Pour mémoire
Denise Bombardier
28 décembre 2002
Certes, la mémoire peut servir de repli, entretenir la nostalgie (oh, le vilain mot), mais avant tout, la mémoire éclaire le présent et par conséquent oriente l'avenir. Une société peut, au nom d'une idéologie, altérer, voire éradiquer la mémoire collective. Des Khmers rouges aux islamistes en passant par les staliniens et les nazis, l'histoire contemporaine est édifiante à cet égard.
Moins radicale, moins brutale, la mémoire sélective, qu'on pourrait aussi appeler mémoire utilitaire (à vrai dire, la négation même de la mémoire éclairante), demeure une pratique courante, d'autant qu'elle s'alimente à l'ignorance de chacun. Affirmer des demi-vérités, pratiquer l'omission volontaire est une technique redoutable que connaissent bien ceux qui nous gouvernent, ceux qui nous manipulent ou ceux qui nous flattent. Et il arrive que ce soit les mêmes.
En cette fin d'année, une des dernières si l'on en croit les tenants de l'éradication de notre culture chrétienne, s'interroger sur cette mémoire devient un exercice salutaire. Hier, à l'aube, accoudée à la fenêtre, je regardais la croix lumineuse qui, contrairement à ce que l'on pense, ne domine plus le mont Royal, dépassée en hauteur par les antennes de la télévision, ce qui prouve bien la prépondérance de la religion médiatique sur l'Église, catholique ou protestante. Cette croix, donc, m'est apparue émouvante parce que plus petite qu'on ne l'imagine et qu'elle scintille moins que le plus banal des néons commerciaux. Un jour prochain, au nom d'une prophylaxie culturelle, des groupes de pression tenteront bien d'éteindre ce rappel de la fondation de Ville-Marie en 1642. Et il se trouvera des politiciens démagogues en mal d'électorat ethnique pour consentir à un tel geste. On en veut pour preuve l'abandon de la référence à Noël dans les voeux des premiers ministres canadiens à leurs commettants. Il faut donc rendre hommage aux premiers ministres du Québec et de Terre-Neuve de ne pas avoir cédé à cette détestable rectitude politique en se réclamant de Noël et du jour de l'An.
Cette offensive n'est ni marginale ni improvisée. Elle tend à laminer le passé, à créer une dynamique qui mène à l'éclatement des revendications majoritaires. Les Québécois n'auraient pas été des Canadiens français, après s'être définis comme Canadiens et, à l'origine de la colonie, comme des Français. Nous n'aurions pas été catholiques, nos ancêtres n'auraient pas défriché le pays, n'auraient pas construit les villages, n'auraient pas transmis de patrimoine culturel. La langue française serait donc sans assises et ne justifierait surtout pas d'exemptions légales.
Nous ne sommes pas les seuls à subir ces assauts au nom d'une conception, au mieux tordue, au pire vicieuse, de la laïcité de l'État, du droit à la différence et de la non-discrimination des personnes. À Bruxelles, la Communauté européenne vient d'abolir le dimanche comme jour férié pour ne pas porter ombrage aux autres religions. Les symboles de notre culture chrétienne qui définissent l'organisation du monde occidental sont attaqués par des adversaires de l'intérieur avec la complicité de toutes les bonnes âmes qui pratiquent l'autoflagellation culturelle et carburent à la culpabilité comme d'autres à l'alcool.
Aucune raison historique, politique ou économique ne justifie que l'on se frappe la poitrine en lançant des mea-culpa comme d'autres des incantations fanatiques souvent meurtrières. Sans absoudre les dérives et les excès de l'Occident, il faut aussi mettre à son compte les luttes pour la liberté, la tolérance et l'ouverture aux autres. Nous n'avons pas le monopole de l'exploitation humaine, de la répression et de la terreur. Et surtout, les valeurs chrétiennes de l'amour du prochain, du partage et de la compassion reposent sur une haute conception de la nature de l'homme. Avec ou sans la foi, l'adhésion sincère à ces valeurs nous met à l'abri de la tyrannie et de la haine qui la nourrit.
En fin d'année, l'heure est à la trêve, ce qui ne signifie pas qu'on oublie ce qui nous divise, nous déchire et nous menace. La vigilance devrait donc, dans ce contexte, s'ajouter aux résolutions traditionnelles du Nouvel An. Quant à la mémoire de ce que nous avons été, il est impératif de la vivifier et de l'exalter sans tomber dans le passéisme. Ceux qui ont eu vingt ans dans les années soixante sont aujourd'hui des sexagénaires. Ce sont ceux-là mêmes qui, pour s'alléger du poids de «notre maître le passé», ont liquidé l'héritage culturel et religieux ou tout au moins ont refusé de le transmettre à leurs enfants. Les ruptures, surtout rapides comme nous les avons connues, sont lourdes de conséquences car elles désarment et les personnes et les sociétés. L'identité se perd aussi par l'amnésie. Le temps des Fêtes nous rappelle que nous sommes culturellement des chrétiens. Cela n'est ni bon ni mal. Il n'y a ni vanité et surtout ni honte à le constater et à l'assumer. C'est un supplément de notre âme collective.
