La médecine, une profession en crise?
Photo : Jacques Grenier
Les plus récentes données de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) démontrent qu’en 20 ans, le temps que le médecin de famille consacre à ses patients a rétréci comme peau de chagrin. Dans une semaine de 53 heures, il n’y
Alors que le bras de fer se poursuit entre le ministre de la Santé et les médecins spécialistes, Le Devoir amorce aujourd'hui une série de six articles pour ausculter cette profession en crise. Pour saisir qui sont ces médecins indomptables et de quoi est nourrie leur colère, nous vous proposons d'abord une radiographie du conflit actuel, suivie d'un gros plan sur le quotidien de six médecins.
L'année 2002 aura été celle de la révolte des médecins. Avec la menace d'une nouvelle loi spéciale, la bataille ne pourrait que commencer. De ce duel interminable entre le ministre de la Santé, François Legault, et les docteurs, personne ne sortira indemne. Le ministre joue sa carrière. Les médecins, eux, leur liberté professionnelle. Pourquoi cette lutte à finir?
À la fois perçus comme étant la solution et le problème d'un système de santé difficile à gérer, les médecins ne sont pas une profession facile à mater, comme vient de le découvrir le ministre Legault. Chaque tentative de l'État de réglementer davantage la pratique médicale s'est soldée par une montée aux barricades des sarraus blancs, que ce soit en 1970 lors de la création du régime d'assurance-maladie, ou en 1990 lors de l'adoption de la loi 120 par le ministre de la Santé de l'époque, Marc-Yvan Côté.
La loi 142, adoptée le 17 décembre dernier, n'a pas fait exception. Si les médecins omnipraticiens ont décidé d'acheter les réformes du ministre, les médecins, eux, se posent toujours en éternels rebelles du réseau. Pourquoi?
Travailleurs «autonomes», mais employés de l'État dans un réseau de services de santé presque entièrement public, les médecins appartiennent à une espèce unique, bizarre et hybride. Ce statut équivoque n'est pas sans expliquer leur malaise dans un monde où les privilèges associés à la «libre entreprise» sont de moins en moins compatibles avec un système public, de plus en plus à l'étroit financièrement.
Cette grogne médicale n'est pas unique au Québec. Le malaise est généralisé. Au Canada seulement, les médecins de Terre-Neuve, du Nouveau-Brunswick et de la Colombie-Britannique sont descendus dans la rue au cours de la dernière année pour dénoncer leurs conditions de travail. En France aussi, les médecins généralistes ont fermé leurs cabinets cet automne, mécontents de leur rémunération.
Mais au-delà des discours syndicaux réclamant des hausses de salaire astronomiques, on découvrira dans les portraits en rafale présentés dans cette série que sur le terrain, c'est l'impression de pratiquer une médecine de seconde classe qui alimente les plus grandes frustrations du corps médical.
Un temps révolu
Le temps où le bon docteur Welby consacrait tout son temps à visiter ses patients n'est plus. La médecine a bien changé, et les médecins aussi. Ces derniers se font tantôt chirurgiens, tantôt cliniciens, tantôt gestionnaires, tantôt enseignants. Et de plus en plus militants!
À l'heure où le ministre Legault adopte une loi qui obligera les docteurs à travailler davantage dans les urgences et les hôpitaux, la réalité démontre que l'organisation actuelle du système de santé et le mode de rémunération des médecins les a poussés depuis des décennies à faire tout le contraire.
Les plus récentes données de l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS) démontrent qu'en 20 ans, le temps que le médecin de famille consacre à ses patients a rétréci comme peau de chagrin. Dans une semaine de 53 heures, il n'y a plus que 35 heures qui sont consacrées aux malades. Le reste de la semaine est grugé par des tâches administratives, la gestion du bureau, la participation à divers comités, la recherche et l'enseignement, etc. Est-il si étonnant que les ressources manquent, bien que le Québec dénombre plus de médecins per capita que toutes les autres provinces canadiennes?
Avec un ratio de 214 spécialistes par 100 000 habitants, le Québec est statistiquement la mieux pourvue des provinces canadiennes. On y retrouve toutefois les plus longues listes d'attente dans bien des domaines, notamment en chirurgie orthopédique et en chirurgie de la cataracte. Les portraits présentés cette semaine nous révéleront qu'il y a un monde entre les chiffres théoriques et la capacité des médecins à exercer efficacement leur métier.
Ces polaroïds très personnalisés nous rappelleront aussi que la profession médicale, appelée à devenir majoritairement féminine, ne sera plus jamais la même. Contrairement à leurs aînés masculins, les femmes médecins consacrent plus de temps à leur famille et le Québec est la province où cette féminisation s'effectue au rythme le plus rapide.
