour chez une personne qui n'en prenait pas auparavant pour qu'une interaction soit observée. (Abernaty DR.)

Le résumé de l'entrevue avec le Dr Le Lorier met en lumière le besoin criant d'information et d'encadrement des produits naturels au Canada. La nouvelle loi du Bureau des Produits de Santé Naturels prévue pour 2003 devrait répondre à plusieurs de ses inquiétudes. Je diverge par contre d'opinion quant à l'imposition des «[É] mêmes exigences de sécurité, d'efficacité et d'étiquetage que celles imposées aux compagnies pharmaceutiques». L'approche privilégiée par Ottawa est plutôt similaire à l'approche allemande qui cherche une preuve raisonnable et non absolue. Lorsqu'une nouvelle molécule synthétique est crée, on se doit de la traiter d'emblée comme un poison jusqu'à preuve du contraire. Cependant, cette rigueur est-elle appropriée dans le cas d'un aliment ou d'une plante qui est consommée depuis des siècles? Si l'on applique les exigences pharmaceutiques, un produit comme l'ail ou un extrait de bleuet devra être soumis à un processus très coûteux avant d'être approuvé. En fin de compte, le patient ne serait pas «mieux protégé» mais son portefeuille serait définitivement moins bien garni!

En terminant, il faut rappeler que les produits homéopathiques sont actuellement régis par la loi sur les médicaments et qu'ils doivent porter un numéro d'identification de médicament (DIN) comme tous les médicaments de vente libre. À ce titre, ils sont soumis aux même restrictions et contrôles que les autres médicaments. De plus, leur profil d'innocuité est démontré.

Personnellement, j'attends la nouvelle loi avec impatience et j'oeuvre à disséminer l'information scientifique disponible aux professionnels de la santé au sujet des produits naturels, de leurs indications et interactions. Cette campagne de la peur, qui amalgame brillamment des faits réels et des faussetés flagrantes, n'aide en rien les citoyens. Plutôt que de tout mélanger dans le même panier, il est beaucoup plus utile de faire circuler une information judicieuse et précise.
 
 
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