Bonne et heureuse année à tous et le paradis avant la fin de vos jours si possible.
denbombardier@earthlink.net
Moins radicale, moins brutale, la mémoire sélective, qu'on pourrait aussi appeler mémoire utilitaire (à vrai dire, la négation même de la mémoire éclairante), demeure une pratique courante, d'autant qu'elle s'alimente à l'ignorance de chacun. Affirmer des demi-vérités, pratiquer l'omission volontaire est une technique redoutable que connaissent bien ceux qui nous gouvernent, ceux qui nous manipulent ou ceux qui nous flattent. Et il arrive que ce soit les mêmes.
En cette fin d'année, une des dernières si l'on en croit les tenants de l'éradication de notre culture chrétienne, s'interroger sur cette mémoire devient un exercice salutaire. Hier, à l'aube, accoudée à la fenêtre, je regardais la croix lumineuse qui, contrairement à ce que l'on pense, ne domine plus le mont Royal, dépassée en hauteur par les antennes de la télévision, ce qui prouve bien la prépondérance de la religion médiatique sur l'Église, catholique ou protestante. Cette croix, donc, m'est apparue émouvante parce que plus petite qu'on ne l'imagine et qu'elle scintille moins que le plus banal des néons commerciaux. Un jour prochain, au nom d'une prophylaxie culturelle, des groupes de pression tenteront bien d'éteindre ce rappel de la fondation de Ville-Marie en 1642. Et il se trouvera des politiciens démagogues en mal d'électorat ethnique pour consentir à un tel geste. On en veut pour preuve l'abandon de la référence à Noël dans les voeux des premiers ministres canadiens à leurs commettants. Il faut donc rendre hommage aux premiers ministres du Québec et de Terre-Neuve de ne pas avoir cédé à cette détestable rectitude politique en se réclamant de Noël et du jour de l'An.
Cette offensive n'est ni marginale ni improvisée. Elle tend à laminer le passé, à créer une dynamique qui mène à l'éclatement des revendications majoritaires. Les Québécois n'auraient pas été des Canadiens français, après s'être définis comme Canadiens et, à l'origine de la colonie, comme des Français. Nous n'aurions pas été catholiques, nos ancêtres n'auraient pas défriché le pays, n'auraient pas construit les villages, n'auraient pas transmis de patrimoine culturel. La langue française serait donc sans assises et ne justifierait surtout pas d'exemptions légales.
Nous ne sommes pas les seuls à subir ces assauts au nom d'une conception, au mieux tordue, au pire vicieuse, de la laïcité de l'État, du droit à la différence et de la non-discrimination des personnes. À Bruxelles, la Communauté européenne vient d'abolir le dimanche comme jour férié pour ne pas porter ombrage aux autres religions. Les symboles de notre culture chrétienne qui définissent l'organisation du monde occidental sont attaqués par des adversaires de l'intérieur avec la complicité de toutes les bonnes âmes qui pratiquent l'autoflagellation culturelle et carburent à la culpabilité comme d'autres à l'alcool.
Aucune raison historique, politique ou économique ne justifie que l'on se frappe la poitrine en lançant des mea-culpa comme d'autres des incantations fanatiques souvent meurtrières. Sans absoudre les dérives et les excès de l'Occident, il faut aussi mettre à son compte les luttes pour la liberté, la tolérance et l'ouverture aux autres. Nous n'avons pas le monopole de l'exploitation humaine, de la répression et de la terreur. Et surtout, les valeurs chrétiennes de l'amour du prochain, du partage et de la compassion reposent sur une haute conception de la nature de l'homme. Avec ou sans la foi, l'adhésion sincère à ces valeurs nous met à l'abri de la tyrannie et de la haine qui la nourrit.
En fin d'année, l'heure est à la trêve, ce qui ne signifie pas qu'on oublie ce qui nous divise, nous déchire et nous menace. La vigilance devrait donc, dans ce contexte, s'ajouter aux résolutions traditionnelles du Nouvel An. Quant à la mémoire de ce que nous avons été, il est impératif de la vivifier et de l'exalter sans tomber dans le passéisme. Ceux qui ont eu vingt ans dans les années soixante sont aujourd'hui des sexagénaires. Ce sont ceux-là mêmes qui, pour s'alléger du poids de «notre maître le passé», ont liquidé l'héritage culturel et religieux ou tout au moins ont refusé de le transmettre à leurs enfants. Les ruptures, surtout rapides comme nous les avons connues, sont lourdes de conséquences car elles désarment et les personnes et les sociétés. L'identité se perd aussi par l'amnésie. Le temps des Fêtes nous rappelle que nous sommes culturellement des chrétiens. Cela n'est ni bon ni mal. Il n'y a ni vanité et surtout ni honte à le constater et à l'assumer. C'est un supplément de notre âme collective.
Bonne et heureuse année à tous et le paradis avant la fin de vos jours si possible.
denbombardier@earthlink.net
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