La moitié des médecins de famille sont aujourd'hui des femmes et leur poids dans plusieurs spécialités, notamment des spécialités en pénurie comme l'obstétrique, la pédiatrie et la psychiatrie, s'accroît sans cesse. Or, les chiffres démontrent qu'elles travaillent en moyenne sept heures de moins par semaine que leurs vis-à-vis masculins. Ce facteur humain, à lui seul, explique plusieurs des maux de tête de nos gestionnaires de santé.
Des médecins mal payés ?
Parmi les mieux payés de nos sociétés, les médecins sont parfois haïs, souvent boudés quand ils rechignent sur les salaires. Ces derniers mois, la grogne des médecins autour de loi 142 dissimulait fort mal un mécontentement de fond sur les salaires.
Avec 146 000 $ de revenus bruts en moyenne (2000), les médecins de famille québécois empochent 41 000 $ dollars de moins que leurs confrères canadiens, et 56 000 $ de moins par année que les médecins ontariens. Chez les spécialistes, les honoraires fluctuent au gré des spécialités, mais rapportent en moyenne 168 000 $ par année aux spécialistes québécois, versus 225 000 $ dans le reste du Canada. Nos médecins valent-ils moins qu'ailleurs, ou sont-ce nos voisins qui sont surpayés? On peut se poser la question.
Récemment, la Commission Romanow rappelait que les médecins canadiens sont beaucoup mieux payés qu'au Japon, en Suède ou au Royaume-Uni, autant de sociétés parmi les plus riches au monde. À qui doit-on se comparer?
Il reste qu'avec l'Ontario à ses portes, dans un contexte de concurrence interprovinciale de plus en plus féroce, le Québec perd au change. Et comme l'expliquera un des médecins participant à la présente série d'articles, le salaire est loin d'être le seul motif de l'exode des spécialistes québécois.
Les médecins font beaucoup de bruit et coûtent cher. Ils ont besoin d'équipements sophistiqués, de salles d'opération à la fine pointe de la technologie, de techniciens spécialisés. Au grand dam des gouvernements, leurs patients font facilement la une des journaux. Au ministère des Finances, ils sont considérés comme une source de «dépenses», au ministère de la Santé, comme un interlocuteur politique «qu'il vaut mieux avoir de son côté».
Malgré tout, les 15 000 médecins du Québec, eux, s'estiment de moins en moins écoutés. Dans ce contexte, difficile de dire si le ministre Legault réussira ce que tous ses prédécesseurs ont échoué avant lui.
Chose certaine, qu'on le veuille ou pas, ils nous sont essentiels. Tout autant que les infirmières, et tout ceux qui, un jour ou l'autre, se retrouveront avec notre vie, ou celle de nos proches, entre leurs mains.
Demain: l'avenir des médecins spécialistes, et la médecine en région.
L'année 2002 aura été celle de la révolte des médecins. Avec la menace d'une nouvelle loi spéciale, la bataille ne pourrait que commencer. De ce duel interminable entre le ministre de la Santé, François Legault, et les docteurs, personne ne sortira indemne. Le ministre joue sa carrière. Les médecins, eux, leur liberté professionnelle. Pourquoi cette lutte à finir?
À la fois perçus comme étant la solution et le problème d'un système de santé difficile à gérer, les médecins ne sont pas une profession facile à mater, comme vient de le découvrir le ministre Legault. Chaque tentative de l'État de réglementer davantage la pratique médicale s'est soldée par une montée aux barricades des sarraus blancs, que ce soit en 1970 lors de la création du régime d'assurance-maladie, ou en 1990 lors de l'adoption de la loi 120 par le ministre de la Santé de l'époque, Marc-Yvan Côté.
La loi 142, adoptée le 17 décembre dernier, n'a pas fait exception. Si les médecins omnipraticiens ont décidé d'acheter les réformes du ministre, les médecins, eux, se posent toujours en éternels rebelles du réseau. Pourquoi?
Travailleurs «autonomes», mais employés de l'État dans un réseau de services de santé presque entièrement public, les médecins appartiennent à une espèce unique, bizarre et hybride. Ce statut équivoque n'est pas sans expliquer leur malaise dans un monde où les privilèges associés à la «libre entreprise» sont de moins en moins compatibles avec un système public, de plus en plus à l'étroit financièrement.
Cette grogne médicale n'est pas unique au Québec. Le malaise est généralisé. Au Canada seulement, les médecins de Terre-Neuve, du Nouveau-Brunswick et de la Colombie-Britannique sont descendus dans la rue au cours de la dernière année pour dénoncer leurs conditions de travail. En France aussi, les médecins généralistes ont fermé leurs cabinets cet automne, mécontents de leur rémunération.
Mais au-delà des discours syndicaux réclamant des hausses de salaire astronomiques, on découvrira dans les portraits en rafale présentés dans cette série que sur le terrain, c'est l'impression de pratiquer une médecine de seconde classe qui alimente les plus grandes frustrations du corps médical.
Un temps révolu
Le temps où le bon docteur Welby consacrait tout son temps à visiter ses patients n'est plus. La médecine a bien changé, et les médecins aussi. Ces derniers se font tantôt chirurgiens, tantôt cliniciens, tantôt gestionnaires, tantôt enseignants. Et de plus en plus militants!
À l'heure où le ministre Legault adopte une loi qui obligera les docteurs à travailler davantage dans les urgences et les hôpitaux, la réalité démontre que l'organisation actuelle du système de santé et le mode de rémunération des médecins les a poussés depuis des décennies à faire tout le contraire.
Les plus récentes données de l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS) démontrent qu'en 20 ans, le temps que le médecin de famille consacre à ses patients a rétréci comme peau de chagrin. Dans une semaine de 53 heures, il n'y a plus que 35 heures qui sont consacrées aux malades. Le reste de la semaine est grugé par des tâches administratives, la gestion du bureau, la participation à divers comités, la recherche et l'enseignement, etc. Est-il si étonnant que les ressources manquent, bien que le Québec dénombre plus de médecins per capita que toutes les autres provinces canadiennes?
Avec un ratio de 214 spécialistes par 100 000 habitants, le Québec est statistiquement la mieux pourvue des provinces canadiennes. On y retrouve toutefois les plus longues listes d'attente dans bien des domaines, notamment en chirurgie orthopédique et en chirurgie de la cataracte. Les portraits présentés cette semaine nous révéleront qu'il y a un monde entre les chiffres théoriques et la capacité des médecins à exercer efficacement leur métier.
Ces polaroïds très personnalisés nous rappelleront aussi que la profession médicale, appelée à devenir majoritairement féminine, ne sera plus jamais la même. Contrairement à leurs aînés masculins, les femmes médecins consacrent plus de temps à leur famille et le Québec est la province où cette féminisation s'effectue au rythme le plus rapide.
La moitié des médecins de famille sont aujourd'hui des femmes et leur poids dans plusieurs spécialités, notamment des spécialités en pénurie comme l'obstétrique, la pédiatrie et la psychiatrie, s'accroît sans cesse. Or, les chiffres démontrent qu'elles travaillent en moyenne sept heures de moins par semaine que leurs vis-à-vis masculins. Ce facteur humain, à lui seul, explique plusieurs des maux de tête de nos gestionnaires de santé.
Des médecins mal payés ?
Parmi les mieux payés de nos sociétés, les médecins sont parfois haïs, souvent boudés quand ils rechignent sur les salaires. Ces derniers mois, la grogne des médecins autour de loi 142 dissimulait fort mal un mécontentement de fond sur les salaires.
Avec 146 000 $ de revenus bruts en moyenne (2000), les médecins de famille québécois empochent 41 000 $ dollars de moins que leurs confrères canadiens, et 56 000 $ de moins par année que les médecins ontariens. Chez les spécialistes, les honoraires fluctuent au gré des spécialités, mais rapportent en moyenne 168 000 $ par année aux spécialistes québécois, versus 225 000 $ dans le reste du Canada. Nos médecins valent-ils moins qu'ailleurs, ou sont-ce nos voisins qui sont surpayés? On peut se poser la question.
Récemment, la Commission Romanow rappelait que les médecins canadiens sont beaucoup mieux payés qu'au Japon, en Suède ou au Royaume-Uni, autant de sociétés parmi les plus riches au monde. À qui doit-on se comparer?
Il reste qu'avec l'Ontario à ses portes, dans un contexte de concurrence interprovinciale de plus en plus féroce, le Québec perd au change. Et comme l'expliquera un des médecins participant à la présente série d'articles, le salaire est loin d'être le seul motif de l'exode des spécialistes québécois.
Les médecins font beaucoup de bruit et coûtent cher. Ils ont besoin d'équipements sophistiqués, de salles d'opération à la fine pointe de la technologie, de techniciens spécialisés. Au grand dam des gouvernements, leurs patients font facilement la une des journaux. Au ministère des Finances, ils sont considérés comme une source de «dépenses», au ministère de la Santé, comme un interlocuteur politique «qu'il vaut mieux avoir de son côté».
Malgré tout, les 15 000 médecins du Québec, eux, s'estiment de moins en moins écoutés. Dans ce contexte, difficile de dire si le ministre Legault réussira ce que tous ses prédécesseurs ont échoué avant lui.
Chose certaine, qu'on le veuille ou pas, ils nous sont essentiels. Tout autant que les infirmières, et tout ceux qui, un jour ou l'autre, se retrouveront avec notre vie, ou celle de nos proches, entre leurs mains.
Demain: l'avenir des médecins spécialistes, et la médecine en région.
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